Pascal Bruckner a fait paraître récemment une sortie véhémente contre la notion d’« islamophobie ». Il écrit notamment :

Le terme d’islamophobie remplit plusieurs fonctions : nier pour mieux la légitimer la réalité d’une offensive intégriste en Europe, attaquer la laïcité en l’assimilant à un nouveau fondamentalisme. Mais surtout faire taire les musulmans qui osent remettre le Coran en cause, en appellent à l’égalité entre les sexes, au droit à l’apostasie et aspirent à pratiquer paisiblement leur foi sans subir le diktat de doctrinaires ou de barbus.

Et de rappeler qu’« en France et de façon révélatrice, c’est un “Collectif contre l’islamophobie” qui soutient juridiquement les femmes verbalisées pour port du voile intégral ».

La véhémence brucknerienne a ma sympathie spontanée, y compris lorsqu’elle pousse l’écrivain à se réjouir que le terme de « christianophobie » ne prenne pas dans le public – lors même, rappelle-t-il à propos, que « de tous les monothéismes, c’est le christianisme qui est aujourd’hui le plus persécuté dans le monde ». Il est trop clair, en effet, que ces mots en –phobie sont là pour interdire le débat et censurer d’avance, en les disqualifiant, la formulation des objections et des critiques. Lorsqu’il y a des « phobes » quelque part, il semble présupposé que les gens désignés par le radical sont les victimes d’un coupable préjugé. C’est trop commode.

Bien entendu, on doit émettre les mêmes réserves à l’égard d’autres « phobies » aujourd’hui dénoncées à l’envi. C’est ce qu’on avait envie de rappeler à Caroline Fourest qui tint naguère, dans Le Monde, un propos analogue à celui de Bruckner, mais à propos de la « papophobie ». Elle écrivait alors :

Exactement comme le mot « islamophobie » – qui sert à faire passer tout esprit critique envers l’intégrisme musulman pour du racisme –, le mot « papophobie » vient d’être forgé pour intimider. (C. Fourest, « Vous avez dit “papophobie” ? », Le Monde, 10 avril 2010).

La charge n’était pas totalement inopportune, sans doute, mais elle étonnait un peu de la part d’une journaliste qui a beaucoup fait pour imposer l’« homophobie » dans le débat public. N’a-t-elle pas co-signé aux éditions Pro-choix un livre intitulé Les Anti-Pacs ou la dernière croisade homophobe (1999) ?

Il y aurait une enquête à mener sur la naissance de ces labels et leur signification. Bruckner soutient, dans sa tribune, que le mot d’« islamophobie » fut forgé dans les années 1970 par les intégristes iraniens « pour contrer les féministes américaines ». C’est un début.

Pour essayer d’appréhender le phénomène dans sa généralité, on pourrait remarquer qu’on recourait naguère plus volontiers aux formations en « anti- » : on était anticlérical, anticommuniste, anti-américain, etc. Le suffixe avait le mérite d’afficher franchement l’opposition et le refus.

Le Littré (1876 corr. 1877) connaît déjà quelques « antis » : antiaristocrate, antichrétien, antilibéral… La plupart de ces mots sont alors considérés comme des néologismes (antichrétien, attesté chez Bossuet, fait exception), de sorte qu’il est assez tentant d’avancer l’hypothèse que ces termes fleurissent au moment où vient à maturité, en France, la culture du débat, solidaire de l’existence d’une presse d’opinion et d’une vie parlementaire active. Se dire « anti » quelque chose revient à déclarer sa position dans un combat idéologique.

Ainsi le Trésor de la langue française (TLF), plus récent que Littré, permet-il de parcourir une longue séquence de notre histoire politique, en énumérant antiautrichien, antijésuitique, antinapolénonien, anticlérical, antidreyfusard, antifasciste, anticapitaliste, antiaméricain, antibolchévique, antisoviétique, etc. La plupart des grands débats depuis un siècle et demi défilent dans cette liste.

Le suffixe « anti » implique l’antagonisme, voire la lutte. Il suppose assez fréquemment une pensée, sinon un système et, chose notable, ne semble pas fonctionner d’emblée pour disqualifier : les mots en anti- servent à décrire une situation polémique, mais ne sont pas forcément polémiques par eux-mêmes. Ils peuvent être revendiqués, pour décrire leur position, par ceux qui s’opposent au cléricalisme, au fascisme, au capitalisme ou au communisme.

Toutes autres sont les implications des formations en « -phobe » ou « -phobie ». D’après le TLF, le suffixe « exprime l’aversion instinctive, l’hostilité irraisonnée ou parfois l’absence d’affinité vis-à-vis de quelqu’un ou de quelque chose ». On est dans le registre pathologique, comme le suggère l’étymologie (phóbos, en grec, exprime une peur morbide). Ces mots sont calqués sur le nom d’angoisses particulières : on connaît l’agoraphobie et la claustrophobie, peut-être aussi l’acrophobie (peur des hauteurs), et le TLF me fait découvrir l’étrange bélénophobie (peur des épingles) et aussi la paradoxale éreuthophobie, « crainte obsessionnelle de rougir, qui entraîne elle-même le phénomène redouté ».

Alors que les mots en anti- paraissent calqués sur le lexique exemplairement neutre de la chimie organique, les mots en ­-phobe empruntent le modèle de la psychopathologie. Or on ne discute pas avec un -phobe : on le soigne. Il ne défend pas des idées, il est victime d’une infection. S’il est incurable, l’isolement s’impose. À la différence des mots en anti-, les mots en -phobe sont foncièrement stigmatisants. Ils ne décrivent pas une position, mais dénoncent une tare – si bien qu’il est très difficile de se déclarer soi-même, par exemple, « islamophobe », alors qu’on peut se dire crânement « anticlérical ».

Le TLF signale que Joseph de Maistre avait forgé le mot « théophobe » : « étrange maladie », écrit-il dans les Soirées de Saint-Petersbourg (1821) qui caractérise à ses yeux la philosophie athée du XVIIIe siècle. Cette indication est cohérente avec ce que l’on sait de la propension de la droite réactionnaire à pathologiser ses adversaires. Les polémistes de droite ont longtemps excellé dans cette rhétorique qui réduit l’adversaire à un malade, et ses idées à une infirmité.

Il est assez curieux, sinon plaisant, d’observer que ce tic a désormais largement changé de camp, et que ce soit du côté progressiste qu’on stigmatise à tout va l’« islamophobie » ou l’« homophobie ».

Parenthèse sur ce dernier vocable, le plus malheureux sans doute de tous ceux qu’on a pu former sur le modèle de la « xénophobie » : au sens littéral, il est clair que l’homophobie ne peut être que la peur morbide du semblable (homós). S’agissant de sexualité, on devrait en conclure que l’homophobe est celui qui a peur de ceux dont les mœurs sont semblables aux siennes propres. Ce qui est à peu près le contraire du sens qu’on veut donner au mot… Cette équivoque regrettable traduit trop évidemment l’invention polémique : on s’est efforcé de forger un vocable permettant de jeter le discrédit sur des adversaires, qu’on parvient d’un seul coup à englober en une entité cohérente – le camp des homophobes. L’ennemi a désormais un nom, donc il existe.

Le néologisme fut canonisé lorsque parut, aux P.U.F. s’il vous plaît, un gros Dictionnaire de l’homophobie. Coup de maître d’autant plus admirable que nombre des rédacteurs dudit dictionnaire sont de bons lecteurs de Foucault, qui savent ce que c’est que « construire » un objet. Il faut admirer la maestria : des intellectuels, généralement fort savants, capables de rédiger des thèses universitaires « déconstructionnistes » sur la fabrication du concept de « race » ou de « sexe », à grand renfort de références au savoir médical et biologique du XIXe siècle, et appliquant au même moment les recettes foucaldiennes pour « construire » à leur tour l’« homophobie », sur l’exact modèle des pathologies psychiatriques…

J’ai noté, avant cette digression, que la transformation des pensées adverses en pathologies semblait avoir migré de l’extrême-droite à la gauche progressiste. Si l’hypothèse est avérée, elle fournit un intéressant contre-exemple à la « loi » formulée naguère par René Rémond : l’idée du politiste était que les idées migraient en général de la gauche vers la droite. Une idée nouvelle (celle de « nation » est l’exemple privilégié) apparaît (par définition, semble-t-il) dans le camp du progrès, voire de la révolution. Puis elle s’acclimate, devient patrimoine, et finit dans le camp de la conservation, sinon de la réaction. Rémond lui-même soutenait ainsi avec brio que c’est la gauche qui se veut « sociale » dès l’origine, et que la droite finit par essayer de l’être. On pourrait vérifier le processus avec l’idée d’écologie et, aujourd’hui, avec celle de la lutte contre les discriminations (dans le texte dont je suis parti, Bruckner reproche d’ailleurs à Nicolas Sarkozy d’avoir comparé « l’islamophobie » à l’antisémitisme).

Or le cas des « phobies » me semble relever d’un processus inverse : migration de droite à gauche.

Je suis tenté de l’expliquer en remarquant que ces vocables visent à disqualifier la possibilité même d’un débat. Ils ont une fonction neutralisante : les « phobies » ne sont pas des idées, mais des maladies (voire des infections, des pestes). Or derrière la peur du débat se cache généralement le désintérêt pour la vérité ou, s’agissant de débat de nature politique, au sens large, le scepticisme à l’égard de l’idée d’un bien à poursuivre ensemble, et donc à déterminer à travers la délibération collective. Le refus du débat relève donc d’une forme profonde de relativisme : non pas du relativisme superficiel qui fait dire « à chacun ses idées », mais du relativisme profond qui rend aveugle à l’intérêt d’une confrontation des points de vue, des analyses et des arguments, confrontation qui serait susceptible de faire apparaître que certains ont tort et d’autres raison.

Un tel relativisme, dans l’histoire des idées politiques, est une attitude qui fut à l’origine marquée à droite – pas de n’importe quelle droite, sans doute, mais de la droite qu’on dit volontiers extrême. Ce relativisme procède notamment de rejet de l’universalisme des Lumières (dénoncé comme abstrait), et se nourrit du culte romantique de la différence, de la singularité, de l’exaltation de l’instinct au détriment de la raison, du sentiment au détriment de l’idée.

Ainsi le nationalisme est-il un relativisme, puisqu’il revient à faire de la nation, dans sa singularité historique et contingente, le critère ultime du bien politique. De même ceux qui disent (ou qui disaient) « catholique, parce que français », sont relativistes, non ceux qui prétendent parler au nom de l’humanité et de valeurs universelles.

Un tel relativisme nourrit les fantasmes unitaires : l’intérêt patriotique, par exemple, étant réputé relever de l’évidence instinctive, l’adversaire politique ne peut être qu’un fourbe… ou un malade. L’obsession est de former bloc. L’unanimité est synonyme de grande santé. L’ennemi est un traître ou un agent pathogène.

C’est ce type de configuration mentale que l’on peut repérer, mutatis mutandis, chez les propagateurs actuels des mots en « -phobe » et « -phobie » : culture de l’unanimité morale, pathologisation de la « dissidence » idéologique. Et, comme dans les périodes de notre histoire nationale où apparaît le culte fébrile de l’unanimité, le phénomène traduit sans doute la fragilité de notre état social. Il faut se sentir très fragile, en effet, pour craindre à ce point l’expression des points de vue divergents.

À un mot près, je partage donc la conclusion de Bruckner :

Il est des mots qui contribuent à infecter la langue, à en obscurcir le sens. «Islamophobie» fait partie de ces termes à bannir d’urgence du vocabulaire.

À un mot près : j’aurais évité de dire « infecter la langue » – histoire de ne pas contribuer au succès des métaphores épidémiologiques…