Le jeu du jour: trouver une légende pour illustrer ce portrait de Thomas taquin

Thomas d’Aquin, dont c’est aujourd’hui la fête, n’a guère laissé dans l’histoire le souvenir d’un gai luron. On cite souvent de lui cette réplique, adressée à un frère facétieux qui lui avait fait lever la tête vers le ciel en s’écriant : « Frère Thomas, regardez, une vache qui vole ! ». Ayant constaté qu’aucun bovin ne croisait dans l’azur, et voyant s’esclaffer le plaisantin, Thomas aurait lâché : « Je préfère croire qu’il y a des vaches volantes plutôt que des dominicains menteurs. » Ça calme, comme on dit.

Il serait néanmoins précipité d’inférer de l’anecdote que Thomas d’Aquin était entièrement dépourvu d’humour. Sans prétendre qu’il fut un adepte de la grosse blague à se taper sur les cuisses, on peut supposer qu’il ne dédaignait pas la fine plaisanterie. Les lecteurs perspicaces décèlent même parfois, au détour des graves réponses développées au fil des articles de la Somme de théologie, une pointe d’ironie. Ainsi de la réponse à la question de savoir si la jeunesse et la boisson procurent un surcroît d’espoir (Somme de théologie, I-II, question 40, article 6). Les jeunes, explique l’auteur, sont enclins à espérer beaucoup, à raison même des caractéristiques de l’objet de l’espoir : d’être un bien futur (l’espoir ne porte pas sur le passé), d’être un bien ardu (nul besoin d’espérer ce qu’il est facile d’obtenir), et d’être accessible (il est vain d’espérer ce qui est tout bonnement impossible).

Or les jeunes gens sont particulièrement tournés vers l’avenir, dit Thomas, parce qu’ils ont peu vécu, et beaucoup à vivre : « la mémoire portant sur le passé, et l’espoir sur l’avenir, ils ont peu de souvenirs et vivent beaucoup d’espoir. » Voilà pour le premier point. Ils sont aussi plein d’ardeur, et donc enclins à entreprendre des choses difficiles – voilà pour le second point. Quant au fait que l’espoir porte sur des objectifs possibles, les jeunes aussi sont avantagés sur ce point, parce qu’ils n’ont guère encore eu le temps d’expérimenter les obstacles qui viennent contrecarrer les efforts humains : « ce qui leur donne bon espoir »… On imagine (en tous cas, on peut imaginer) le fin sourire de l’Aquinate écrivant ces mots.

Deux de ces trois traits se retrouvent chez ceux qui sont ivres : le vin dilate les artères, c’est bien connu, et donc il rend audacieux. Et il rend également aveugle aux dangers et à la faiblesse propre – ce qui incline également à faire des choses absurdes.

Et Thomas d’ajouter ce qui, à ma connaissance, constituera le seul emprunt manifeste de Michel Audiard à la Somme théologique : « les cons (et tous ceux qui ne réfléchissent pas), ça ose tout ». En latin : Omnes stulti, et deliberatione non utentes, omnia tentant. Audiard condense un peu la formule, et ajoute que « c’est même à ça qu’on le reconnaît », mais la citation est, on le reconnaîtra, explicite et incontestable.

Je ne prétends certes pas que la lecture de saint Thomas apporte continuellement, ni même fréquemment, le même genre de saine détente que les Tontons flingueurs. Aussi bien n’est-ce pas en général pour cela qu’on étudie la théologie. Il n’en est revanche pas interdit de se réjouir que celle-ci sache, à son meilleur, assigner sa juste place à la rigolade dans les affaires humaines. Or, sur ce point, Thomas d’Aquin est d’un rare secours. Si l’humour ne figure pas, par exemple, dans l’index du Catéchisme de l’Église catholique, il trouve en revanche sa place dans la Somme théologique, et au titre des dispositions vertueuses.

L’article consacré au sujet s’ouvre sous les pires auspices. À titre d’argument pour condamner les jeux et les rires, Thomas cite la Bible : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez » (Lc 6,24). Et saint Ambroise de commenter : « Je pense donc qu’il faut s’abstenir non seulement de l’excès, mais même de tout usage de la plaisanterie. » Thomas cite également saint Jean Chrysostome, pour qui « ce n’est pas Dieu, mais le diable qui inspire de jouer ».

Il en faut plus pour désarmer l’apôtre de la bonne humeur.

Il convoque d’ailleurs les autorités conjointes de Sénèque (un autre humoriste méconnu) et d’Aristote pour condamner ceux qui sont dépourvus d’humour, « incapables, dit le premier, de dire eux-mêmes quoi que ce soit de drôle, et désagréables avec ceux qui le font », « grossiers et rustiques », selon le second. (Soit dit en passant, associer le manque d’humour et la rusticité, autrement dit le côté paysan, est typiquement une idée grecque, et plus spécialement athénienne. Aristote associe la capacité à plaisanter au genre de civilité cultivée dans une cité raffinée, et lui donne le nom grec d’eutrapelia – « l’esprit » au sens français classique, ou encore le wit anglais. Le mot n’a pas d’équivalent exact en latin, qui doit donc se contenter du mot grec, et l’on peut supposer qu’en effet les Romains, peuple de paysans et de guerriers, n’avaient pas eu besoin d’inventer un mot spécial pour désigner une disposition probablement moins répandue, en tous cas moins honorée, chez eux que dans les peuples attiques.)

Refermons la parenthèse pour citer l’explication typiquement thomiste du fait que c’est un vice de ne pas savoir s’amuser :

Est vicieux tout ce qui, dans les affaires humaines, va contre la droite raison. Or il est contraire à la raison d’être un poids pour les autres [on dit chez nous simplement : « être lourd »] : par exemple, lorsqu’on est incapable d’être plaisant, et qu’on ruine même le plaisir des autres (Somme théologique, II-II, question 168, article 4, réponse).

Voilà donc pour les pisse-froid et autres mauvais coucheurs. Mais qu’en est-il, positivement, de l’usage des plaisanteries ? Il relève de la vertu pour cette raison qu’il contribue au repos de l’âme. Or ce repos est de temps en temps nécessaire, car l’âme, aussi bien que le corps, est sujette à la fatigue. Les activités sérieuses, la réflexion, la résolution des problèmes pratiques de l’existence, tout cela requiert de l’effort, et produit donc de la fatigue. Une fatigue, note subtilement saint Thomas, qui n’est pas purement spirituelle : « car dans les opérations de l’âme, le corps aussi travaille, dans la mesure où l’âme, y compris intellectuelle, se sert de facultés qui agissent grâce aux organes corporels » (ibid., article 2, réponse). Cela n’est pas vrai seulement dans le cas où l’on s’applique à résoudre un problème pratique, comme le montage d’un meuble télé livré en kit – situation où l’effort corporel déployé se double de l’effort mental pour décrypter la notice. Dans l’activité même de la pure réflexion intellectuelle, dans ce que Thomas appelle la contemplation, il y a place pour la fatigue mentale, et même une fatigue plus grande : car cette louable activité implique de s’élever davantage au dessus du domaine sensible, qui est connaturel à l’animal humain. La réflexion, la méditation, la contemplation, fatiguent l’âme en la dirigeant vers des objets qui la dépassent.

Pause émue pour saluer en Thomas d’Aquin le premier théoricien du travail intellectuel. On ne dira jamais assez le mal fait à la corporation par le topos grec qui associe la philosophie au loisir.

Donc, l’exercice de la raison fatigue. Or, « de même que la fatigue du corps est dissipée par le repos corporel, de même il convient que la fatigue de l’âme soit dissipée par le repos de l’âme. Or le repos de l’âme, c’est le plaisir (…). Il convient donc de remédier à la fatigue de l’âme en lui apportant du plaisir, qui fait cesser la tension provoquée par l’effort intellectuel. »

Et ce plaisir bienvenu, il est provoqué « par les paroles et les actions qui n’ont d’autre but que le plaisir de l’âme : autrement dit, les jeux et les plaisanteries, ludicra et iocosa. Desquels il faut savoir user pour le repos de l’âme ».

Est-il besoin d’ajouter que, pour saint Thomas, les divertissements doivent bien évidemment être réglés par la raison ? Le contraire reviendrait à abdiquer sa condition humaine – et l’on évitera donc de chercher son plaisir dans des divertissements condamnables, de s’amuser au point d’être incapable de rien prendre au sérieux, ou lorsque les circonstances ne s’y prêtent pas. Si l’on évite ces défauts, la disposition à se divertir est conforme à la raison et constitue à ce titre une vertu morale : cette vertu, précisément, qu’Aristote appelle l’eutrapelia. Et, recourant à l’étymologie, Thomas explique que cela signifie littéralement la « bonne tournure », autrement dit la capacité de « tourner de façon heureuse » des paroles ou des actions pour la joie de l’âme.

Ce qui nous permet peut-être de revenir à cette histoire de vache qui vole. S’amuser est en soi fort bonne chose, dit ailleurs saint Thomas (Somme théologique, II-II, question 75, article 2, ad 1). Mais il faut distinguer le fait de s’amuser avec quelqu’un d’autre – ce qui est en soi charitable, – et le fait de s’amuser de quelqu’un d’autre, autrement dit, à ses dépens. Cela, c’est l’essence de la moquerie, dirisio.

La dérision, ou moquerie, relève des péchés en paroles. Elle s’apparente en cela à l’insulte – qui atteint quelqu’un dans son honneur, à la diffamation, qui l’atteint dans sa réputation, à la médisance, qui détruit l’amitié. Le propre de la moquerie est de faire rougir celui qui en est victime. On rougit, non pas forcément parce qu’on est déshonoré, mais parce qu’on craint de l’être, en perdant la face. Or, celui à qui l’on fait honte par une moquerie, dit Thomas,

il éprouve une confusion qui le fait rougir, ce qui lui fait perdre son assurance intérieure : et c’est dans ce but que le moqueur exploite des faits défavorables (ibid., article 1, ad 2).

Et d’ajouter, au cas où l’on voudrait prendre la chose à la légère :

une conscience nette et tranquille est un grand bien ; comme dit le livre des Proverbes (15,15), « une âme apaisée est comme un festin perpétuel ». C’est pourquoi celui qui trouble la conscience de son prochain, en le couvrant de confusion, lui cause un préjudice très précis. La moquerie est donc péché mortel (ibid., ad 3).

Imaginons donc le brave Thomas, tourné en dérision par ses propres frères parce qu’il a cru pour de bon qu’une vache ailée traversait le ciel. Peut-être a-t-il rougi de confusion. Ça ne serait pas la première fois qu’un intellectuel passe pour n’avoir pas les pieds sur terre. Le vieux Thalès, lui, avait fait marrer une servante thrace parce que, regardant trop le ciel pour observer les astres, il avait chu dans un puits (comme quoi, de toutes façons, c’est mal vu de regarder en l’air). Mais l’important dans l’histoire, c’est la réplique de Thomas. « Je préfère croire qu’il y a des vaches volantes plutôt que des dominicains menteurs ». Elle suggère, à mon avis, que c’est moins sa propre confusion qui le troublait, que la pensée que ses frères pussent en se moquant manquer à la charité. Ce qui justifie que l’homme rie, mais non la vacherie.

Et pour qu’il soit clair qu’on n’a rien, ici, contre les bovins, rappelons que saint Thomas fut surnommé le bœuf muet – rapport à son volume, considérable, et à son tempérament, plutôt taiseux. Taiseux, mais aimable, on l’aura compris, avec peut-être dans le regard cette douceur incomparable, impavide et un brin narquoise, qui fait le charme de nos vaches.

Note quasi savante : ce billet doit beaucoup au savoureux, et néanmoins instructif et profond, article de François-Xavier Putallaz, « Petites miettes de philosophie », dans le recueil Saint Thomas d’Aquin paru aux éditions du Cerf, 2010, sous la direction de Thierry-Dominique Humbrecht.

Dédicace totalement personnelle : ce billet est dédié à Madeleine, née il y a huit ans pile, et à son petit frère Joseph, né aujourd’hui même, et du coup à leurs heureux parents, qui déposent parfois sur ce blog des commentaires illustrant brillamment la vertu d’eutrapelia dont il est ici question. Je suis par ailleurs très touché que deux fois sur cinq, pour l’instant, ils parviennent à faire coïncider les naissances avec la fête de saint Thomas. Ça m’aide à ne pas oublier les anniversaires de la famille.

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