Il faudrait inventer une espèce d’anti-point Godwin, pour marquer le moment où une discussion sur Internet devient plus intéressante que son occasion de départ et où un véritable enjeu intellectuel finit par se dégager de l’échange entre les participants. On ne va tout de même pas baptiser ça le point Onfray, mais enfin grâces soit rendues à l’auteur de « Lire la nature » d’avoir été l’occasion d’un fructueux débat. Je profite des privilèges du blogueur pour poursuivre ce débat sous la forme d’un nouveau billet.

Au cours de la discussion qui s’est engagée sous le précédent est apparue la question qui permet, je crois, de dépasser la confrontation stérile des admirateurs et des détracteurs d’Onfray : au lieu de se demander s’il a tort ou raison sur tel ou tel point, la question serait de savoir pourquoi des gens intelligents prennent plaisir et intérêt à lire Onfray, alors que d’autres semblent être rebutés au bout de quelques pages.

Grâce à khazan, j’ai repensé aux réactions suscitées par le livre d’Onfray sur Freud — réactions parfois perspicaces mais plus souvent, il est vrai, marquées du caractère passionné et parfois infantile si propre au milieu psychanalytique. Or, à la fin d’une page d’auto-promotion publiée dans L’Express au moment de la sortie de son livre sur Freud, Onfray posait la question fondamentale :

Comment expliquer le succès de Freud, du freudisme et de la psychanalyse pendant un siècle ?

Comment l’expliquer – compte tenu de toutes les critiques accumulées depuis un siècle, et des « révélations » d’Onfray sur tout ce qui devrait nous rendre Freud insupportable – il était, explique notamment Le Crépuscule d’une Idole, misogyne, phallocrate, homophobe, fascisant, etc. ?

N’est-ce pas, mutatis mutandis la même question que nous nous posons sur Onfray ? Pourquoi celui-ci rencontre-t-il un tel succès, alors qu’il étale par ailleurs des défauts que reconnaissent même ses propres lecteurs, et qui découragent rapidement les simples curieux : son manichéisme, sa véhémence, son mépris de l’exactitude historique, etc. ?

Il se trouve que la question posée par Onfray sur Freud est justement de celles qui intéressaient le plus Ludwig Wittgenstein. Ce philosophe autrichien est connu pour avoir formulé un certain nombre de critiques – parfois radicales – à l’encontre de la psychanalyse, mais il reconnaissait par ailleurs avoir éprouvé à la lecture de Freud une sorte d’illumination, accompagnée du sentiment d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui avait « quelque chose à dire ». Aussi bien a-t-il cherché à comprendre le « succès de Freud », et le secret de la fascination qu’il exerce en dépit des faiblesses qu’on doit par ailleurs reconnaître à son entreprise. En le relisant, je suis frappé de la manière dont son diagnostic pourrait également, toutes proportions gardées, s’appliquer à Michel Onfray.

La force de ce diagnostic est de ne pas mobiliser des explications triviales ou infamantes. En cela, le diagnostic wittgensteinien paraît plus puissant que celui d’Onfray sur Freud. Il paraît aussi plus modeste car, là où Onfray semble croire que son livre suffira à provoquer le « crépuscule d’une idole », Wittgenstein ne se hasarde pas à annoncer la fin de quoi que ce soit. Ce qu’il dit est plutôt de nature à faire comprendre comment la théorie et la pratique freudiennes continueront vraisemblablement d’intéresser et de diviser les esprits.

Pour le dire rapidement, aux yeux de Wittgenstein la séduction de Freud est du même ordre que celle des mythes – ce qui est loin d’être péjoratif sous sa plume. Il veut dire par là que le type de cohérence, d’éclaircissement, que la psychanalyse freudienne dégage dans un comportement apparemment incongru est beaucoup plus proche de la cohérence qu’apporte un mythe à une histoire ou une situation, que celle que confère une explication proprement scientifique.

Le point commun entre psychanalyse et mythologie est celui-ci : le mythe propose typiquement une genèse, une explication causale d’un état de fait. En même temps, nous n’avons aucun moyen de vérifier que la cause proposée est la bonne. Et pourtant, nous avons tendance à l’accepter, à la trouver satisfaisante et convaincante (si, bien entendu, nous appartenons à la population à laquelle s’adresse le mythe). Or c’est ce qui se produit dans la psychanalyse. On lit par exemple chez Wittgenstein :

Voyez l’idée de Freud selon laquelle l’anxiété est toujours, d’une façon ou d’une autre, une répétition de l’anxiété que nous avons éprouvée à la naissance. Il ne l’établit pas en se référant à une preuve – comment le pourrait-il ? Mais voilà une idée qui a un caractère attrayant prononcé. Elle est attrayante comme le sont les explications mythologiques, ces explications qui disent que tout est répétition de quelque chose qui est arrivé antérieurement. Et quand les gens acceptent ou adoptent de telles vues, il y a certaines choses qui leur paraissent beaucoup plus claires et d’un accès beaucoup plus aisé.

L’acceptation n’est pas de type scientifique : pas de vérification possible, pas d’expérience pour contrôler la valeur de l’explication. Mais néanmoins elle « nous parle », voire s’impose comme une espèce d’évidence. C’est une explication qui nous satisfait, nous apaise. Peut-être n’est-elle pas « intrinsèquement » satisfaisante, mais elle fonctionne avec nous.

Le génie de Freud est d’être parvenu à procurer ce type de satisfaction : ainsi, par exemple, de l’interprétation des rêves comme réalisation détournée d’un désir. Ce qui était obscur ou apparemment insignifiant devient d’un coup plein de sens. Ce qui était mystérieux s’éclaire.

Bien entendu, les explications freudiennes sont aussi des explications que les gens répugnent à accepter. Ils les trouvent choquantes, inquiétantes, délirantes – c’est en tous cas la réaction qu’elles ont suscité lors de leur apparition, et qui continue sans doute de se produire parfois. On sait que les freudiens excellent à prendre ces réactions comme une preuve supplémentaire de la pertinence de l’explication, au nom du concept de « résistance ». C’est le fameux côté « infalsifiable » de la psychanalyse, par quoi toutes les objections possibles sont d’avance englobées dans l’explication proposée : votre refus de l’explication n’est pas tant une véritable objection que l’expression d’une résistance à accepter l’explication, résistance qui s’explique par votre désir de protéger quelque chose qui est mis à nu par l’explication.

L’intérêt de cette interprétation psychanalytique du refus de la psychanalyse est cependant d’indiquer indirectement que ce refus n’est pas du même ordre que celui que peut rencontrer une explication scientifique. Le refus ne consiste pas à dire que l’explication repose sur une base expérimentale trop étroite, ou qu’elle contredit trop frontalement une théorie déjà confirmée, ou qu’elle recèle une faille logique dans le raisonnement. Le refus ressemble davantage à celui qu’on exprime devant la mythologie d’une société qui nous est totalement étrangère : « comment peut-on croire à des choses pareilles ? »

Pourtant, ajoute Wittgenstein,

si l’explication est telle que les gens ne sont pas enclins à l’accepter, il est hautement probable que c’est aussi un genre d’explication qu’ils sont enclins à accepter.

Qu’une explication soit choquante, déroutante ou humiliante, constitue en effet une partie de son attrait, et sera même sans doute ce qui la rendra non seulement acceptable, mais franchement séduisante, auprès de ceux qui sont enclins à associer la vérité au fait d’être dérangeant ou transgressif. Dans la Vienne du début du XXe siècle, on peut gager qu’un artiste d’avant-garde était plus sûrement intéressé par les travaux de Freud qu’un banquier conservateur.

Plus généralement, le propre de l’explication freudienne est souvent de conférer une signification extraordinaire à des phénomènes apparemment dépourvus d’importance particulière. À propos de la notion freudienne de « scène primitive », Wittgenstein suggère par exemple :

Celle-ci comporte l’attrait de donner à la vie de chacun une sorte de canevas tragique. Elle est tout entière la répétition du même canevas qui a été tissé il y a très longtemps. Comme un personnage tragique exécutant les décrets auxquels le Destin l’a soumis à sa naissance.

Et, poursuit Wittgenstein, lorsqu’on éprouve un certain type de troubles sérieux, au point par exemple de songer au suicide, découvrir que sa vie « a plutôt l’allure d’une tragédie » peut procurer un « immense soulagement ». Ce qui lui paraissait odieux se pare soudain d’une forme de grandeur, et ce qui était vécu comme une souffrance personnelle incommunicable devient en quelque sorte la participation à un drame universel.

Tout cela peut paraître fort éloigné de Michel Onfray. Il me semble au contraire qu’on peut s’inspirer de ces aperçus de Wittgenstein sur Freud pour tenter de comprendre, cette fois, « le succès d’Onfray ».

Est-ce que son succès, en effet, ne repose pas d’abord sur son talent pour, si je puis dire, « raconter des histoires » ? Ne se pourrait-il pas qu’il séduise certains lecteurs précisément par le côté qui le rend insupportable à d’autres, c’est-à-dire sa volonté de donner une cohérence à des phénomènes complexes et hétérogènes ? Beaucoup des livres d’Onfray s’insèrent dans des formes de « grand récit » qui répond à une question du type : « comment les gens continuent-ils de croire en Dieu après toutes les horreurs dont la religion est responsable ? », ou encore « comment la psychanalyse jouit-elle d’un tel renom alors que Freud était un type infect ? ». Onfray est un généalogiste et même, pourrait-on dire, un généticien des illusions.

Les histoires qu’il raconte privilégient la causalité univoque : par exemple, la religion s’explique par la crainte (crainte devant l’inconnu, besoin de se rassurer). Elles tendent également à réduire le phénomène à une « essence » unique : par exemple, la religion consiste dans la haine de la sexualité. Peu importe ici qu’Onfray puisse, au fil des pages, multiplier en fait les explications diverses et les descriptions contradictoires – à chaque fois la démarche tend à être univoque, linéaire et pleinement suffisante.

L’un des attraits du mythe, expliquait Wittgenstein, est de fournir une seule « explication » pour des faits divers, disjoints dans le temps, voire apparemment hétérogènes. Le mythe présente « l’ » origine, « la » justification, « la » raison. Le « divers » n’est qu’apparemment tel, car sa source et sa vraie nature sont uniques. De là la séduction du mythe, de là aussi son caractère irritant lorsqu’on veut au contraire saisir un phénomène dans sa complexité, traiter différemment des cas différents, et chercher une cause particulière pour chaque fait particulier – sans postuler d’emblée qu’il existe pour tout une cause unique.

Je suppose que ceux qui lisent Onfray et qui aiment assez ce qu’ils lisent pour continuer à lire apprécient par dessus tout de découvrir un récit cohérent. Et, après tout, ce n’est sans doute pas un hasard si Onfray emprunte si largement ses explications aux grandes « mythologies » constitutives de la modernité : ses récits s’inscrivent dans la geste héroïque de l’individu moderne terrassant l’oppression sacerdotale, s’affranchissant d’antiques interdits, revendiquant crânement le droit de jouir, et de vivre et mourir « comme un homme », c’est-à-dire seulement comme un homme. Déclarer le ciel vide, en assumer le désespoir et y puiser de nouvelles raisons de profiter de la vie – qui ne ressent pas l’attrait de cette posture ne peut sans doute pas apprécier Onfray, mais ne peut sûrement pas comprendre pourquoi beaucoup l’apprécient.

Les livres d’Onfray sont de nature à procurer une certaine satisfaction à ceux qui les lisent. Malgré leur ton véhément, ils apaisent. Parce qu’ils prennent le risque, voire font le pari, de choquer, ils sont crédibles. C’est ce qui les rapproche à la fois des explications freudiennes et des mythologies.

En s’inspirant encore de la lecture de Freud par Wittgenstein, on pourrait ajouter que l’erreur d’Onfray consiste moins dans sa manière de restituer tel ou tel phénomène historique qu’à se tromper sur la nature de son explication. Freud était – comme la plupart des hommes de son temps – obsédé par le modèle des sciences de la nature. Il pensait qu’en tout domaine, une explication devait faire appel à des lois immuables ; il cherchait pour tout phénomène psychique « la » cause dont il résulte, à la manière dont procèdent la physique ou la chimie. Wittgenstein estime que le génie de Freud consiste plutôt à proposer une nouvelle manière de voir. Il ne dévoile pas « la » cause qui explique tout – mais il met en lumière un aspect d’une situation, d’une façon qui rend soudain celle-ci intéressante et significative (chose qu’une véritable explication scientifique est incapable de produire, et ne cherche d’ailleurs pas à produire).

Assurément, cette appréciation portée sur l’œuvre de Freud aurait été prise par l’intéressé comme un constat d’échec : après tout, ce que Freud voulait faire, c’était justement constituer une science du psychisme. Mais pour Wittgenstein, autant cette idée d’une science du psychisme repose sur une illusion fondamentale, autant la proposition de nouvelles manières de voir ou de lier ensemble des phénomènes répond à notre véritable besoin concernant le psychisme. Nous ne sommes déçus que si nous attendons autre chose – par exemple la réduction des phénomènes psychiques à des lois causales uniformes.

De la même façon, Onfray paraît constamment se tromper sur la nature de son propos. Il semble croire que sa réfutation de la religion possède le statut d’une évidence scientifique, et que le mystère du phénomène sera dissipé une fois qu’on aura parcouru l’ensemble de l’explication. Sa perpétuelle véhémence s’explique peut-être en partie par l’incompréhensible persistance de la croyance malgré tous les traités d’athéologie. Peut-être lui semble-t-il évident que cette persistance n’a son origine que dans la faiblesse intellectuelle et la mauvaise foi des croyants – et qui pourrait vouloir être stupide ou pris en flagrant délit de mauvaise foi ?

Il serait plus réaliste, je crois, d’estimer qu’Onfray propose une certaine manière de voir. Certains s’en satisfont, ce qui montre au moins qu’elle n’est pas aberrante. Elle l’est d’autant moins qu’elle s’inscrit dans une très vieille tradition intellectuelle et qu’aujourd’hui on ne compte plus les auteurs qui, avec des talents et des fortunes diverses, proposent à peu près les mêmes idées que Michel Onfray : critique de la religion, éloge du plaisir sensuel, quête d’une spiritualité sans Dieu, réconciliation avec la nature, etc. Une offre si abondante atteste assurément d’une demande considérable.

Mais il faut admettre qu’Onfray propose seulement une manière de voir et que, s’agissant de religion, de plaisir ou de freudisme, il est peu probable que tout le monde tombe d’accord comme on tombe d’accord sur la loi de la gravitation ou le rôle de l’ADN.

Du coup, il semble possible de demander aux contempteurs d’Onfray, parmi lesquels je me range spontanément, de faire l’effort intellectuel de comprendre sérieusement pourquoi il est si attrayant, c’est-à-dire de comprendre pourquoi tant de gens sont, comme dit Wittgenstein, « enclins » à accepter ses explications. Et, en même temps, de demander à ses admirateurs d’admettre que ce ne sont pas les « faits » accumulés par Onfray en faveur de ses thèses qui le rendent crédible à leurs yeux, mais plutôt la forme même des récits qu’il propose et la satisfaction que ceux-ci procurent. Au prix de ces petits efforts, les premiers se sentiront peut-être un peu plus proches des mécréants, et les seconds un peu plus des croyants : tant les histoires, au fond, importent également à leurs yeux.


Post scriptum : toutes les citations de Wittgenstein sont extraites de Ludwig Wittgenstein, Leçons et conversations sur l’esthétique, la psychologie et la croyance religieuse, suivies de la Conférence sur l’éthique, trad. par Jacques Fauve, Paris, Gallimard, 1992.

Publicités