Au menu de cette revue de presse : la refondation toujours aussi nécessaire, et toujours aussi peu avancée, de notre système universitaire ; trois dialogues bien différents mais qui ont en commun de concerner trois grandes figures vivantes de la philosophie de langue anglaise – Noam Chomsky, Alasdair MacIntyre et Peter Hacker ; et pour commencer, quelques idées glanées de ci de là autour de l’affaire de Wikileaks…

« C’est une fuite ? — Non, sire, c’est une inondation ! »

On parle de « cablegate », voire de « 11-septembre diplomatique » : ce qui est certain, c’est qu’avec Wikileaks le mot « fuite » prend des allures de monstrueux euphémismes. 250 000 « cables » diplomatiques balancés dans la nature, ce n’est pas une fuite, c’est une inondation, un tsunami, que dis-je ? un vrai déluge. Quinze jours déjà que les grands quotidiens – chez nous, Le Monde – publient leurs analyses de ces télégrammes, et l’on ne peut qu’être impressionné par la quantité des thèmes couverts.

C’est une autre question de savoir si ces avalanches successives de révélations apportent réellement du nouveau, si elles ne font que confirmer ce que, sur chaque domaine concerné, les spécialistes savaient déjà, voire si elles ne faussent pas davantage la perception des événements qu’elles ne l’éclairent.

Ce n’est pas la première fois, en tous cas, que la diplomatie américaine est ébranlée par la mise au jour de documents qui n’étaient pas destinés, c’est le moins qu’on puisse dire, à s’étaler dans les journaux. Or, contrairement aux déclarations grandiloquentes – extasiées ou catastrophées – que Wikileaks provoque un peu partout, on devrait reconnaître que pour l’instant le pire n’est pas arrivé.

Ce qui est révélé, en effet, c’est au mieux la façon dont les diplomates US perçoivent le pays où ils sont en poste. Si l’on en juge par les papotages sur les banlieues et les minorités en France, tenus par l’ambassadeur à Paris, ça ne vole pas forcément très haut : les impressions semblent collectées dans les dîners en ville ou dans la presse nationale – même si le fait de lire pour la première fois un de ces fameux « cables » diplomatiques procure indéniablement le frisson de la nouveauté. De là à prétendre percer les secrets de la super-puissance…

On est encore loin, me semble-t-il, du tremblement de terre provoqué par exemple il y a quarante ans par la publication des fameux Pentagon papers, qui concernaient la guerre du Vietnam. Et, pour ma part, j’attends toujours pour Wikileaks l’équivalent d’un livre comme Du mensonge à la violence, l’analyse des errances de la politique extérieure américaine proposée par Hannah Arendt suite à la publication de ces documents secrets.

En attendant, ce que j’ai lu de plus stimulant concernant Wikileaks, ce sont ces « douze thèses » publiées par le magazine en ligne Eurozine. Toutes les bonnes questions semblent posées – y compris celle qui concernent la nature du journalisme d’investigation après Wikileaks, et la face sombre de cette organisation qui, pour mener sa guerre au nom de la « transparence », cultive paradoxalement l’opacité et même le secret sur sa propre nature et son mode de fonctionnement.

Pour le reste, je continue à lire les articles du Monde autour des documents de Wikileaks : je suis le plus souvent déçu de ne pas y trouver davantage de « révélations » – mais l’exercice vaut au moins comme une utile révision des grands dossiers chauds des dix ou quinze dernières années. Un peu comme si on lisait une compilation décennale, à l’échelle internationale, de « la mare aux canards », la rubrique du Canard enchaîné consacrée aux bruits de couloirs de la politique française.

Trois philosophes

Une longue interview de Noam Chomsky, figure emblématique de la gauche intellectuelle américaine, est à lire dans The Tablet. Chomsky fit partie de l’équipe de journalistes et d’essayistes qui publia les Pentagon Papers que je viens d’évoquer. Dans l’interview de The Tablet, il livre d’intéressantes confidences sur son éducation juive – au sein d’une famille cultivant la tradition des Lumières juives (Haskalah) – et sur la manière dont son idée de la « grammaire générative » prit naissance au contact de la littérature hébreu du Moyen âge. Cela dit, le plus divertissant dans l’article est l’introduction, impitoyable pour les monumentales erreurs de jugement dont s’est rendu coupable, avec un enthousiasme jamais démenti, le « prophète » Chomsky au cours de sa longue carrière.

Même impression mi-figue mi-raison à la lecture du compte-rendu d’une intervention d’un autre grand philosophe de langue anglaise, Alasdair MacIntyre, à propos de la crise économique. L’auteur du compte-rendu, John Cornwell, est trop pressé de résumer la carrière intellectuelle de MacIntyre pour qu’on puisse saisir ce qu’il a dit précisément à propos de la crise. Je retiens l’intuition selon laquelle le fossé actuel entre l’économie et l’éthique tient à notre incapacité à « penser l’argent de façon cohérente » : voilà du moins un programme de travail intéressant. Malheureusement, l’explication qui suit est d’une généralité décevante.

J’ai quand même appris dans cet article que MacIntyre s’était converti au catholicisme après avoir lu saint Thomas d’Aquin dans le but de convaincre ses étudiants de son inutilité. Peut-être : cela reste beaucoup moins éclairant que la biographie intellectuelle consacrée à MacIntyre par mon cher Émile Perreau-Saussine.

Mon enthousiasme est en revanche sans réserve, je l’avoue, à la lecture d’un dialogue avec Peter Hacker dans The Philosopher magazine. Hacker est évidemment beaucoup moins fameux que Chomsky ou MacIntyre. Mais, dans le petit cercle des lecteurs de Wittgenstein, c’est une star absolue. Avec son collègue et ami Gordon Baker, Hacker a en effet publié un immense commentaire littéral de l’œuvre majeure de Wittgenstein, les Recherches philosophiques. Cinq gros volumes, parus au long de presque vingt ans. Pour beaucoup, ce commentaire analytique a été la révélation de l’importance majeure de Wittgenstein pour la philosophie du xxe siècle. Pour tous, ce commentaire reste une introduction inégalée – contestée parfois, mais qui demeure un guide indispensable pour s’orienter dans une pensée fascinante et souvent terriblement complexe.

Il me faudrait plus de temps que je n’en dispose actuellement pour commenter correctement cet article très riche, où Hacker fait en quelque sorte le bilan de son extraordinaire aventure intellectuelle. Peut-être peut-on retenir au moins cette idée fondamentale, que la philosophie n’est pas de l’ordre du savoir mais de la compréhension :

On peut demander à n’importe quel savant de montrer ce que la science a accompli au cours du dernier millénaire, et il y aura beaucoup à montrer : des bibliothèques remplies de faits bien établis et de théories bien confirmées. Si on demande à un philosophe de produire un manuel de vérités philosophiques établies et incontestables, il n’y a rien à montrer. Je pense que c’est parce que la philosophie n’est pas une quête de connaissance à propos du monde, mais plutôt une quête pour comprendre le schème conceptuel grâce auquel nous concevons notre connaissance du monde. L’une des récompenses que procure la philosophie, ce n’est pas d’apporter des faits nouveaux concernant la réalité, c’est une compréhension plus claire de la manière dont nous pensons à propos de nous-mêmes et du monde où nous vivons.

C’est ce qui explique, notamment, pourquoi il n’y a pas vraiment de progrès en philosophie, et pourquoi elle mérite pourtant toujours d’être recommencée.

Et toujours l’enseignement

Avec le diagnostic sans concession de François Vatin, co-auteur de l’ouvrage Refonder l’Université. Je ne vois rien à redire dans ces propos, et je retiens notamment avec intérêt ce bémol bienvenu (je ne prétends pas être parfaitement objectif sur ce chapitre) quant à la concurrence pour l’Université que représenteraient, en France, le système des grandes écoles :

il faut préciser que cette concurrence n’est plus aujourd’hui le seul fait des classes préparatoires et des « grandes écoles ». Il faut compter aussi, dès la sortie du baccalauréat, les IUT (qui ne font que formellement partie de l’université), les STS (les sections de techniciens supérieurs, qui relèvent du secondaire, comme les classes préparatoires), et les nombreuses formations privées.

Ce sont celles-ci dont le poids a augmenté le plus considérablement dans les poursuites d’études après le baccalauréat, au cours de ces dernières années. D’après une enquête officielle du ministère, en 2008, ces formations accueillaient 14% des bacheliers, contre 24% pour les licences universitaires (hors médecine-pharmacie). En 1996, ces chiffres étaient respectivement de 7% pour les formations supérieures privées, contre 36% pour les licences universitaires.

Sur un plan plus fondamental, je ne peux que recommander la lecture du blog de Philippe de Lara, qui s’interroge depuis quelques semaines sur les fondements mêmes de l’entreprise éducative. De quoi méditer un peu sur la signification des résultats consternants de la dernière enquête PISA («le niveau baisse!», ça devient de moins en moins contestable…).