Après avoir vérifié que l’émission était encore audible en ligne, je me lance pour signaler, avec le retard qui sied à l’esprit de l’escalier, l’excellent épisode de Répliques consacré à « la question totalitaire ». Alain Finkielkraut recevait deux éminents spécialistes, Marcel Gauchet et Philippe de Lara. Une grosse quarantaine de minutes (et pas une de perdue), pour se mettre les idées au clair, tout en entrevoyant aussi pourquoi le totalitarisme reste un chantier et un défi pour l’esprit – c’est un investissement que l’on ne saurait trop recommander.

On sait que le concept de totalitarisme a eu de la peine à s’imposer dans le débat intellectuel. Après la dernière guerre, la polarisation du champ politique restait captive de l’opposition entre fascisme et anti-fascisme. Elle recoupait trop bien la division entre vainqueurs et vaincus du conflit mondial, était trop solidement portée par la propagande soviétique et tous ceux qui, souvent à juste titre, reconnaissaient la contribution décisive de l’Union soviétique de Staline à la victoire contre l’Axe, pour que pût se frayer un chemin l’idée d’une parenté fondamentale entre nazisme et communisme.

Les choses finirent par changer, sous l’influence de penseurs comme Hannah Arendt ou Raymond Aron, à la faveur de la fin du stalinisme et des révélations progressivement admises sur le système concentrationnaire soviétique que symbolise à lui seul le nom de Soljenitsyne. Une partie de la gauche intellectuelle, se déprenant du marxisme, se convertit au nouveau paradigme qui oppose « démocratie » et « totalitarisme ». C’est notamment ce paradigme que met en œuvre Marcel Gauchet dans le troisième volume de sa vaste enquête sur « l’avènement de la démocratie », intitulé justement : À l’épreuve des totalitarismes. 1914-1974.

Mon propos n’étant pas de dispenser de l’écoute de l’émission, je vais plutôt relever, en essayant de garder à l’esprit que je ne possède ni la science, ni la sagesse des protagonistes du débat chez Finkielkraut, quelques points d’interrogation, voire de scepticisme. On parlera aujourd’hui de la tentative de définition proposée au début de l’émission, et dans un prochain billet de la notion de « religion séculière », appliquée au phénomène totalitaire, qui a donné lieu à l’antenne à une passionnante discussion.

Sur la définition du totalitarisme

L’émission s’ouvrait en effet, comme de juste, sur une tentative de définition. Marcel Gauchet cite comme caractéristique première du régime totalitaire le fait d’être organisé autour d’un parti unique, cherchant à mobiliser l’ensemble de la société au nom de l’idéologie. Il enrichit cette description, assez classique, en ajoutant que le parti entend « porter la société humaine à sa formule définitive » : il s’agit, dans un régime totalitaire, d’achever l’histoire, au nom de l’idéologie qui donne la clé de l’histoire. Le totalitarisme est habité par « la hantise du définitif ».

Philippe de Lara ne conteste pas cette esquisse, mais propose – plus modestement, pourrait-on dire – d’attirer l’attention sur quatre traits qui font la spécificité du phénomène.

Le totalitarisme est d’abord un phénomène inédit dans l’histoire humaine, sans commune mesure avec les tyrannies classiques, si sanglantes qu’elles aient pu être. Il n’est pas, autrement dit, une sorte d’extrapolation de la dictature, de tyrannie hyperbolique, mais autre chose que la tyrannie – une invention, dont on peut sans doute scruter les signes avant-coureurs, mais qui n’a pas de précédent.

L’idéologie, ajoute-t-il, n’est pas simplement une pensée, un discours, mais « un ensemble d’institutions et de pratiques », impliquant l’ensemble de la société, et visant à l’organisation systématique de « l’enthousiasme » (il évoque à ce propos l’analyse pionnière d’Élie Halévy dans l’Ère des tyrannies, de 1914).

Troisième trait, dont de Lara mesure ce qu’il conserve encore aujourd’hui de dérangeant : le totalitarisme n’est pas une régression de la politique en-deça de la modernité démocratique, mais une véritable pathologie de la modernité démocratique – autrement dit, une forme politique inconcevable hors de la modernité et de son projet politique. Il cite l’anthropologue Louis Dumont : le totalitarisme « est la némésis de la démocratie abstraite ».

Enfin, soutient Philippe de Lara, le totalitarisme n’est en soi ni de droite ni de gauche – quand bien même ses deux variantes principales, la soviétique et la nazie, empruntent diversement à la tradition révolutionnaire, pour l’un, réactionnaire, pour l’autre. C’est un point que j’aurais volontiers illustré en rappelant la dimension « internationaliste » de l’idéologie nazie, souvent sous-estimée par ceux qui voient dans l’hitlérisme une forme de nationalisme exacerbé. Arendt rappelle, au début des Origines du totalitarisme, que le discours nationaliste tenu par les nazis était destiné à rallier les réactionnaires classiques, non à mobiliser les militants convaincus – auxquels le parti n’avait de cesse de rappeler l’ambition supranationale de la politique.

J’ai restitué ce fragment de la discussion parce qu’il me semble illustrer un contraste entre l’approche synthétique de Gauchet, et le pointillisme de de Lara, qu’on sent régulièrement réticent à l’égard des formules trop générales. De fait, si suggestives que soient les propositions de Gauchet, on peut avoir l’impression qu’elles sont par trop orientées par un modèle – tentant, certes, mais digne aussi d’être interrogé.

Ce modèle fait de l’idéologie la clé du système totalitaire, ce qui paraît légitime. Mais il tend aussi à voir dans l’idéologie un corpus doctrinal contenant, comme dit Gauchet, la « formule définitive » de la société. On risque alors de voir dans le totalitarisme une entreprise supra-humaine de réalisation de l’utopie. La « mobilisation totale » de la société aurait pour but d’opérer l’avènement de la société « idéale » et donc, comme dit encore Gauchet, de « terminer l’histoire ».

Or je me demande si ce modèle – que je caricature sans doute – n’est pas trop tributaire de la méfiance démocratique à l’égard de « la vérité » : comme si c’était la prétention à détenir « la » vérité (sous la forme de la « science » marxiste ou raciste) qui faisait finalement la différence entre la folie totalitaire et la sagesse démocratique : absolutisme d’un côté, scientisme délirant, obsession de la vérité totale et définitive, et de l’autre scepticisme, relativisme, doute à l’égard de soi, réputés facteurs de la tolérance et de la mesure en politique. Je ne suis pas persuadé de la pertinence de ce type d’opposition.

Il y a peut-être, dans le discours totalitaire, cette prétention à terminer l’histoire dont parle Gauchet. Mais la réalité totalitaire, telle que ses grands témoins de l’intérieur l’ont décrite, ressemble plutôt à une fuite en avant perpétuelle, dans un régime de permanente instabilité, d’incertitude systématiquement entretenue, de dissolution de toute forme de rationalité, de mépris complet à l’égard de la simple logique et de l’adaptation des moyens aux fins.

Autrement dit, c’est moins l’idéologie comme discours qu’il faut analyser, que l’idéologie comme réservoir inépuisable de « justifications » totalement arbitraires. On a même très souvent l’impression que l’idéologie est moins là pour donner un « plan » (pour dessiner les contours de l’utopie à réaliser) que pour masquer les ambitions les plus sordides, les rivalités les plus pitoyables, bref les passions humaines les plus viles, sinon de franches pathologies.

L’homme totalitaire, c’est-à-dire n’importe quel rouage de l’appareil social, semble généralement agir beaucoup moins pour servir un plan grandiose que pour sauver sa peau – son poste, sa pitance, son traitement. Il se fait bourreau pour différer le moment, plus ou moins inéluctable, où il sera victime d’un rival plus habile. De là la culture de la délation et de la surveillance mutuelle ; de là, notamment chez les responsables, la surenchère idéologique, c’est-à-dire la radicalisation permanente du discours, élément moteur de la lutte pour la survie. De là le découplage du langage d’avec la réalité et la généralisation du mensonge, souvent sous des formes parfaitement éhontées.

La manière dont Gauchet décrit, au cours de l’émission, le totalitarisme rend paradoxalement un son « héroïque » : « hantise du définitif », « achever l’histoire », « apocalypse », « vivre le moment décisif » – ce sont peut-être les thèmes de la rhétorique totalitaire, mais la réalité paraît souvent décidément sordide. Même s’il est clair que cet héroïsme est la marque de la folie, et de la folie destructrice, on peut trouver que l’analyse « héroïque » ne fait pas assez place à l’essentielle médiocrité des acteurs d’un système totalitaire – à commencer par celle de leurs dirigeants suprêmes.

On est presque tenté de retourner la formule de Gauchet, et de parler d’une « hantise du provisoire » plutôt que du « définitif » : le régime totalitaire est en instabilité perpétuelle et chaque mouvement ne vise qu’à rétablir pour quelques temps un équilibre précaire. Le mouvement, l’agitation, la mobilisation – mais aussi la fuite en avant, la poursuite toujours recommencée d’ennemis toujours plus fantasmatiques, l’incohérence de plus en plus manifeste et l’indifférence à l’égard des conséquences en général – cela me semble devoir trouver sa place dans une description du totalitarisme.

Cet inconfort à l’égard de certaines expressions de Gauchet – Philippe de Lara n’a de cesse de chercher à les rendre problématiques, me semble-t-il, – redouble lors de la passionnante séquence consacrée à préciser la notion de « religion séculière ».

À suivre…