En guise de récréation, je tente depuis quelques instants de comprendre le sens d’un texte publié par Michel Onfray dans Le Monde du 19 septembre. Cela s’appelle « Lire la nature ». Et même si la nature est plutôt un gros livre, le billet de Michel Onfray, lui, peut se lire assez vite : l’occasion de me confronter à la pensée du grand homme, sous une forme concentrée, et de tenter d’y voler quelques éclats de sagesse.

Onfray commence par une tirade assez inspirée sur la perte du sentiment de la nature : « moi qui ai eu la chance » de vivre à la campagne, fils d’un honnête laboureur, j’ai appris le sens des saisons, la patience, les travaux et les jours, etc. J’aime bien cette formule qui parle de « la construction de la sérénité par la soumission au nécessaire », et je suis prêt à croire que c’est ce qu’on apprend quand on regarde pousser les courgettes. De toute évidence, Michel Onfray a connu une campagne bénie : enfant de la ville, j’ai rarement rencontré un agriculteur d’aujourd’hui qui ne fût pas d’humeur vindicative, et qui parvînt à vivre dans la sérénité l’attente des subventions de Bruxelles.

Onfray, donc, « mesure [sa] chance », et plaint de tout son cœur ceux qui n’ont connu que « le béton urbain », n’ont jamais vu la Voie lactée et croient que la neige est une soupe maronnasse qui fait déraper les rollers. Nouvelle jolie formule : « coupé du monde, sectionné de soi ». Onfray a le don d’instiller du concept dans des considérations qui pourraient sans cela rendre un son réactionnaire. Il a d’ailleurs commencé par conjurer ce risque en dénonçant « le réflexe bien français de criminaliser toute référence à la nature comme un tropisme qui sent bon son pétainisme ».

Jusque là, donc, j’arrive à suivre le penseur. Il est vrai qu’il ne pense pas encore trop fort. Il reste même dans les limites d’une saine prudence en opposant les joies de la vie rurale au stress glauque des avenues bétonnées. Les citadins à peine rentrés de vacances qui s’apprêtent à vivre une deuxième grève des transports seront probablement sensibles à cette nostalgie des vertes campagnes.

C’est dans la deuxième partie de l’exposé que l’argument devient plus tortueux, c’est-à-dire au moment où Michel Onfray enfourche son dada – la dénonciation des méfaits du christianisme.

Le thème, c’est donc « la lecture de la nature ». Par quoi il faut comprendre la manière dont les hommes envisagent la nature et ce qu’ils y trouvent. Il y a, dit le fils du laboureur, un avant et un après le monothéisme :

Jusqu’au dieu unique [sic ; Onfray dénie la majuscule, et considère le « dieu unique » comme un événement qu’on peut dater] la religion exprime les modalités de la liaison des hommes avec la nature et le cosmos. L’animisme, le totémisme, le polythéisme, le paganisme, le chamanisme, signifient la divinité de la nature dont l’homme constitue un fragment attaché. La culture est alors compréhension de la nature.

C’est toujours épatant, un philosophe qui parvient, sans effort apparent, à découvrir la signification unique de formes de vie religieuse que les malheureux anthropologues, eux, n’en finissent pas de trouver hétérogènes et protéiformes. Onfray donne ici l’air de croire qu’il existe une seul espèce de religion sous-jacente à toutes ces variétés – animisme, totémisme, polythéisme, etc., – comme si, avant la corruption monothéiste, toute religion était au fond un culte de la nature.

Il a manifestement conservé intact le préjugé des Lumières consistant à opposer frontalement une supposée « religion naturelle » et la religion révélée : comme si la variété des religions connues ne couvrait pas un spectre extrêmement vaste d’attitudes envers la nature – de l’indifférence au véritable culte, de sa perception comme bienveillante et nourricière à celle qui voit en elle une menace permanente et imprévisible.

On aimerait aussi demander à Onfray si le vieil Anaxagore de Clazomène était déjà corrompu par le germe judéo-chrétien : il fut condamné à mort à Athènes pour avoir nié que la lune et le soleil fussent des dieux. C’est cet Anaxagore, né en Asie Mineure, qui apporta la philosophie à la Grèce. Il prétendait que le soleil était une masse incandescente plus grande que le Péloponnèse. Aristote lui prête aussi cette pensée navrante « qu’il y avait dans la nature une intelligence, cause de l’ordre et de l’arrangement du monde. » Anaxagore était décidément un mauvais païen. Il ne comprenait rien à la nature, et les gentils polythéistes l’ont bien puni de ses blasphèmes.

Et puis le monothéisme débarqua tout de bon dans la vie des peuples. La divinisation de la nature en prit un sacré coup. C’est sur ce chapitre qu’Onfray donne la mesure de son talent.

Le dieu monothéiste, dit-il, confisque le monde réel au profit d’un cosmos fantasmé, transfiguré en arrière-monde qui donne son sens à ce monde-ci. La nature devient ce à quoi il faut tourner le dos au profit de la culture, du texte, de la loi, du catéchisme. On ne lit plus la nature, mais le Livre saint – avec un maître à férule, d’où la puissance du clergé. La culture devient une anti-nature, sinon une haine de la nature.

Je trouve qu’un homme qui parle ainsi de la culture et des textes devrait s’abstenir d’écrire des livres, et notamment des livres qui semblent faits pour servir de catéchisme athée et de manuel d’exercices spirituels. Mais passons.

La première phrase ci-dessus m’a donné du fil à retordre. J’ai fini par supposer que le « cosmos fantasmé », « transfiguré en arrière-monde » désignait le Ciel et l’Enfer, la vie éternelle et toutes ces sortes de choses au-delà du visible. Mais si c’est de cela que parle Onfray, et si ces réalités invisibles sont ce qui, de son propre aveu, « donne son sens à ce monde-ci », je ne suis pas sûr de saisir la suite des idées. Admettons que le monothéisme (encore un raccourci commode, mais il n’échappe à personne qu’Onfray vise essentiellement le christianisme) « donne un sens » au monde visible à partir du monde invisible ; admettons même que cela constitue une singularité totalement inconnue des autres religions ; il n’en reste pas moins que ce « sens » donné au monde en constitue bel et bien une « lecture ». On est loin, alors, de « tourner le dos » à la nature : on la regarde intensément, au contraire.

Le seul « Livre saint » que je connaisse s’ouvre par une déclaration qui peut difficilement avoir pour effet de nourrir la « haine de la nature » : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ». Il est question peu après de lumière, de firmament, d’une terre qui produit de la verdure, des herbes portant semence et des arbres fruitiers, d’eaux qui grouillent d’une multitude d’êtres vivants, d’oiseaux qui volent vers le firmament des cieux, de bétail et de reptiles, d’un grouillement de vie dans les hautes herbes. Et tout ça, sommé par la voix divine de se reproduire et de pulluler. Et l’auteur même de tout ce bazar proliférant trouve cela « très bon ».

Dans la Bible, les arbres battent des mains, les belles femmes ont une haleine qui sent la pomme et des cheveux cascadant comme un troupeau de chèvres. Les cieux racontent la gloire de Dieu, aussi – ce qui ne plait sans doute pas à Michel Onfray, mais soulève néanmoins la question de savoir si c’est « l’arrière-monde » invisible qui donne son sens à ce monde-ci, ou pas plutôt l’inverse.

Quand aux grandes leçons de vie qu’on peut extraire d’une harmonieuse vie rurale, j’aurais tendance à penser que Jésus de Nazareth himself n’était pas foncièrement opposé au principe. Les graines de moutarde, les semailles, les lys des champs, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, pour ne citer que quelques exemples fameux, lui paraissent manifestement propres à distiller toutes sortes de leçons. Je n’arrive même pas à comprendre comment une culture nourrie de ce monothéisme-là pourrait, sans trahison manifeste, se développer en « anti-nature ».

La diatribe anti-monothéiste d’Onfray paraît au fond assez gratuite. Il ne serait pas difficile de montrer que seul le monothéisme a pu nourrir l’intérêt soutenu pour la nature, sa connaissance et son exploration, qui caractérise la culture occidentale. Onfray se contente en fait d’empiler, sur le monothéisme, les épithètes du mépris : savoir comment celles-ci se raccordent à celui-là est, semble-t-il, une tâche divinatoire dont il laisse le soin à ses lecteurs fervents.

Comment comprendre autrement la fin de son texte – la seule qui pourrait apporter l’amorce d’une réflexion pertinente ? C’est une dénonciation de certaines spiritualités écolo-mystiques, des adeptes de Gaïa, des « plaisanteries du new age ». Je ne prétends pas que Michel Onfray prenne encore des risques insensés, en expliquant aux lecteurs du Monde que ces songeries ne sont pas frappées au coin du sérieux. Mais enfin, la charge pourrait avoir quelque intérêt, si elle n’était encombrée de contradictions.

Des relents de la pensée magique chrétienne – écrit Onfray – subsistent chez ceux qui humanisent la nature.

Et plus loin :

Nul besoin de la pensée magique chrétienne reformulée dans la gnose écologiste devenant ces temps-ci religion des temps sans religion.

Il n’est certes pas malvenu, de la part d’Onfray, de faire savoir qu’il n’entend pas du tout « réactiver un néopaganisme nul et non avenu » : son éloge de la grande santé de l’animisme et du chamanisme aurait pu, quelques lignes plus haut, faire naître un malentendu déplorable. Ce que je ne m’explique guère, c’est cette mention un peu obsessionnelle de la « pensée magique chrétienne ». « Magique » fait partie de ces épithètes qui semblent n’être là que pour discréditer : leur valeur descriptive paraît nulle. La logique du texte aurait voulu que le monothéisme, accusé de tourner le dos à la nature et de lui substituer la lecture des livres, fût au moins exempt du soupçon de magie. Il n’aurait pas été difficile à Onfray de caser à ce propos la thèse du « désenchantement du monde » de Max Weber – qui est exactement celle du refus, par le christianisme, de diviniser la nature. On aurait perçu une cohérence derrière les disqualifications fielleuses.

Pourquoi donc Onfray veut-il absolument que « la gnose écologiste » soit fille du christianisme ? Je me demande si cette assertion paradoxale ne relève pas du jeu de la patate chaude. L’auteur d’une Érotique solaire, du Recours aux forêts et du Désir d’être un volcan éprouve peut-être le besoin de se démarquer des doux illuminés qui font des bisous aux arbres, qui aspirent à la copulation cosmique et vénèrent dans les éruptions volcaniques les menstrues de la terre-mère. Peut-être même est-il encore traumatisé d’avoir été déclaré docteur honoris causa par les sectateurs de Raël. En qualifiant de « magique » la pensée chrétienne de la nature (dont il est dit également qu’elle n’existe pas), Onfray pourrait bien tenter de refiler le petit bâtard néopaïen à son importun rival. Le vieux coup de la sorcière, en somme : quand on fait du lait qui tourne, c’est la faute de la voisine qui a le mauvais œil.

Mais alors, si j’étais Michel Onfray, je ne conclurais pas ma leçon en invoquant, contre « la gnose écologiste » et le culte de la « matrice primaire », « la sage méditation épicurienne de Lucrèce ». Car les lecteurs d’aujourd’hui, toujours un peu pressés, risquent en ouvrant Lucrèce de sauter les passages austères consacrés au mouvement des atomes, ou la rude leçon sur la mort qui n’est rien pour nous, pour se repaître de « l’hymne à Vénus » ou d’envolées équivoques comme celle-ci :

La terre a donc bien mérité son nom de mère,
puisque de la terre toute chose naquit.

(…) Ainsi, je le répète, la terre a bien mérité
le nom de mère, puisqu’elle a spontanément créé
le genre humain et comme au temps fixé produit
les races d’animaux par les grands monts s’ébattant,
et les oiseaux aériens en leurs formes diverses.

Il y a eu dans l’histoire un coup d’arrêt décisif porté à la projection sur le cosmos des attributs du vivant : c’est la phrase inaugurale citée plus haut. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Finie, la terre-mère qui enfante, finie, la tyrannie capricieuse des forces telluriques ou des divinités de la végétation. Finie, aussi, la rêverie d’un genre humain germant dans le sein d’une matrice chaleureuse : « Dieu créa l’homme à son image. »

Je veux bien croire que Lucrèce ait en quelque façon déblayé le terrain. Il est probablement le philosophe antique qui a poussé le plus loin la critique du paganisme populaire, de la superstition, et de l’angoisse qu’elle entretient dans les âmes. Mais ce n’est pas lui qui a déraciné pour des siècles la tentation, aujourd’hui renaissante, de charger la nature d’une puissance divine. C’est le monothéisme. Les athées sérieux sont ceux qui reconnaissent leur dette envers lui, sur ce point-là au moins.

Être athée n’est pas un crime, et Michel Onfray peut bien mener au grand air son combat contre Dieu. Mais être athée sérieusement, cela impose des devoirs. Et le premier de celui-ci est, me semble-t-il, de vénérer la vérité. Il n’y a qu’en son nom qu’un tel combat puisse être mené – puisque aussi bien ce qui disqualifie la religion est qu’elle est une vaste erreur, dont la séduction ne s’explique que par le goût du pouvoir de ceux qui la répandent, et la faiblesse d’esprit de ceux qui la reçoivent.

Or chaque fois que je lis du Michel Onfray, je rencontre chez lui les travers du prédicateur véreux. Il a tout du bonimenteur qui compte sur son aplomb pour faire gober au chaland des bobards mirifiques. Je n’ai même pas souvenir d’avoir lu sous sa plume de philosophe un seul argument. Il raconte, il invective, il caricature, avec talent parfois – mais il ne raisonne pas. Et dans sa prétention à réécrire toutes les histoires qu’il estime déformées par les intérêts puissants de ceux qui les racontent – celle du paganisme, des hérésies ou de la psychanalyse – il trie à son tour les faits, ne retient que ceux qui l’arrangent et défigure les autres pour ne pas bousculer son joli schéma. Je ne parviens pas à me dire que cet homme-là aime assez la vérité pour être crédible. Je le relirai peut-être, lorsqu’il aura publié un Anti-manuel d’agriculture.