En lisant cette analyse du rôle joué par la chaîne Al-Jazira dans les actuels événements qui secouent le monde arabe, j’ai pensé à une page de Tocqueville sur la manière dont les journaux rendent possible « l’action commune » :

« Lorsque les hommes ne sont plus liés entre eux d’une manière solide et perma­nente, on ne saurait obtenir d’un grand nombre d’agir en commun, à moins de persuader à chacun de ceux dont le concours est nécessaire que son intérêt particulier l’oblige à unir volontairement ses efforts aux efforts de tous les autres.

Cela ne peut se faire habituellement et commodément qu’à l’aide d’un journal ; il n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée.

Un journal est un conseiller qu’on n’a pas besoin d’aller chercher, mais qui se présente de lui-même et qui vous parle tous les jours et brièvement de l’affaire com­mune, sans vous déranger de vos affaires particulières.

Les journaux deviennent donc plus nécessaires à mesure que les hommes sont plus égaux et l’individualisme plus à craindre. Ce serait diminuer leur importance que de croire qu’ils ne servent qu’à garantir la liberté ; ils maintiennent la civilisation.

Je ne nierai point que, dans les pays démocratiques, les journaux ne portent sou­vent les citoyens à faire en commun des entreprises fort inconsidérées ; mais, s’il n’y avait pas de journaux, il n’y aurait presque pas d’action commune. Le mal qu’ils produisent est donc bien moindre que celui qu’ils guérissent.

Un journal n’a pas seulement pour effet de suggérer à un grand nombre d’hommes un même dessein ; il leur fournit les moyens d’exécuter en commun les desseins qu’ils auraient conçus d’eux-mêmes.

Les principaux citoyens qui habitent un pays aristocratique s’aperçoivent de loin ; et, s’ils veulent réunir leurs forces, ils marchent les uns vers les autres, entraînant une multitude à leur suite.

Il arrive souvent, au contraire, dans les pays démocratiques, qu’un grand nombre d’hommes qui ont le désir ou le besoin de s’associer ne peuvent le faire, parce qu’étant tous fort petits et perdus dans la foule, ils ne se voient point et ne savent où se trouver. Survient un journal qui expose aux regards le sentiment ou l’idée qui s’était présentée simultanément, mais séparément, à chacun d’entre eux. Tous se dirigent aussitôt vers cette lumière, et ces esprits errants, qui se cherchaient depuis longtemps dans les ténèbres, se rencontrent enfin et s’unissent.

Le journal les a rapprochés, et il continue à leur être nécessaire pour les tenir ensemble. »

(Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique II, deuxième partie, chapitre VI)

On dira peut-être que Tocqueville parle ici des « pays démocratiques », ce que justement la Tunisie ou l’Égypte ne sont pas. Mais ce serait oublier que la « démocratie » de Tocqueville est moins un certain régime politique qu’un certain état des mœurs. Et l’on peut penser que ces mouvements populaires qui ébranlent les autarcies arabes témoignent avec éclat de la pénétration des mentalités démocratiques dans ces pays.

On peut également supposer qu’un gouvernement autoritaire tend à favoriser chez un peuple certains des traits qui caractérisent l’état démocratique : et notamment un désintérêt habituel pour la chose publique, un enfermement des individus sur leur petit cercle privé, bref cet « individualisme » dont il est question dans ce texte, et que « les journaux » permettent parfois de surmonter pour ouvrir chacun à des pensées communes.