Fragment du Papyrus Bodmer (début IIIe siècle) contenant le prologue de l'Évangile de saint Jean en grec. La phrase « Et le Verbe s'est fait chair » commence au bout de la deuxième ligne (cliquer pour agrandir)

La fête de Noël concentre tellement d’aspirations du cœur humain qu’il est impossible d’espérer en déployer la richesse en quelques mots. Dans le monde tel qu’il va, c’est au moins une sorte de saut hors du temps saturé de l’actualité. Nous savons qu’à partir de ce soir, et pour quelques vingt-quatre heures, les tueries, les épidémies, les coups d’État, les coups fourrés, les grèves, les embarras climatiques… tout cela passera à l’arrière-plan. Les regards habituellement tournés vers l’extérieur, vers le vaste monde auquel nous cherchons, plus ou moins désespérément, à trouver un sens, se dirigeront vers l’intérieur. On ferme les fenêtres, peut-être même que l’on éteint la télévision, et le foyer redevient, pour quelques heures, le centre des attentions. Ce ne sont plus les enfants qui regarderont les adultes pour tenter d’apprendre d’eux la vie qu’ils auront à mener : ce sont les adultes qui se pencheront sur les enfants – songeant peut-être à celui qu’ils ont été, – pour saisir dans leurs yeux extasiés un peu de l’innocence et de la simplicité dont la vie nous a trop dépouillés.

Noël est une sorte de carnaval doux : le jour où les valeurs et les priorités s’inversent, non pas dans les rues mais chez soi. D’ailleurs, ce jour est une nuit. Cela suffit à symboliser puissamment le retournement des attentes. C’est la nuit durant laquelle ce qui est petit, paisible, familial, devient plus important que ce qui est grand, tonitruant, mondial. On pourrait dire que c’est la nuit où l’habitation l’emporte sur l’information : où le fait d’habiter en un lieu concret, avec des gens qu’on aime, l’emporte sur le fait d’être branché sur la marche du monde. Noël est la nuit où l’on veille pour vivre consciemment la merveille ordinaire de l’habitation.

Et au fond, une question que pose Noël, la plus importante je crois, et peut-être finalement la seule, est celle de savoir si cette merveille de l’habitation renvoie réellement à une autre « habitation », celle qui est advenue lors du premier Noël. Noël est-il seulement la mise en forme d’un mythe nécessaire à la vie sociale – une célébration de l’humanité dans sa faiblesse, son innocence, son irrépressible nostalgie de réconciliation – ou bien s’agit-il de la commémoration d’un événement survenu dans l’histoire ?

« Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » : la phrase éblouissante du prologue de saint Jean sera lue lors de la messe du jour de Noël. Elle résume l’essence des événements que les autres évangiles rapportent dans le détail, souvent merveilleux, de leur déroulement concret. Les savants font remarquer que le mot grec choisi pour dire « habiter » est eskênôsen, de skênoô, qui veut dire littéralement « planter la tente », et l’image qui se lève est celle d’un étranger qui fixe sa fragile demeure en un lieu nouveau. C’est une image de peuple longtemps nomade. Elle prend un relief saisissant lorsqu’on s’avise que derrière le mot grec, le Juif reconnaît les sonorités familières du mot Shekhinah, qui désigne la présence de Dieu dans son temple, et plus généralement sa présence auprès de son peuple (on pense que le mot grec est d’ailleurs dérivé de l’hébreu).

C’est toute l’histoire sainte qui se trouve en quelque façon récapitulée dans ce verbe, s’il est vrai que cette histoire, comme l’a dit saint Irénée, est celle de la lente familiarisation de Dieu avec les hommes : l’histoire d’une accoutumance mutuelle qui culmine lorsque Dieu se fait homme. L’Incarnation est le moment où le dialogue entre Dieu et les hommes, noué après la Chute et sans cesse renoué après chaque rupture, aboutit lorsque la parole divine cesse d’être adressée d’au-delà de l’abîme qui sépare l’éternité du temps, pour devenir elle-même une chair, une vie humaine.

La question, derechef, est donc celle-ci : est-ce que bien cela qui a eu lieu ? Noël est-il la célébration de l’Incarnation du Fils de Dieu, son Verbe, deuxième personne de la sainte Trinité ?

Je peux difficilement faire semblant de penser que cette question est encore pour moi à l’état de question, puisque c’est sur la réponse positive que repose la foi que je professe. Mais je soutiens volontiers que c’est bien la seule question vraiment importante, et qu’elle n’importe que si on la prend dans son sens le plus littéral, le plus simple, le plus dogmatique : est-il vrai que Dieu s’est fait homme ?

C’est exactement la question inverse de celle que pose Frédéric Lenoir dans son dernier livre, que je viens de feuilleter en librairie. Lenoir, soucieux de présenter au public un christianisme à la fois parfaitement raisonnable et parfaitement sentimental, a écrit un Comment Jésus est devenu Dieu. Ce n’est pas une question, d’ailleurs, mais une affirmation, en tous cas un programme : la réponse à la question de savoir comment un homme nommé Jésus a fini par être considéré comme Dieu – et non la question de savoir comment Dieu est devenu homme.

C’est un problème beaucoup moins intéressant, évidemment. L’histoire est remplie de processus semblables à celui qu’analyse Lenoir : aucune tentation n’est plus banale que celle de vouloir devenir un dieu, d’être traité comme tel, ou de diviniser un personnage à des fins politiques ou religieuses. Aussi bien l’histoire que raconte Lenoir est-elle terriblement quelconque. Elle ne paraît spectaculaire que parce qu’elle contredit vingt siècle de foi chrétienne, et qu’un lecteur un peu ignorant peut être bluffé par l’apparente érudition de l’auteur. La thèse de fond est celle d’une exégèse libérale qui commence sérieusement à dater : Jésus n’aurait jamais prétendu être Dieu, ses premiers disciples n’auraient pas non plus été effleuré par cette supposition aberrante, et ce n’est qu’aux alentours du ive siècle, sous la pression des empereurs romains, que le dogme de la divinité du Christ aurait été imposé à l’Église, afin d’affermir un Empire menacé par la division religieuse et l’insubordination politique.

Je n’ai pas l’intention de réfuter ici la thèse. Elle l’a été à plusieurs reprises et, tout récemment, le théologien Bernard Sesbouë s’est attelé à la tâche ingrate, mais nécessaire, de redire encore, en visant spécialement Lenoir, ce que la théologie et l’exégèse sérieuses permettent de soutenir avec assez d’assurance : le Christ a bel et bien, et de multiples manières, revendiqué la divinité ; ses disciples y ont cru si bien qu’ils ont estimé consacrer leur existence à diffuser cette proposition, et au besoin à mourir pour elle ; et les conciles convoqués au ive siècle par les empereurs n’ont fait que formuler, avec un vocabulaire dont la nouveauté avait été rendue nécessaire par l’apparition de remises en cause inédites, le contenu originel de la foi chrétienne.

Pourtant, j’ai gagné quelque chose à parcourir le livre de Lenoir. La sensation que les histoires qu’il faut raconter pour expliquer comment la foi en la divinité du Christ aurait été inventée tardivement sont beaucoup plus compliquées et beaucoup moins crédibles, au final, que celle que racontent les Évangiles. Et aussi une conviction renouvelée dans le fait que, décidément, la question intéressante est bel et bien celle que Lenoir s’ingénie laborieusement à éviter : ce que Jésus a dit de lui-même, ce que ses disciples ont cru de lui – cela est-il vrai ?

Et j’ajouterai encore : les pages de Lenoir ont ce grand mérite de faire toucher du doigt à quel point l’affirmation fondamentale du christianisme – Dieu s’est fait homme en Jésus-Christ – mérite, de la part du croyant, d’être sans cesse redécouverte dans sa radicalité scandaleuse et merveilleusement paradoxale. Je crois que cela m’aidera à redire, cette nuit, de façon moins routinière, le Venite adoremus des bergers.

« Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. Venez, adorons-Le. »

Très joyeux Noël à tous.

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