Ce matin, j’écris pour oublier un peu le malaise éprouvé hier en parcourant les rues du centre-ville de Lyon, saccagées par ceux que Chevènement appelait naguère des sauvageons. Ce n’était pas la « guerre civile », non, ni « l’insurrection » ou la « guerilla urbaine », comme j’ai entendu des journalistes le dire aux informations. Cette phraséologie révolutionnaire paraît singulièrement déplacée pour qualifier ce qui ressemble plutôt à une explosion nihiliste sans objectif ni revendication. À part la vision affligeante des abribus effondrés et des vitrines cassées, je retiens deux images de cette curieuse journée.

La première, c’est celle des véhicules de pompiers et des vedettes de secours sur le fleuve, aux abords des zones d’affrontement : on comprenait d’un coup que si l’un des gamins occupé à lancer des cailloux sur la police venait à être blessé ou à tomber à l’eau, il serait aussitôt pris en charge par le fameux « système » constamment dénoncé par les jeunes manifestants. Emmené dare-dare à l’hôpital voisin, soigné sans état d’âme par une équipe médicale compétente, remboursé par la Sécurité sociale, il aurait peut-être l’occasion de méditer sur l’étonnant contraste entre la violence qu’il déchaînait et la bienveillante providence civile qui l’entourait malgré tout de soins empressés.

L’autre image, plus tard dans la journée, c’était celle des véhicules de nettoiement de la ville déployés rue de la République, l’artère centrale où quelques heures plus tôt les poubelles flambaient. Un vieux balayeur d’origine étrangère rassemblait en tas des débris de verre, morose et concentré. À quoi pensait-il en maniant son balai-brosse ? À sa retraite ? Au fait que, pour l’heure, c’était plutôt lui qui travaillait pour les jeunes que le contraire ? Ou bien à son petit-fils qui, au même moment, était peut-être en train de batailler place Bellecour, cerné par les crs ? Son petit-fils qui, lui, avait la chance d’aller à l’école et de se préparer gratuitement à avoir un métier. Je ne sais pas à quoi il pensait, le vieux balayeur, mais à son air, on se doutait qu’il ne comprenait pas.

Mais comme j’ai dit que j’écrivais pour oublier, autant changer de sujet. Voici quelques aperçus de lectures qui, récemment, sont parvenues à me distraire des pressants devoirs d’état qui, on l’aura peut-être remarqué, m’ont tenu écarté du blog et des débats qui s’y sont très bien déroulés sans moi.

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Commençons par le plus frais, et peut-être aussi le plus léger : cette charge savoureuse contre PowerPoint, « le logiciel qui rend stupide » (article signalé par le vigilant Wendrock, merci à lui). De quoi rassurer ceux qui font des complexes en mesurant leur incapacité à présenter leur pensée sous forme de tranches animées.

Le plus intéressant de l’article, c’est l’approche qui met le succès du logiciel en rapport avec la nouvelle culture manageriale, celle qui voue un culte à la « transversalité » et à l’idéologie « créative » :

D’abord, [PowerPoint] est un logiciel ingénieux et particulièrement ludique, qui permet de produire des présentations multimédias de façon simple et rapide. On peut intégrer des images, des photos, des sons, des diagrammes, des vidéos, des liens Internet et même des transitions rigolotes, avec une voiture de course, par exemple, qui transporte le texte par en haut ou par en bas, dans un bruit pétaradant.

(…) On travaille désormais de manière transversale, en collaboration, et le salarié doit se montrer créatif. La réunion, autrefois occasionnelle, est devenue une pratique quotidienne. Or, quand vous faites parler les gens de différents secteurs et niveaux hiérarchiques, il vous faut des supports de communication communs, un langage universel.

Tout cela est allé de pair avec la prolifération des consultants. Ils arrivent à deux ou trois, avec leur mallette magique de projection PowerPoint, pour vendre leurs préconisations stratégiques. PowerPoint est leur outil de travail, la slide leur mode de communication principal et, de plus en plus, même le produit vendu au client est fabriqué dès le départ sous forme de présentation.

Tout n’est pas également convaincant dans l’article – c’est souvent le cas lorsque, d’une bonne idée et de quelques intuitions pertinentes, on veut aussitôt fabriquer un système. Il aurait peut-être fallu s’interroger davantage sur le côté « visuel » des présentations PowerPoint, et en tirer la conclusion que ce support ne pouvait en aucun cas se substituer à une argumentation, mais qu’il pouvait utilement la compléter, l’enrichir en complexifiant le « message ». C’est en tout cas la conclusion que j’avais tirée de cet autre document (un peu longuet, mais le début suffit pour se faire une idée) qu’un autre lecteur m’avait naguère complaisamment signalé.

J’avais aussi tiré la conclusion que, décidément, PowerPoint ne servait à rien pour un cours de philo. Mais c’était peut-être un moyen de rationaliser mon impuissance à manipuler cet outil dont on vante partout la simplicité.

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Angela Merkel a déclenché un tollé en déclarant, samedi dernier, que « le projet d’une société multiculturelle » avait « définitivement échoué » dans son pays. Les réactions précipitées qu’on peut lire ici ou là tendent à suggérer que la « société multiculturelle » fonctionne désormais comme un totem plutôt que comme un programme dont on aurait pu définir la teneur. Merkel a insulté un totem, la tribu se déchaîne. On en avait déjà parlé ici, je n’y reviens pas, sauf à signaler l’incohérence manifeste de certaines réactions. Ainsi de ce jeune Allemand qui écrit dans The Guardian :

Aujourd’hui, quand j’ai entendu dire qu’Angela Merkel avait annoncé que le multiculturalisme a « définitivement échoué », mes premières pensées furent pour me demander : Mais de qui parle-t-elle ? Je suis Allemand, et ma sœur a trois garçons qui sont à moitié péruviens. Les enfants de mon frère sont en partie japonais. Mon partenaire est anglais(e). Sommes-nous des échecs définitifs ?

Non, cher Monsieur, vous n’êtes pas des échecs du tout. Vous êtes simplement la preuve éclatante que vous, votre sœur et votre frère, participez massivement à une seule et unique culture, qui l’a définitivement emporté sur toutes les autres. Car enfin, il n’y a vraiment que dans la culture occidentale qu’une famille comme la vôtre est envisageable. Vous avez tous pu choisir des « partenaires » hors de votre milieu d’origine, et eux-mêmes ont pu bénéficier de la même faveur. Cela suppose un extrême relâchement des contraintes de leur culture d’origine, et l’adhésion joyeuse et sans complexe au modèle occidental. Vous êtes la preuve qu’il n’y a pas de « société multiculturelle », mais une société globalement individualiste où les « cultures », loin d’être juxtaposées et enfermées dans leurs propres limites, sont absorbées et fondues dans la culture dominante – celle de l’autonomie.

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Par pure association d’idée, je poursuis sur un fil voisin en évoquant l’analyse proposée par le blog Les efflorescences à propos des chiffres de l’immigration. Il faut lire cette synthèse nourrie de la meilleure anthropologie. Tout commence par un article du Monde consacré au « nouveau visage de la France ». Cet article entendait montrer que l’immigration, en France, était depuis longtemps « stabilisée ». Les multiples raccourcis et les approximations de l’article ont suscité la réaction courroucée de la démographe Michèle Tribalat, qui s’en est expliqué dans Marianne 2. Ce qui inspire à l’anthropologue amateur des Efflorescences une stimulante réflexion sur le tabou, dont il rappelle utilement qu’il a généralement pour effet d’attiser les tensions qu’il prétend éviter.

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Je termine la tournée des popotes en citant le début d’une chronique littéraire parue dans la revue Dissent. Je n’ai pas été au bout de l’article, je l’avoue, mais j’ai été frappé de la puissance évocatrice de son ouverture :

La tournure d’esprit libérale possède un secret attrait : le plaisir de se faire tout à tous peut rivaliser avec les évidentes satisfactions de la certitude dogmatique. Dans The Sportswriter de Richard Ford, Franck Bascombe, l’un des narrateurs les plus joliment douteux dans le roman américain d’après guerre, explique son inclination à « regarder sous tous les angles » ses propres émotions :

« Si j’étais furieux ou extatique, j’étais toujours conscient de pouvoir aussi bien ressentir ou faire autre chose si je le voulais – être sombre ou amer, ironique ou généreux – quand bien même je pouvais être convaincu d’agir de la façon qui correspondait probablement à ce que j’éprouvais réellement, même si je n’avais pas envisagé les autres manières. Cela peut constituer une façon séduisante de mener sa vie, puisqu’on peut se convaincre soi-même de n’être réellement qu’un amateur tolérant, sympathique à toutes les autres manières de voir. »

L’article s’intitule « Le relativiste ». Je ne suis pas certain d’avoir compris toutes les nuances de la phrase citée, encore moins de l’avoir correctement traduite, mais j’en tire un aperçu suggestif sur la teneur éthique – ou peut-être faut-il dire simplement : esthétique ? – de ce qu’on appelle le relativisme.