Décrire le totalitarisme comme une religion séculière est une idée qui doit sa fortune, en France du moins, à Raymond Aron. Il était frappé, comme quelques autres esprits clairvoyants, par le fait que le long déclin de la religion en Occident, à partir du XVIIIe siècle, n’amenait pas tant la disparition du sacré que son déplacement et, bien souvent, moins l’avènement de la raison que celui de nouvelles mythologies.

L’idée de « religion séculière » est à première vue très séduisante. Si elle est une forme de « religion séculière », on comprend que l’idéologie totalitaire se présente comme une « voie de salut » dans l’immanence – de la race ou de la société sans classe ; qu’elle soit polarisée par la lutte entre « le bien » et « le mal » ; qu’elle adopte si volontiers le style messianique ou apocalyptique ; qu’elle mette en place des liturgies glorifiant « le peuple » ou « la race », qu’elle instaure le « culte » du chef, etc.

On comprend aussi – ce qui était souligné dans l’émission de Finkielkraut que je continue de commenter – qu’elle rencontre en général l’opposition des religions instituées. « Tant que la religion règne, disait Gauchet, un totalitarisme est inimaginable ». Il invoquait Kolakowski pour soutenir que les religions garantissent contre le projet d’un « accomplissement terrestre radical et absolu ». Les religions en effet, dès lors qu’elles s’occupent d’un salut dans l’au-delà, impliquent normalement une relativisation du politique, confiné au domaine terrestre. Elles ont été, rappelle Gauchet, « des antidotes au caractère totalitaire de la politique », en opposant une « barrière infranchissable » aux velléités d’absolutisation du pouvoir.

Ces éléments pourraient justifier la formule de Gauchet : le totalitarisme est une « anti-religion religieuse ». « Anti-religion », d’un côté, du fait de son hostilité aux religions établies – d’aucuns diraient : de sa concurrence avec elles. Mais anti-religion « religieuse », car la concurrence est, comme souvent, « mimétique ». On n’abat vraiment que ce qu’on remplace, et il faut donc que le totalitarisme ait ses dogmes, son culte, ses rites ; qu’il repose sur une forme, même dévoyée, de « sacré ».

L’idée de Gauchet va cependant plus loin, et c’est là que je la trouve aventureuse. Il se fait visiblement de la religion une image « durkheimienne ». La religion, rappelle-t-il à juste titre, ne doit pas être réduite aux croyances (comme dans nos sociétés modernes). Elle contient une « forme complète de société, supposée traduire l’union du ciel et de la terre ». Les « religions séculières, c’est le projet de reconstruire cette forme religieuse ancienne par des moyens modernes, séculiers ». « Le plus souvent, ajoute-t-il, en fonction d’une visée anti-religieuse. »

Je parlais d’une image durkheimienne : façon un peu sophistiquée de dire que la religion, dans ses modalités traditionnelles, ne se définit pas comme une croyance subjective concernant certaines questions privilégiées de l’existence humaine (destin après la mort, « sens de la vie », devoirs envers autrui, etc.) ; elle exprime la façon dont une société se conçoit explicitement au plan des valeurs ultimes : sa place dans l’ordre cosmique, sa relation avec le monde surnaturel, et ce qui en résulte pour sa propre organisation interne. C’est en termes religieux, dans une telle configuration, que l’on peut fixer à chacun sa place, à chaque acte ou fonction sa signification ultime. Tous les épisodes importants de la vie individuelle ou collective s’accompagnent de rites, domestiques ou publics, qui garantissent le succès de leur contribution au maintien de l’ordre, qui est à la fois social et cosmique.

Gauchet doit avoir une telle image en tête lorsqu’il dit qu’un totalitarisme est possible dans la conjoncture historique où, à la fois, les religions traditionnelles s’effacent, et où « l’esprit de la religion » demeure vivant. « L’esprit de la religion », ce serait l’idée qu’il est encore possible d’exprimer de façon collective et unifiée (ou uniforme) les justifications ultimes de tout ce qui compte dans la vie d’une société. Une société où un tel esprit reste vivant, mais où les religions établies ont perdu leur crédit, serait accueillante au projet totalitaire visant à unifier dans des valeurs « politiques » toutes les dimensions de l’existence. Le projet totalitaire serait « religieux » dans sa forme, dans son ambition, sans l’être dans ses finalités, purement immanentes, ni dans ses moyens, empruntés au contraire à la technique moderne, au productivisme industriel, à la communication de masse, etc.

On perçoit dans cette analyse la thèse chère à Gauchet de la « sortie de la religion » qui marquerait le destin de l’Occident. Le totalitarisme appartiendrait à une phase transitoire de ce vaste (et inéluctable, selon Gauchet) mouvement par où la religion cesse progressivement de donner forme à la vie sociale. Raison pour laquelle, me semble-t-il, Gauchet soutient, vers la fin de l’émission, que le totalitarisme est fini, qu’il appartient à une phase révolue de l’histoire.

Tout cela, encore une fois, est séduisant, et la notion de religion séculière éclaire de façon puissante certains aspects du phénomène totalitaire. Telle qu’elle fut formulée durant l’émission, pourtant, elle ne me satisfait pas entièrement. Mon inconfort pourrait s’exprimer ainsi : si le totalitarisme cherche à reconstruire la « forme » religieuse ancienne, par des moyens séculiers, ne serions-nous pas autorisés à dire également que la religion ancienne est au fond un « totalitarisme » procédant par des moyens religieux (et non pas séculiers) ? L’idée même qu’une religion « durkheimienne » donne sa forme à la société ne revient-elle pas à faire de la religion un totalitarisme avant la lettre ? Si l’idéologie totalitaire se subordonne la totalité des éléments de la vie sociale, est-ce à dire que la religion réalise la même chose, mais dans l’ordre religieux et non pas séculier ?

Ce serait, me semble-t-il, aller un peu vite en besogne. « L’esprit de la religion », pour parler comme Gauchet, implique bel et bien que tout – du moins, tout ce qui est vraiment important – dans la vie sociale possède une signification religieuse. Tout : la naissance et la mort, l’amour et le labeur, la vie familiale et celle de la communauté, les grandes « fonctions » que sont, par exemple, les magistratures, la royauté, autant que les métiers et les offices. Cela paraît incontestable, et semble, avec évidemment de multiples nuances, valoir aussi bien de la Rome antique que de l’Europe médiévale ou de maintes cultures plus ou moins disparues dont nous entretiennent les anthropologues.

Pourtant, que « tout » ait, ou puisse recevoir, une signification religieuse, cela ne signifie pas que « tout » est défini, encore moins régi, par des instances religieuses. Cela ne signifie pas que la religion organise tout : qu’elle décide qui doit épouser qui, qui doit occuper le trône, qui est un bon boulanger ou un bon chasseur, qui doit partir à la guerre (et contre quel ennemi), ou qui est digne de recevoir un titre universitaire (et en vertu de quelle compétence).

Dire que la religion « donne forme » à la société, c’est peut-être une façon ambiguë de parler. Cela peut signifier l’idée (juste, me semble-t-il) que la religion fournit la signification « ultime » de tout – mais en laissant subsister, à un niveau subordonné, les significations particulières. Ou cela peut signifier que la religion « construit » réellement la société, qu’elle la fabrique de A à Z.

On ne peut confondre l’idée que la religion est « partout » dans une société traditionnelle, avec l’idée que la religion s’occupe de tout. Or c’est exactement ce que fait l’idéologie totalitaire : elle fournit le critère ultime et décisif pour décider de tout, en tout et tout le temps. L’idéologie totalitaire permet de dire qu’Untel est un mauvais boulanger (puisqu’il n’est pas membre du Parti) – ou un mauvais écrivain, un mauvais soldat, un mauvais savant – si ce n’est pas l’idéologie qui inspire son travail. Elle prétend définir à la fois les pratiques de la vie sociale et désigner ceux qui sont les mieux à même de les exercer.

C’est pourquoi la notion de « religion séculière », maniée sans d’infinies précautions, risque de finir par obscurcir le phénomène qu’elle prétend éclairer (et qu’elle éclaire assurément sous certains aspects). Appliquée au totalitarisme, elle rejaillit forcément sur le concept même de religion, et fait oublier que dans le monde traditionnel, tout peut avoir un aspect religieux sans être « essentiellement » religieux ou relever directement de la religion. Les instances intermédiaires, subordonnées, gardent leur autorité et leur compétence propres. Elles sont englobées, peut-être, mais non pas absorbées.

Les logiciens remarquent qu’une proposition de la forme : « Un accident peut toujours arriver » peut signifier deux choses bien différentes. Soit : « Il est à tout moment possible qu’un accident arrive », soit : « Il est possible qu’un accident arrive à tout moment ». La première proposition exprime la nature même d’un accident, qui est d’arriver de façon imprévisible dans le cours des choses ordinaires. La seconde exprime l’idée absurde d’un accident permanent, ce qui revient à supprimer la notion de cours ordinaire des choses. De même, si je vais au restaurant, le menu m’indique normalement que tout ce qui est proposé peut être servi : mais cela veut dire que, pour n’importe quel article du menu, il peut être servi ; non pas qu’il est possible de se faire servir d’un coup l’intégralité du menu.

Ce distinguo logique est de nature à éclairer la différence importante qui doit être maintenue entre la religion de type traditionnel et l’idéologie totalitaire. On pourrait dire, en paraphrasant une idée proposée par Vincent Descombes dans une étude sur « le jugement politique » :

Dans le monde traditionnel, la religion peut s’occuper de tout, mais cela veut dire que pour n’importe quelle chose, il est possible (à certaines conditions, dans certaines circonstances) que la religion ait à s’en occuper, et non pas qu’il est possible que la religion s’occupe (en tout temps et en toutes circonstances) de toutes choses.

L’idéologie totalitaire, c’est justement la mise en œuvre de cette deuxième branche du distinguo : « le parti peut s’occuper de tout » y signifie bel et bien qu’il est possible que le parti s’occupe réellement de tout – qu’il décide de tout en tout temps et toute circonstance.

Entre les deux hypothèses, il existe un fossé logique, donc un fossé infranchissable. Ce fossé me semble méconnu par la thèse qui soutient que la « religion séculière » entend restaurer la forme sociale traditionnelle par des moyens non traditionnels (mais séculiers). La différence n’est pas que de moyens. Elle réside aussi, et de façon beaucoup plus fondamentale, dans le type de relation qui s’établit entre la religion ou l’idéologie, d’une part, et la totalité sociale.