« Croire que l’autorité juste est celle qui instaure un ordre juste en tous points est le chemin de la plus dangereuse des folies : l’autorité est juste lorsqu’elle donne l’exemple de la justice dans toutes ses démarches propres : ce qui est bien difficile déjà. Les illusions que l’on nourrit débouchent logiquement sur l’absurdité d’une Société où tout serait juste sans que personne eût à l’être. »

De la Souveraineté, Paris, Médicis, 1955, , p. 211

En marge de la réflexion en cours autour des propos de Philippe Nemo, je propose aujourd’hui cette citation d’un auteur trop méconnu, Bertrand de Jouvenel (1903-1987), d’ailleurs mentionné en passant dans le billet précédent. Dans son œuvre abondante, un livre, De la Souveraineté (1955), se détache comme un chef d’œuvre. Curieusement, cet ouvrage est beaucoup moins facile à trouver que Du Pouvoir, qu’il surpasse pourtant en profondeur et en rigueur. De la Souveraineté est sans doute l’un des meilleurs livres français de philosophie politique écrit au XXe siècle – et il est reconnu comme tel en Amérique, où la pensée de Jouvenel a donné lieu déjà à plusieurs études approfondies.

Dans ce livre, Jouvenel consacre un chapitre lumineux à la notion de justice. Il part du constat que si, dans l’Antiquité, la justice était conçue comme « une disposition de l’homme, affermie en habitude, une vertu », la justice dont on parle aujourd’hui « n’est plus cette vertu de l’âme, c’est un état de choses. Le mot ne présente plus à l’esprit une certaine manière d’être des hommes mais une certaine configuration de la Société. »

Et d’examiner tour à tour diverses « versions » de cette conception qui fait de la justice la propriété d’un certain arrangement social : la justice comme respect des droits, comme ordre parfait, comme conformité à une règle, etc. Peu ou prou, il n’est pas une seule des modernes « Théories de la justice » dont le principe ne soit ici examiné… et réduit en poudre.

Le défaut rédhibitoire de ces conceptions est, en effet, de supposer qu’il puisse exister une et une seule notion de justice, un critère valable en toute circonstance, et dont le respect suffirait à qualifier de juste un arrangement donné. Or, montre Jouvenel, toute justice est relative à la nature des choses qu’il s’agit de répartir et aux circonstances de la répartition. Par exemple, ce n’est pas le même critère de justice qui peut présider à la répartition des bénéfices au sein d’une société, de récompenses au sein d’une armée en guerre, d’allocations sociales au sein d’un groupement de familles. Le critère du mérite qui s’impose dans un cas serait une injustice dans un autre, de même que le critère du besoin pertinent dans certaines situations serait aberrant dans un autre contexte.

Constat simple en lui-même, mais qui emporte une conséquence capitale : il n’en faut pas conclure que la justice n’existe pas ou qu’elle est elle-même « relativiste », mais qu’en chaque situation, la justice ne peut être instaurée que si celui qui opère le partage possède la vertu de justice : c’est-à-dire la disposition qui le rend capable de discerner quel critère doit présider au partage dans telle ou telle situation. Est juste celui qui, devant attribuer des portefeuilles ministériels, fait prévaloir la compétence des attributaires plutôt que les liens du sang : mais c’est, toutes choses égales par ailleurs, ce dernier critère qui devrait prévaloir si c’est un héritage qu’il faut partager. C’est ce que Jouvenel appelle « l’ordre sériel pertinent » : dans telle situation, où le mérite doit prévaloir, le personnage A vient avant B qui vient lui-même avant C. Dans telle autre situation, où c’est le besoin qu’il s’agit de satisfaire, C pourra venir avant B, qui viendra lui-même avant A.

Comme je voulais être bref aujourd’hui, je conclus en reproduisant toute la fin du chapitre consacré à la justice :

Aucune proposition n’est aussi propre à scandaliser nos contemporains que celle-ci : il est impossible d’établir un ordre social juste. Pourtant elle découle logiquement de la notion de justice que nous avons péniblement élucidée. Faire justice est appliquer dans une répartition l’ordre sériel pertinent. Or il est impossible à l’esprit humain d’établir un ordre sériel pertinent à toutes ressources et à tous égards. Les hommes ont des besoins à satisfaire, des mérites à récompenser, des possibilités à actualiser : en les considérant sous ces trois aspects seulement et à supposer qu’on pût les affecter à ces trois égards d’indices exacts, ce qui n’est pas, on ne saurait encore pas comment pondérer entre eux les trois jeux d’indices adoptés. Le dessein se heurte à une impossibilité radicale.

Est-il nécessaire de signaler d’autre part que rien n’est plus absurde que la défense d’un ordre social existant comme juste ? A quel ordre sériel vous référez-vous donc, pour m’en faire voir le reflet dans l’ordre existant ? Il n’y en a point. Le fait est le fait, rien de plus.

Faut-il donc dire que la justice ne saurait régner dans la Société ? Il faut le dire si on ne trouve la Justice que dans un arrangement coïncidant avec une vue quelconque de l’esprit. Mais nous conclurons autrement.

Le règne de la Justice est impossible, conçu comme la coïncidence établie et continuellement maintenue de l’arrangement social avec une vue de l’esprit. Le règne de la Justice est possible dans la mesure où l’esprit de justice préside à toute décision impliquant un partage.

Ibid., p. 212.