Il est sans doute trop tôt pour parler de « révolution » à propos des bouleversements en cours dans le monde arabo-musulman. La surprise et l’admiration suscitées par le courage des manifestants qui ont déjà obtenu le débart de Moubarak et de Ben Ali, le disputent logiquement à l’inquiétude face à la possible main-mise des islamistes sur ces pays. Mais cette inquiétude ne dispense pas d’enregistrer d’abord ce fait majeur : en Tunisie comme en Égypte, l’intégrisme musulman n’est pas à l’origine des émeutes. Ce qui veut dire aussi que, pour la première fois depuis longtemps, un événement capital du monde arabe ne peut être relié d’aucune manière au spectre d’Al Qaida. Il est difficile de sous-estimer la valeur exemplaire de ces événements pour l’ensemble des musulmans du monde, et notamment de ceux qui vivent en Europe.

Seyla Benhabib, professeur de sciences politiques à l’université de Yale, me semble à cet égard fournir d’excellents éléments d’analyse et de réflexion dans un article intitulé « Le printemps arabe : religion, révolution et place publique ». J’en traduis quelques passages significatifs.

Ce qu’aucun commentateur n’avait prévu, c’est l’émergence d’un mouvement de résistance démocratique massif qui est intégralement moderne dans sa compréhension de la politique et parfois « pieux », mais non pas fanatique – une importante distinction qui est habituellement gommée. Tout comme les partisans de Martin Luther King avaient été formés dans les églises noires du Sud des États-Unis, et tiraient leur force de ces communautés, les foules de Tunisie, d’Égypte et d’ailleurs s’appuient sur la tradition islamique de la Sahada – être à la fois martyr et témoin de Dieu ! Il n’y a pas d’incompatibilité nécessaire entre la foi religieuse de nombre de ceux qui ont participé à ces mouvements, et leurs aspirations modernes !

Cette observation difficilement contestable est une pierre dans le jardin de ceux qui avaient fini par croire que le monde musulman n’avait désormais d’autre avenir que celui d’une radicalisation islamiste. Mais elle dément aussi le credo progressiste voulant que la modernisation politique passe forcément par la sécularisation. Le parallèle avec Martin Luther King paraît ici aussi justifié qu’éloquent : la piété, voire la ferveur religieuses, peuvent être le moteur de mouvements que l’on ne peut que reconnaître comme foncièrement modernes dans leurs aspirations.

D’après le Pr Benhabib, Al Qaida est pour l’instant le grand perdant de ces événements :

De façon plus importante, le modernisme de ces mouvements a fait explosé le sectarisme d’Al Qaida et l’a rendu politiquement caduc. C’est le grand perdant de ces révolutions ; Al Qaida a peu de légitimité ou d’audience dans la rue arabe – ce qui ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas devenir plus dangereux dans un avenir proche. Il est en fait vraisemblable qu’Al Qaida cherche à recouvrer un peu de son éclat perdu, en s’engageant dans quelque action spectaculaire : mais pour l’instant, la solidarité entre musulmans et coptes en Égypte, des chiites et des sunnites potentiellement au Barhein, la résistance contre la ségrégation tribale en Lybie malgré toutes les machinations du régime, ont fait mentir la violence sectaire d’Al Qaida.

Pourquoi ne nous réjouissons-nous pas de cela ? Pourquoi sommes-nous tellement incapables de voir qu’Al Qaida finira dans les poubelles de l’histoire ? Même s’il causera encore certainement souffrance et violence, il finira par expirer, non à cause des bombes et des troupes américaines, mais parce que les Arabes auront rejeté sa politique réactionnaire et nihiliste.

Je ne sais si ces certitudes sont fondées : mais elles font plaisir à lire, et elles donnent à penser. L’histoire montre que les révolutions sont possibles, et qu’elles produisent parfois d’heureux résultats. En ce cas, elles ont pour effet d’introduire dans l’ordre politique une nouvelle possibilité, jusqu’à lors inaperçue ou tenue pour une pure utopie :

Il est parfaitement possible que ces jeunes révolutionnaires qui ont étonné le monde par leur simplicité, leur discipline, leur ténacité et leur courage nous apprendront aussi quelques leçons nouvelles sur la religion et la place publique, la démocratie et la foi, aussi bien que sur le rôle de l’armée.

Quelles leçons ? C’est ce qu’il est trop tôt pour deviner. Mais la simple possibilité de faire aujourd’hui cette hypothèse montre que quelque chose de nouveau est advenu. Ce n’est pas encore le printemps. Mais à Tunis, au Caire, à Tripoli peut-être, les hirondelles se rassemblent…

Un mot encore. Il est beaucoup question ces jours-ci des erreurs de la politique internationale à l’égard du monde arabo-musulman, et notamment des frilosités françaises. Dans l’article que je viens de citer, l’auteur oppose d’ailleurs l’inefficacité des « bombes et des troupes américaines » au succès obtenus par les Arabes eux-mêmes. Il me semble qu’on doit tout de même à la vérité de reconnaître que, en paroles sinon en actes, la politique américaine a depuis plusieurs années eu au moins ce mérite : de considérer que l’aspiration à la liberté était présente et à l’œuvre au Moyen Orient ; que la démocratie était réellement le meilleur avenir pour ces peuples ; et que l’autoritarisme à l’égyptienne faisait en attendant le lit du fondamentalisme.

Et puisque l’on a souvent évoqué, à ce propos, le fameux discours d’Obama au Caire en 2009, il me semble instructif de citer un autre discours, un peu plus ancien :

Le progrès démocratique dont nous avons été témoins au Moyen Orient n’a pas été imposé de l’extérieur, et ce ne sera pas non plus le cas du progrès plus grand que nous espérons voir. La liberté, par définition, doit être choisie, et défendue par ceux qui la choisisse. Notre rôle, comme nations libres, est de nous allier avec la réforme, partout où elle apparaît.

Il se peut que le changement le plus utile que nous puissions faire est de changer notre manière de penser. Il y a eu, en Occident, un certain scepticisme quant à la capacité, ou même le désir, des peuples du Moyen Orient à se gouverner eux-mêmes. On nous dit que l’islam est en quelque façon incompatible avec une culture démocratique. Pourtant, plus de la moitié des musulmans du monde sont aujourd’hui des citoyens actifs de sociétés démocratiques. On laisse entendre que les pauvres, dans leurs luttes quotidiennes, se soucient peu d’auto-gouvernement. Pourtant les pauvres, tout spécialement, ont besoin du pouvoir de la démocratique pour se défendre contre des élites corrompues.

Les peuples du Moyen Orient ont en partage une haute civilisation, une religion de la responsabilité personnelle, et un besoin de liberté aussi profond que le nôtre. Ce n’est pas du réalisme que d’accepter qu’un cinquième de l’humanité est impropre à la liberté : c’est du pessimisme et de la condescendance, et nous ne saurions cultiver ni l’un ni l’autre.

Nous avons à nous débarrasser de décennies d’échec politique au Moyen Orient. Votre nation et la mienne, dans le passé, ont semblé vouloir faire un marché, tolérer l’oppression au bénéfice de la stabilité. Des liens noués depuis longtemps nous ont souvent rendus aveugles aux fautes des élites locales. Et pourtant ce marché n’a pas apporté la stabilité, et ne nous a pas protégés. Il n’a fait que gagner du temps, tandis que les problèmes s’agravaient et que des idéologies de violence s’installaient.

Discours prononcé par G.W. Bush à Whitehall, Londres, en 2003… On peut trouver que c’était un peu gonflé, vu les opérations en cours, au même moment, en Irak. Mais ces propos n’en fournissent pas moins, rétrospectivement, une glose assez convaincante des événements en cours. Non moins qu’une explication éloquente des errements américains, dès lors qu’ils n’ont pas eu la patience de conformer leur action à ces sages préceptes. Il y a peut-être là aussi de quoi inspirer notre nouveau ministre des affaires étrangères.