À peine le travail me laissait-il un peu de répit, après quelques semaines intenses, pour m’occuper de nouveau du blog, que les événements japonais me coupèrent le sifflet. On est sans voix, face à certaines images. Les mots semblent dérisoires, et l’on se trouve aussi incapable de parler d’autre chose que de risquer des platitudes. Que pourrait-on dire, d’ailleurs, alors que le singulier effroi qui nous saisit face aux catastrophes qui s’enchaînent au Japon depuis le 11 mars tient largement à l’éloquence inégalable des images ?

Cela, c’est une platitude, certes, mais je l’assume car elle semble particulièrement à propos. Au moment de parler quand même, un peu, du Japon, je me sens obligé de rappeler que, loin des caméras et des appareils photos, une répression assez brutale semble se dérouler au Yémen et à Bahrein – avec le soutien actif de l’Arabie Saoudite.

Images : la vague et l’atome

Nous avons pu vivre, quasiment en direct, la terrible séquence : tremblement de terre –  tsunami – accident nucléaire. La nature déchaînée qui, en frappant un des pays les plus développés de la planète, amène au bord d’un catastrophe comme, hélas, seuls les hommes savent les préparer. Face aux images transmises par les médias du monde entier, les uns cherchent à comprendre, et révisent leurs connaissances sur la tectonique des plaques et la fission nucléaire. D’autres, dont je suis, en restent essentiellement aux images, et laissent peu à peu celles-ci en appeler d’autres, enfouies plus ou moins profondément dans la mémoire.

Sans prétendre à l’originalité, je rapproche ci-dessous celles qui me permettent un peu de comprendre pourquoi le cataclysme japonais résonne de façon si profonde dans nos esprit.

Après le tremblement de terre, il y eu la vague.

Miyako, 11 mars 2011

Une vague qui a rappelé à beaucoup la seule œuvre d’art japonaise qui appartienne sans doute à la pop culture internationale, celle évidemment d’Hokusaï. Le rapprochement est aussi inévitable que douloureux, tant l’immense déferlante noire de vendredi dernier confère, rétrospectivement, une allure menaçante aux vagues bleues festonnées d’écume de l’estampe. On est presque surpris, et inquiet, d’y découvrir déjà de frêles barques durement ballottées.

Hokusaï, La grande vague de Kanagawa (1831)

Puis l’on apprit qu’une installation nucléaire située sur la côte avait été endommagée. Les nouvelles, d’abord rassurantes, se firent de plus en plus inquiétantes. On parla d’explosions dans un réacteur. On commença à nous expliquer que, par suite du tsunami, il devenait impossible de refroidir des matériaux radioactifs stockés dans d’immenses piscines. Mais de cela, il n’y avait pas d’images. Ce que nous voyions, c’était ceci, par exemple :

Explosion à la centrale nucléaire de Fukushima, 14 mars 2011

Et parce que c’était au Japon, et que c’était une centrale atomique, il était impossible que cette image ne se superpose à celle-là, ou d’autres semblables :

Champignon atomique au dessus de Nagasaki, 9 août 1945

Par la suite, les ravages du tsunami et la hantise d’un accident nucléaire majeur mélangèrent sous nos yeux d’autres images encore, qu’un mimétisme peut-être inconscient semblait calquer sur celles d’il y a soixante ans. Vues aériennes, paysages dévastées, scènes de désolation qui, par leur répétition même, confèrent aux épreuves du peuple japonais l’effroi d’un cauchemar tragique.

Ville de la région de Sendaï, après le tsunami.

Hiroshima, après la bombe.

Région de Sendaï, mars 2011

Hiroshima, 1945

Vue aérienne, avant-après (2011)

Nagasaki, avant-après

Je ne sais pas si c’est le cas pour tout le monde – mais pour moi l’émotion face aux images du Japon dévasté tient sûrement en bonne part à ces sinistres effets d’écho. La mémoire d’un passé que nous portons tous en nous, consciemment ou non, contribue au sentiment d’être directement touché par la catastrophe.