Ce sera un peu en vrac et rédigé à la diable : le dernier billet de juillet a du mal à voir le jour au milieu des préparatifs des vacances ou, plutôt, des tentatives un peu vaines de « tout régler » avant de partir. Je propose donc un parcours éclectique, et même franchement erratique, qui va des polars de P.D. James à Friedrich Hayek, en passant par Newman et la lutte contre le sida. Toute personne susceptible de déceler une cohérence dans ce programme se verra décerner le prix de la perspicacité créative !

Portrait de l’artiste en vieille dame (très digne)

J’ai déjà dû insinuer quelque part mon goût pour les romans policiers de P.D. James. Alors que la dame approche des 90 ans, le Telegraph met en ligne une interview d’elle délicieuse comme une tasse de thé en fin d’après-midi dans le jardin d’un cottage. Oui, bien sûr, c’est en anglais, mais la période des vacances est celle des séjours linguistiques, alors ça ne fera de mal à personne de s’exercer un peu l’oreille.

P.D. est probablement l’un des auteurs de polars qui a le plus fait pour élever le genre au niveau de la littérature. Dans l’interview du Telegraph, elle fournit quelques clés intéressantes sur sa vocation de romancière. Je retiens par exemple cette bonne définition du bon écrivain – quelqu’un qui est capable de « dire quelque chose de vrai sur les hommes et les femmes, et la société dans laquelle ils vivent ».

On apprend aussi que ses modèles littéraires sont, dans l’ordre, Jane Austen, puis Evelyn Waugh (« pour le style ») et Graham Greene. Ça fait deux catholiques sur trois, pas mal pour une Anglicane irréductible !

Au passage, admirez la fraîcheur de P.D. James, et dites-moi si ce n’est pas une merveilleuse façon de vieillir : le sourire charmant, la mise impeccable, la courtoisie délicate qui lui fait conclure l’interview par des remerciements touchants… C’est beau de lire, dans l’article qui accompagne l’interview, que P.D. James estime avoir vécu une vie « très heureuse et bien remplie », malgré la douleur toujours présente de la mort prématurée de son mari.

En voyant P.D. James dans ce jardin, j’ai pensé à mes propres rencontres avec deux autres Anglaises dont j’ai parfois parlé ici, Elizabeth Anscombe et Mary Douglas. C’était, à chaque fois, dans un jardin et, si Anscombe avait un style bien à elle, Mary Douglas était assez dans le genre de P.D. James – même accent élégant mais sans affectation, même cheveux blancs éclatants, même attention à son interlocuteur.

Anscombe était de 1919, Mary Douglas de 1921, P.D. James est née en 1920. C’est une génération bénie ! Trois femmes qui, dans des genres éminemment différents, ont excellé et marqué leur temps – et l’on pourrait ajouter à la liste une Iris Murdoch, née en 1919 elle aussi, et sans doute encore quelques autres.

Actualité de Newman

Puisque j’étais dans le Telegraph, je n’ai pu manquer cet article sur Henry Newman, dû à Charles Moore. C’est un compte rendu d’une récente biographie de Newman, qui sera béatifié par le pape Benoît XVI lors de sa prochaine visite en Grande-Bretagne. J’aime beaucoup ces remarques de Moore qui éclairent bien la personnalité du grand penseur et théologien qu’Étienne Gilson appelait « le dernier des Pères de l’Église » :

Bien qu’il fût en bien des manières un conservateur, il avait une perception étonnamment moderne de la façon dont la foi peut s’évanouir, faisait paraître le monde un lieu sans espérance. Il avait un don unique pour relier cette perception à l’expérience humaine : « Si je regardais dans un miroir, et n’y voyais pas mon visage, j’éprouverais la sorte de sentiment qui survient en moi, lorsque je considère ce monde affairé, et n’y trouve pas de reflet de son Créateur ».

Il avait le même don pour identifier des expériences plus heureuses : il a écrit que parvenir à la certitude religieuse était comme être « un alpiniste sur une paroi escarpée qui, d’un œil vif, d’une main rapide, d’un  pied ferme, s’élève sans savoir comment… sans laisser de trace derrière lui, et incapable de l’apprendre à quelqu’un d’autre ». Newman fit tout ce qu’il put pour laisser derrière lui une piste, et pour enseigner aux autres.

(…) Beaucoup de gens pensent aussi que la croyance religieuse, spécialement le catholicisme, est une forme d’emprisonnement. L’histoire de Newman pointe vers la direction opposée. Sa quête de Dieu a exprimé et produit la liberté.

Le pape actuel est connu pour admirer Newman, et j’espère bien que, lorsqu’il viendra, il dira exactement pourquoi. Il a choisi comme slogan pour sa visite la devise que Newman choisit lorsqu’il devint cardinal : « Le cœur parle au cœur ». C’est la même idée, comme nous le rappelle Cornwell [dans sa biographie de Newman], que Beethoven écrivit sur la partition de sa Messe en Ré majeur : « Venu du cœur – qu’il aille au cœur »

Drogue dure et pensée molle

Le Monde du 18 juillet 2010

Difficile d’avoir échappé au tintouin fait dans certains journaux autour de la « Déclaration de Vienne » qui a focalisé une bonne partie de l’attention, lors de la Conférence internationale sur le sida. Dans cette déclaration, des spécialistes appellent les États à réviser en profondeur leur lutte contre la drogue, dont l’orientation actuelle serait responsable de la propagation du virus VIH : les seringues pas propres, la clandestinité de la consommation, la politique répressive, etc., tous ces facteurs, nous dit-on, causent trop de nouvelles contaminations. Il faudrait donc se décider à dé-criminaliser la consommation de stupéfiants : on fera ainsi disparaître un facteur épidémique !

Ça paraît simple comme bonjour. À ce jour, je n’ai trouvé que cet article de Causeur pour dénoncer la typique fausse bonne idée, qui pourrait bien se révéler criminelle. En tous cas, il est impossible de lire la dite Déclaration de Vienne sans être stupéfait de la manière dont ses signataires envisagent la lutte contre une épidémie. Dans l’évocation des ravages causés par la consommation des drogues dures, pas une seule fois n’est posée la question des facteurs de fond qui peuvent expliquer ce fléau : ni l’action à grande échelle des trafiquants sans scrupules qui inondent désormais la Russie, l’Afrique, l’Asie de leur saloperie, ni le désespoir affreux qui pousse des milliers de personnes à s’injecter du poison dans les veines.

Au lieu de ça, la Déclaration a le culot monstrueux d’en appeler aux « droits humains ». Je ne savais pas que le droit de se foutre en l’air et de bousiller en passant la vie de ses proches faisait partie des droits inaliénables de la personne humaine. Je ne savais pas qu’on pouvait réclamer des États la protection de ces pratiques hautement bénéfiques à la vie sociale et, de surcroît, à l’économie mondiale.

Mais au moins, on ne peut dénier à la Déclaration une certaine cohérence : après tout, s’il est acquis par principe que la lutte contre le sida ne saurait en aucun cas passer par la tentative de modifier les comportements, et que les milliards investis ne devraient servir qu’à assurer à quiconque veut s’adonner à des « conduites à risque » le maximum de garanties pour éviter de choper la mort et la donner… on ne voit pas comment on pourrait envisager la consommation de drogues dures autrement que comme un choix de vie parmi d’autres. Méritant comme tout autre le respect et, le cas échéant, l’allocation des fonds publics pour que tout se passe sans douleur.

Impressionnant, tout de même, d’observer la justification « scientifique » du suicide collectif. « Vous voulez crever ? Fort bien, comptez sur nous pour vous faciliter au maximum la poursuite de ce noble objectif. »

Tout ça n’empêche pas qu’il se soit dit, par ailleurs, des choses intéressantes à Vienne. On peut se fier, pour cela, à l’excellent journaliste qu’est Éric Favereau, spécialiste de la question à Libération.

Les paradoxes d’un libéral

Je termine cette revue de presse en signalant l’intéressant billet du blog Per Caritatem consacré à Hayek, dont on connaît la faveur auprès des libéraux les plus acharnés. La remarque de Cynthia Nielsen selon laquelle les effets bénéfiques du libre marché relèvent d’une croyance irrationnelle me semble frappée au coin du bon sens. L’argument est aussi simple que puissant : puisque Hayek estime que les tentatives de régulation (étatiques, par exemple) du marché sont vouées à échouer car on ne peut connaître suffisamment les conséquences d’une intervention quelconque dans l’économie, alors comment peut-on garantir que le jeu total des forces qui interviennent dans le marché aura des conséquences bénéfiques ? Si l’intervention de l’État n’a pas d’effet bénéfique prévisible, comment pourrait-on prévoir que toutes les autres actions des autres acteurs potentiels auront, elles, des effets positifs ? S’il faut être agnostique sur ce point, autant l’être jusqu’au bout.