Pour peu qu’on se souvienne que l’humanité est composée de plus de morts que de vivants, il y a foule au portillon du titre d’« homme de l’année ». L’exercice consistant à discerner la personne qui a marqué spécialement une période arbitraire de douze mois est plaisant, s’il est un exercice de gratitude et non la récompense caduque d’une notoriété forcément évanescente. Je laisse donc volontiers les Julian Assange et autres Mark Zuckerberg aux magazines dits d’actualité – assez convaincu qu’ils seront bientôt aussi inactuels que l’avant-dernière Miss France et autres pénultièmes bêtes à concours. Bien plus actuels, à tous les titres, semblent être quelques défunts notoires qui ont fait cette année leur grand retour. J’ai pensé un moment faire de John Henry Newman l’homme de l’Escalier 2010. Sa béatification par Benoît XVI a permis à beaucoup de découvrir cette figure dont l’œuvre immense est si riche d’avenir. Je recule cependant pour ne pas enfermer ce blog dans un cercle trop étroitement catholique, et en me promettant de publier bientôt un long billet toujours en gestation. On aurait aussi pu choisir Henri IV, dont la tête nous revient enfin, pour le quatrième centenaire de sa mort. Un excellent billet de l’ami des Efflorescences me dissuade de risquer la redondance.

Non, l’homme de l’Escalier, ce sera plutôt Philippe Muray. Ne serait-ce que parce que tout escalier a besoin de temps à autre d’un bon coup de balai, et que Muray avait pour cela une manière magistrale. Muray est le grand revenant de l’année 2010. Quatre ans de purgatoire – il est mort en 2006 – après toute une vie dans la pénombre, et le re-voilà, frais et intempestif comme l’admirable mauvais esprit qu’il fut. Je gage qu’il commence tout juste à nous hanter.

Ce retour, on le sait, fut par la grâce de Fabrice Luchini. Tout a été dit sur l’incongru succès de son spectacle – triomphe du public qui finit par obliger la critique à emboîter le pas, de plus ou moins bonne grâce. Il y eu même quelques semaines de ferveur unanime, où l’on finit par ne plus savoir s’il fallait se réjouir d’une consécration longtemps méritée, ou s’inquiéter d’une apothéose dont la suite logique dût être l’embaumement définitif. Ils ne Muray pas tous, mais tous étaient frappés…

Le coup est trop classique, hélas, pour qu’on ne pressente pas dans certains éloges du bout des lèvres la sourde volonté d’un enterrement de première classe : « payons à Muray notre tribut, et qu’on n’en parle plus – surtout, qu’on n’en parle plus ! »

Parlons-en donc. Ou plutôt, lisons-le d’abord, et pour de bon. Merci à Luchini de nous l’avoir un peu fait entendre. Mais il s’agit désormais de le comprendre, et pour cela nous n’éviterons pas le bonheur équivoque d’avoir à le lire.

Bonheur, assurément, car il y a de la joie à lire un écrivain si plein de vraie gaieté – jamais plus gai que lorsqu’il moque, de tel professeur de gaieté obligatoire, de tel « athée gaiement résolu », « la gueule triste de sa prose bâclée, de ses phrases démoralisées, de sa langue grise, précipitée et dépressive, de son analphabétisme d’agrégé de banlieue » (soit dit sans offenser la banlieue) : Muray parlant d’Onfray – qu’il appelle, et tout est presque dit, « Michel Homay »…

Bonheur, donc, incontestable et profond, renouvelé à chaque trouvaille de style et de pensée. Muray enchaînant les calembours avec une gourmandise rabelaisienne, sans regarder à la dépense, fils spirituel, ô combien !, de Léon Bloy (« le bon Dieu sans concession » et « la statue du Quémandeur », dans Rejet de Greffe) et de Blondin (celui qui écrivit de deux époux enterrés dans deux tombes parallèles qu’ils faisaient « cendres à part »).

Ce bonheur-là, fait d’exubérante invention et d’impeccable maîtrise, Luchini l’a trop bien fait sentir au public pour qu’on s’y attarde. Il faut ajouter pourtant que c’est un bonheur équivoque, un bonheur à double détente, qui vous pète à la gueule au moment où vous savouriez béatement la déconfiture des « mutins de Panurge ». À lire Muray de bout en bout, on n’échappe pas à des passages comme celui-ci, qu’il faut ingurgiter comme un indispensable « exorcisme spirituel » si l’on se trouve être soi-même catholique (tant il est vrai qu’il y en a pour tout le monde, chez Muray) :

Il y a ces chrétiens, par exemple, qui croient pouvoir sauver l’héritage spirituel de l’Europe en introduisant le nom de Dieu dans sa frigide Constitution, comme si l’introduction de l’un n’était pas destinée à faire éclater l’autre sur-le-champ, et comme si la reconnaissance par l’Europe de l’« héritage » chrétien pouvait rendre la moindre dignité à ses prétendus héritiers de toute façon indignes. Il y a ces catholiques qui espèrent que les catholiques, stimulés par l’ardeur et par la piété des musulmans, vont enfin se réveiller et remplir les églises comme ceux-ci remplissent leurs mosquées. Il y a ces autres catholiques qui, non contents d’avoir lancé contre Halloween l’opération Holywins, s’entêtent à vouloir « se réapproprier la Toussaint », organisent à Paris « un rallye Bonheur sur la ville », des « débats animés par des intellectuels chrétiens » dans les cafés non-fumeurs afin de « ressusciter le catholicisme des villes », et ne se rendent pas compte qu’ils utilisent ainsi le langage et les armes de l’ennemi, qu’ils ont déjà attrapé ses pires maladies. (« Dieu merci », dans Moderne contre Moderne)

Il faut une purge de Muray pour se vacciner contre la tentation des « Cathoprides », ou pour se guérir enfin du délire victimaire dont on parlait ici même il y a peu. Je me suis avisé depuis que Muray avait évidemment déjà tout dit, et dès 1999, sur la manie des « phobies », dans une chronique intitulée « La cage aux phobes », reprise dans Exorcismes spirituels III. Comme quoi, à ne pas lire Muray, on s’expose au risque de redire moins bien et trop tard ce qu’il a déjà dit, mieux et avant que ce ne soit devenu patent pour tout le monde.

Et avec tout cela, pourtant, on reste encore à la surface. Muray n’est pas qu’une salutaire thérapie contre les effets de mode – le traiter ainsi serait encore le confiner à l’éphémère : la mauvaise herbe repoussera bientôt, il faudra d’autres Muray pour repasser la tondeuse – mais alors on n’aura pas vraiment lu Muray comme le penseur qu’il est. Et j’avoue hésiter, au seuil de cette annonce, car après tout ma familiarité avec Muray n’est pas si longue – je n’avais lu avant sa mort que Le dix-neuvième siècle à travers les âges, ce qui est assez cependant pour comprendre qu’on n’a pas affaire seulement au satiriste impitoyable de nos « envies de pénal », de la « prosternation des clercs », entre « lust finale » et « art nécrofestif ».

L’enquête de Philippe Muray porte fondamentalement sur le phénomène appelé par Hegel « la fin de l’histoire ». Cette fin prend pour Muray la forme, infiniment sinistre sous ses atours festifs, de l’éradication systématique du « monde historique ». C’est-à-dire du monde où le Bien ne triomphe pas, où le conflit est inévitable – le monde intermédiaire qu’il appelle le « jardin des supplices », entre l’harmonie perdue du Jardin d’Éden et le jardin désiré de l’harmonie virtuelle qu’il baptise le « parc d’abstractions ».

Là où il y a histoire, dit Muray, il y a conflit, parce que l’histoire implique des acteurs réels, différenciés, mûs par des ambitions diverses et incompatibles ; parce qu’il y a vraiment des hommes et des femmes – non des androgynes réconciliés dans l’abstraction, justement, de leur a-sexualisation revendiquée ; parce qu’il y a des héros et des lâches, des artistes talentueux et des artistes ratés ; des tyrannies masquées et des pouvoirs qui ne disent pas leur nom ; des vraies guerres, tout simplement, avec de vrais morts dedans.

Muray a senti que le monstrueux rêve du temps présent était se propre disparition comme « temps », dans l’avènement ici-bas de l’harmonie universelle (« l’empire du Bien »). Il a compris, dit, écrit cent fois, qu’à cet avènement conspirent les efforts conjoints de la loi, des organisateurs d’événements, de la poésie, des éditorialistes du Monde et de Libé (il n’a pas connu Rue89), des « nouveaux actionnaires » et plus globalement de tous les « rebelles qui ont dit oui ». L’œuvre de Muray est la dissection de ce rêve : ne réclamait-il pas naguère une nouvelle psychopathologie de la vie quotidienne qui s’appellerait La science des raves ?

Dans un magnifique essai consacré à Céline, Muray explique que l’auteur de Mort à crédit (l’essai, soit dit en passant, s’intitule « Mort à Credo », on s’en voudrait de ne pas le mentionner) a « le premier décelé » que l’esprit de l’époque était donné dans l’alliance du positivisme et de l’occultisme : deux systèmes de pensée, dit-il, qui semblent en apparence exclusifs l’un de l’autre, et dont le mariage étonnant échappe au discours philosophique. De fait, la « méconnaissance de leur lien constitue peut-être notre condition de possibilité d’exister ».

La thèse devient crédible, et même irréfutable, dès qu’on s’avise que ce mariage s’est opéré, au vu de tous, dans la biographie même du fondateur du positivisme, Auguste Comte en personne. Dans Le dix-neuvième siècle à travers les âges (paru l’année qui suivit cet essai), Muray amplifie la démonstration en convoquant les Hugo, Nerval, Michelet, Eugène Sue, et Mme Blatavsky, Quintus Aucler, et tous les maîtres en occultisme de ce dix-neuvième qui est toujours notre siècle (le Da Vinci Code et ses multiples avatars sont là pour le prouver). Muray aurait pu ajouter entre autres, je crois, la figure tellement ambiguë, mais tellement caractéristique à la fois, de Sherlock Holmes, positiviste s’il en est, et spirite avoué comme son créateur Conan Doyle. La science ne peut sembler porteuse d’un progrès social qu’avec le renfort de l’« hérésie », simplement parce qu’il est impossible de se passer de sacré. Congédié sous sa forme orthodoxe, celui-ci ne peut que revenir, et au galop, sous les espèces multiformes du culte des démons.

Ce que montre Muray, c’est que le rêve commun qui hante et la Science et l’Occulte, c’est celui de l’Harmonie. La science, pourrait-on dire, prend en charge l’harmonie future, lorsque le progrès technologique aura opéré l’unification de l’humanité par le réseau mondial ; l’occultisme, quant à lui, s’occupe d’harmonie en faisant conspirer tous les morts au bonheur des vivants. Établir la communication partout, dans toutes les dimensions, sans entraves, dans la transparence absolue ; et abolir pour cela la différenciation des sexes, des peuples, des temps, des hommes et des bêtes et, tant qu’à faire et pour bien faire, du bien et du mal – pour que l’avenir soit définitivement joyeux. Produire, dit quelque part Muray (je cite de mémoire, donc sans garantie d’exactitude), une humanité meilleure, et non pas sauvée.

Ce dernier mot, pour suggérer certaines au moins des raisons qui font s’attacher Muray au christianisme catholique. Le thème est trop vaste pour mes moyens et la mesure de ce billet, mais il est certain que Muray souscrit à la conviction exprimée si souvent par Baudelaire : le dogme du péché originel est la clé d’intelligibilité fondamentale de la condition humaine. Le péché originel, c’est l’entrée de l’humanité dans l’histoire. Lui tourner le dos, c’est ne plus rien comprendre ; prétendre faire comme s’il n’existait pas, c’est se préparer à sombrer dans la sottise, dans la barbarie, ou plus sûrement dans les deux à la fois.

J’ajoute seulement, à l’intention de ceux qui n’ont pas trop fréquenté Muray, que son catholicisme revendiqué lui évite de jamais sombrer dans les travers trop familiers du catholicisme réactionnaire. Il y a chez lui, notamment, des intuitions fulgurantes sur la nature du judaïsme et les racines modernes de l’antisémitisme. Cela tient notamment à l’importance qu’il donne à la chair (exprimée à ses yeux dans le dogme de l’Incarnation), en tant que la chair est la première résistance opposée à l’abstraction, c’est-à-dire à la désincarnation. Y compris lorsque la chair est, comme il est évident qu’elle l’est, le lieu primordial des conflits.

On pourrait, je crois, rattacher à cette importance de la chair la place que Muray confère au roman parmi les formes littéraires. Il explique, en plusieurs textes fondamentaux, que c’est le roman seul qui permet de montrer la condition humaine dans sa réalité, dans sa contingence, sa complexité, bref dans son historicité. Le roman n’est ni le conte, ni le mythe ou l’épopée ; il ne met pas en scène des figures exemplaires, mais des personnes concrètes, vivantes, singulières, en butte au hasard. Le roman seul peut prétendre à l’indispensable étude de mœurs qui nous permet de nous connaître nous-mêmes. Le roman, surtout, n’est pas la poésie, en quoi Muray voit surtout un art de la dé-réalisation, et donc à sa manière un agent de la fin de l’histoire, composante essentielle de la festivité contemporaine. Là encore, je ne fais que noter ce qui me semble un thème fondamental, sans pouvoir approfondir, ni apporter les nuances qu’impose la lecture de Muray.

Ayant en main le volumineux volume (c’est un pléonasme, mais il s’impose ici) des Essais de Muray, réunis par l’heureuse initiative des éditions des Belles Lettres, je me hasarde à conclure cette évocation brouillonne en indiquant les textes qui, à ce jour, m’ont le plus frappé. Cette collection étant parue en 2010, j’y vois la confirmation que ce millésime est décidément l’année Muray, et qu’il s’agit probablement d’un cru décennal – dix ans ne seront pas de trop pour le pratiquer comme il le mérite. Ce qui suit est un relevé de mes marque-pages, nullement un best of ; le reflet de mes intérêts d’un moment, et non une quelconque anthologie autorisée. Il faut vraiment lire Muray, pour apprécier l’immense culture, le talent critique, la finesse d’analyse d’un auteur qui ne fut pas seulement, loin s’en faut, un polémiste et un râleur invétéré.

  • Aussi peut-on commencer par un Muray de grand style et de tendresse profonde, où l’analyse de la société contemporaine se fond dans un bouleversant récit funèbre : « Thanatomachie », dans Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 671-676 dans l’édition Belles Lettres 2010).
  • « Circulez, y a rien à croire », dans Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 645-649) : pour comprendre le projet de Muray de peindre, à la suite de Nietzsche mais sans emprunter les hautes voies de la politique, le « nihilisme ordinaire », charmant, festif, quotidien, qui est l’air que nous respirons.
  • Dans « Les aventuriers de l’âge d’or perdu », Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 712-721), Muray livre son diagnostic sur le fond religieux de la Révolution française (le texte est de 1988, en pleine célébration du bicentenaire). On peut lire cet essai comme un condensé du Dix-neuvième siècle à travers les âges.
  • « Rubens par moi-même » (Exorcismes spirituels II – Les mutins de Panurge, p. 989-1000). Sur la peinture et les raisons qu’il y a de la distinguer absolument de la poésie, malgré Horace (Ut pictura poiesis), sur la beauté picturale en générale et féminine en particulier. « L’art de Rubens (et, en un sens, voilà sa portée morale), c’est le découragement des énigmes. »
  • « Découverte romanesque et vérification poétique » (Exorcismes spirituels III, p. 1202 et suiv.) : où Muray explique ce qu’il entend par « fin de l’histoire », le sens qu’il donne à ce thème hégélien où il voit « le seul moyen de comprendre ce qui est en train de se passer » ; et pourquoi le roman se présente comme la forme d’éclaircissement propre à saisir précisément la nature de cette sortie de l’histoire (à compléter avec « Aux sources de la romanophobie contemporaine », dans Exorcismes spirituels IV – Moderne contre moderne).
  • « S’il te plaît, dessine-moi un roman (apologue critique) », dans Exorcismes spirituels II – Les mutins de Panurge, p. 953-964 : ne serait-ce que pour la longue note de la p. 958 consacrée à la pédophilie et son retentissement médiatique.
  • « Les trois villes (Zola) », dans Exorcismes spirituels I – Rejet de greffe (p. 574-607 dans l’édition Belles Lettres 2010) : trois préfaces inédites aux romans de Zola Lourdes, Rome et Paris. Importants pour comprendre en quoi, chez Muray, l’idéal du roman et le catholicisme ont partie liée. (Zola est romancier, certes, mais dans ces « romans »-là, « le romanesque se dissout dans l’angélisme »). À lire aussi pour comprendre pourquoi « tous les chemins du ressentiment mènent à Rome », et pourquoi nous sommes habités par le rêve d’un pape enfin totalement « spiritualisé », c’est-à-dire totalement assimilé.
Le mot de la concierge : le locataire de l’Escalier s’absente durant une semaine, environ du 1er au 7 janvier. Il ne sera pas là pour lire le courrier ni répondre aux messages. On peut déposer les commentaires sur le paillasson.