Ça parle de Moâ

Lorsque Dante, guidé par Virgile, pénètre dans les Enfers, il traverse un premier cercle. On y entend non pas des hurlements, mais des soupirs. C’est le cercle des limbes, où se trouvent ceux qui, quoique pleins de mérites et sans péchés, n’ont pas confessé le Christ. Ils ne souffrent pas, mais ne peuvent accéder à la vision bienheureuse. On y croise les grands poètes païens, Homère en tête, les philosophes, autour d’Aristote, les héros antiques comme Électre, Hector, Énée, César « en armure, avec ses yeux de faucon », et Lucrèce, et bien d’autres, et même, « seul, à part (…), Saladin » – car cet âge généreux était capable de voir dans le vainqueur des Croisés une incarnation des vertus chevaleresques. Et Virgile, lui-même cantonné dans ces limbes, explique au poète qui l’accompagne :

« (…) Et notre seule peine,
Est que, sans espérance, nous vivons dans le désir. »

Che senza speme vivemo in disio… Tout cela est si beau que j’ai quelque honte à avouer que ce préambule sur les limbes m’a été suggéré par la pensée de tous les billets ébauchés, mais jamais publiés, qui gisent dans les sous-sols de ce blog comme dans un premier cercle de l’enfer… Billets commencés, parfois bien développés, parfois simples projets, qui commencent à grouiller dans les soutes, sans espérance peut-être de voir le jour, parce que sans être forcément mauvais, ils ont au moins ce défaut d’être inachevés. Per tai difetti, non per altro rio, dit Dante : ils sont perdus, par simple manque et non pour quelque faute. Je trouve l’image assez bonne, outrecuidance mise à part.

Voilà un peu plus de deux ans que ce blog existe. Comme je viens d’expédier un nouveau billet dans les limbes, et que l’idée de marquer ce tournant des deux ans me trotte dans la tête depuis quelques semaines, il est peut-être intéressant de donner aux lecteurs un aperçu de la face cachée du blog. Non pas côté débats intimes, angoisse de l’écran blanc et autres tourments de rédacteur, mais côté « Administration », comme on dit dans le jargon : l’administrateur du blog, qui coïncide, en l’espèce (et en genre et en nombre) avec le rédacteur, bénéficie en effet d’informations privilégiées. Il sait le nombre de visiteurs, au jour le jour, et d’où, internetiquement parlant, ils viennent (en cliquant sur un lien, ou via un moteur de recherche, etc.), il sait quels billets sont vus, combien de fois, et accède à des tableaux qui résument tout ça. Habituellement, votre serviteur ne fait strictement rien avec toutes ces données. Elles influent peu ou pas sur son comportement, quoiqu’elles colorent parfois son humeur du jour. Le mieux que je puisse faire avec elles est donc de les partager avec vous.

En janvier dernier, WordPress me fit parvenir une espèce de rapport sur les « performances » (mot honni) du présent blog en 2010. WordPress, c’est en quelque sorte le logeur, celui qui fournit la cage d’escalier dont l’esprit m’incombe. Le rapport en question, on s’en doute, dut être confectionné automatiquement par le truchement d’un bidule informatique. Il n’en est pas moins habilement conçu pour faire sentir à chacun des 400 000 blogueurs soit-disant hébergés par WordPress combien il est unique, précieux, irremplaçable. Nous sommes 400 000, tous uniques, tous précieux, tous importants. C’est ainsi.

Nous sommes aussi tous super doués, évidemment. J’ai eu droit, dans ce rapport, à un petit baromètre qui dit « Wow » (reproduit ci-dessus), et la fréquentation de mon escalier est commentée de façon fort gratifiante :

Madison Square Garden can seat 20,000 people for a concert. This blog was viewed about 68,000 times in 2010. If it were a concert at Madison Square Garden, it would have performed about 3 times.

J’en conclus que le bidule informatique dispose d’un stock de comparaisons permettant de toujours présenter les résultats de manière avantageuse. Si ce blog avait reçu 80 visites dans l’année, peut-être aurais-je eu droit à ce bilan :

Un autocar de luxe compte 30 places, ce blog a été vu 80 fois, donc si vous faisiez la navette entre Orlando et Disney Land, vous auriez dû faire trois voyages.

Wow, comme on dit chez WordPress.

Il y a un gros défaut dans ce système, c’est qu’il n’indique que le nombre de visites – et non le nombre de visiteurs différents. Si ça se trouve, 80 personnes ont suffi pour que soient « vues » 68 000 pages par an. Il suffit qu’elles aient le clic facile et l’addiction galopante. Ça existe. C’est parfois compréhensible : quelqu’un qui dépose un commentaire, par exemple, peut être anxieux de vérifier s’il a reçu une réponse, et va revenir 100 fois sur la même page pour en avoir le cœur net. Il existe un moyen plus simple d’être tenu au courant : il suffit de cocher une case qui permet de recevoir un mail informant des nouveaux commentaires déposés sur le même fil de discussion (« accrochés » seraient plus adéquat : c’est très délicat de déposer quelque chose sur un fil).

Pour autant que les auteurs communiquent sur la fréquentation de leur blog, le mien est très loin des résultats obtenus par les bons blogs. Aliocha parlait récemment de ses 1400 visites par jour. Je viens de lire un article dans Le Monde qui signale les 2000 visites quotidiennes de Guy Birenbaum. Ici, les visites se comptent seulement en centaines : entre 200 et 400 par jour, en moyenne, un peu plus parfois lorsqu’un billet paraît, un peu moins lorsque le calme s’est installé pendant une quinzaine de jours. Il y a généralement un creux les samedis et dimanches – comme quoi, les lecteurs préfèrent aller voir les blogs pendant les jours de travail. Ça me rassure pour leur vie de famille – un peu moins, bien sûr, sur leur efficacité au boulot.

Les blogueurs avisés savent que pour avoir des lecteurs, pour les « fidéliser » et en conquérir de nouveaux, il faut publier au moins deux billets par semaine, trois si possible. J’ai tâché de tenir ce rythme au début, et cela avait un certain effet. Or en 2010 je n’ai publié qu’une trentaine de billets, d’ailleurs inégalement répartis. C’est une question de temps et d’inspiration. La rédaction d’un billet ne prend parfois qu’une heure ou deux : c’est la garantie d’un texte court et nerveux, mais hélas ne correspond guère à mes capacités (sauf exception, comme le présent article, qui m’a l’air bien parti). Il m’est arrivé de travailler un billet pendant plus d’un mois et, même si ce n’était qu’à mes heures perdues, cela représentait tout de même un effort assez long. Le cimetières des billets morts sans baptême est jonché de chefs d’œuvre, croyez-m’en, qui ont parfois coûté encore plus d’heures de peine. Il se trouve en outre que je n’écris pas mes billets d’avance : soit j’arrive au bout, et il sort quand il est fini ; soit il tombe dans le premier cercle de l’enfer. Avec un faible espoir d’en sortir un jour, tel Adam et les patriarches (toujours Dante dans le chant IV de L’Enfer…).

Je me suis interdit, dès le début, de faire passer la rédaction d’un billet avant mes devoirs, et a fortiori de faire du blog un nouveau devoir, voire un défi ou un engagement. Ceux que j’ai déjà suffisent à remplir la plupart de mes journées. De toutes façons, le style que j’ai adopté est assez incompatible avec un flux continu d’articles : je ne consigne ni mes humeurs, ni mes recettes de cuisine, ni – en général – mon avis sur la dernière brève parue dans le journal. C’est le principe de l’esprit d’escalier, qui est exactement contraire à l’esprit du blog en général, qui est d’être un journal de bord. Le bon côté de cette modeste fréquentation quotidienne est de m’épargner les soucis qui affligent, paraît-il, certains des blogueurs les plus lus : ils seraient préoccupés de transformer leur abondant lectorat en source de revenus, et la manœuvre est rien moins que simple, comme l’explique le même article du Monde.

Les statistiques communiquées par WordPress montrent cependant que certains billets finissent par cumuler un nombre assez conséquent de lecteurs : une vingtaine d’entre eux ont été vus entre mille et deux mille fois. Il m’est arrivé d’essayer de comprendre pourquoi.

La qualité du billet n’est pas la meilleure explication. Par exemple, un billet sur le film Into the Wild a reçu à peu près 2500 visites. Or il se trouve que « Into the Wild » est également la recherche de mots (via Google ou apparenté) qui amène le plus de visites sur le blog (viennent ensuite « jet privé », « Canterbury » et « époux Arnolfini »). J’en conclu qu’un billet sur un sujet qui intéresse beaucoup de monde a des chances d’être souvent regardé – ce qui est vraiment une découverte stupéfiante. Et il faut bien dire « regardé » : « lu » serait présomptueux. Ceux qui s’intéressent aux jets privés ont sans doute passé leur chemin assez vite en tombant sur un billet consacré aux indélicatesses de M. Joyandet (mais c’est fou le nombre de gens qui s’intéressent aux jets privés ; visiblement, cette passion n’est pas réservée aux ministres de la République). Les mots le plus souvent entrés sur un moteur de recherche pour tomber sur le blog sont surtout un bon indicateur de la culture populaire : de là, sans doute, le score des époux Arnolfini (utilisés une fois comme illustration), et celui d’Auschwitz. Il y a aussi des gens qui arrivent ici parce qu’ils l’ont cherché, par exemple en tapant « Philarête ». Ça, c’est cool.

Une bonne partie des billets les plus lus sont ceux qui traitent directement de sujets qu’on peut dire catholiques. Défense du pape, questions polémiques ou instructives liées à l’actualité de l’Église (comme la série sur les anglicans), etc., tout ça fait recette. Je suppose que cela pourrait indiquer qu’une des possibles ficelles du succès, pour un blog, est d’occuper une niche clairement identifiable sur le plan idéologique. Malheureusement c’est une ficelle sur laquelle je ne compte pas tirer trop souvent. Il me faut tout de même signaler que le pic historique du blog fut atteint dans les premières semaines de son existence, en mars 2009 : un truc plutôt indigeste sur les excommunications, qui bénéficia du relais puissant du Salon beige – pourtant pas ma lecture habituelle. Nous frôlâmes le millier de lecteurs en un jour, le double depuis. J’en profite pour remercier de tout cœur les blogueurs stars qui mettent sur leur page un lien vers la mienne : Eolas, Aliocha, koz, et une poignée d’autres drainent vers ici un bon petit paquet de lecteurs, et je doute fort que la réciproque soit vraie, vu la différence de trafic. Donc, merci les aminches, ça m’honore beaucoup, ce lien entre nous.

Parmi les billets les plus vus, je suis touché de pouvoir compter celui qui s’ouvrait sur l’annonce de la mort de mon cher Émile Perreau-Saussine, et surtout celui, à lui tout consacré, qui s’appelait Fragments d’un tombeau. Il y a, à la fin de ce billet, des mises à jour régulières, que je compte d’ailleurs rassembler bientôt dans un nouveau billet, à faire, qui dira aussi beaucoup de bien de l’ouvrage posthume d’Émile récemment publié au Cerf. Espérons que celui-là, de billet, ne restera pas dans les limbes.

Il y a des articles qui tombent totalement à plat. La liste en serait longue, mais elle m’inspire parfois quelques regrets : j’aime bien, par exemple, Singularité du « nous » français, qui n’a pas atteint les deux cents visiteurs ; Résurrection, datant de Pâques 2009, a fait un peu mieux (avec surtout une très bonne discussion dessous), mais reste loin d’autres scores moins explicables.

Un indicateur plus fiable que le nombre de simples visites est évidemment le nombre des commentaires. J’en arrive ainsi à la partie la plus intéressante, la plus gratifiante, la plus joyeuse de l’activité du blogueur. Les commentaires. Et, bien sûr, les commentateurs.

L’article le plus commenté à ce jour, me semble-t-il, s’intitulait Si Dieu existe, pourquoi… ? Il a suscité 139 commentaires, ce qui est bien, mais surtout mobilisé une vingtaine de commentateurs différents, ce qui est beaucoup plus rare. Certains d’entre eux ne sont d’ailleurs guère revenus par la suite, ou du moins ne se sont pas signalés – dommage, car leurs contributions étaient excellentes. Le billet parlait de l’existence de Dieu, on peut comprendre que le sujet (par excellence) attire les foules. Dieu, cependant, est talonné de près par Michel Onfray (116 commentaires). J’aimerais beaucoup qu’il le sache, Michel.

Les commentateurs sont les principaux contributeurs de ce blog. J’ai rédigé 132 articles, les commentateurs 3 300 commentaires, certains laconiques, mais d’autres fort longs. Il y a des vedettes, que tout le monde repère assez vite, je pense – mais que je salue avec reconnaissance. Elles sont toujours là, fidèles au poste, même quand le blogueur est lui-même loin des écrans. Ma seule crainte est que leurs discussions, parfois leurs chamailleries de bon aloi, découragent des lecteurs moins experts (croient-ils) de se joindre au débat. Ceci est un appel du pied pas du tout discret : exprimez-vous, de grâce ! Ce blog n’est réservé ni aux agrégés de philo, ni aux rhéteurs chevronnés, ni aux trousseurs de jolis compliments. C’est un salon, ici, cosy comme un club anglais, fraternel comme un vestiaire après le match, ouvert comme une table de bistrot. Enfin, j’espère que c’est à peu près ainsi qu’on le perçoit. Surtout le côté bistrot.

Les commentateurs. Les miens sont tellement smart que je compte sur les trois premiers doigts de ma main droite le nombre de fois où j’ai dû censurer a posteriori un commentaire, pour cause de propos injurieux (même pas contre moi, en plus) ou totalement déplacé. WordPress se charge d’éliminer directement les spams, avec une précision tactique à faire pâlir les pilotes de bombardier américains.

Pour déposer un commentaire, il y a trois cases à remplir. Dans la première, on inscrit son nom ou un pseudonyme. Cette seconde option est préférée par beaucoup, pour diverses excellentes raisons. Les blogueurs qui causent eux-mêmes sous pseudonyme le font souvent, me semble-t-il, parce qu’ils sont soucieux de distinguer leur identité de blogueur et celle sous laquelle ils développent leur activité professionnelle (logiquement, le blogueur qui écrit des livres sous son vrain nom et veut qu’on les achète, refuse le pseudonyme ; de même celui qui cultive en bloguant sa notoriété dans la vraie vie. Mais le cas n’est pas général). Le pseudonymat n’est pas, en tous cas, une forme d’anonymat, un refuge, un abri motivé par quelque lâcheté : il constitue plutôt une véritable identité sur le Net, identité que le porteur du pseudonyme est prêt à assumer et, s’il est cohérent, à conserver dans toutes les discussions auxquelles il prend part dans la blogosphère. Il peut en être de même du simple commentateur. Il ne m’échappe pas que certains sont retenus de déposer un commentaire parce ce qu’ils ne trouvent pas de pseudo à leur goût. Étant moi-même assez dépourvu d’imagination, je ne saurais les blâmer – mais il faut se lancer.

La deuxième case à remplir est celle, obligatoire, de l’adresse électronique. Elle sert essentiellement à identifier les éventuels spammeurs. Elle n’apparaît jamais sur le blog, mais l’administrateur la connaît. Cela lui permet parfois d’envoyer un mail à l’auteur, et c’est parfois utile : je l’ai fait à chaque fois que j’ai censuré un commentaire, pour m’en expliquer auprès de l’expéditeur, et plus souvent pour partager une idée ou formuler une demande qui ne regardait pas les autres. Il y a une case optionnelle qui permet au commentateur d’indiquer l’adresse de son propre site ou blog. C’est très sympa, si on en a un, de remplir la case, car on fait ainsi très souvent de belles découvertes.

La troisième case est celle du commentaire proprement dit. Après celle du pseudo (la première fois), c’est évidemment la plus difficile à remplir – mais comme je l’ai déjà dit, il faut se lancer et après ça vient tout seul. La première fois, le commentaire doit être explicitement approuvé par moi : c’est la règle que j’ai fixée pour m’assurer qu’un nouveau commentateur – identifié par son adresse électronique et son pseudo – était bien là où il pense être. C’est essentiellement une garantie supplémentaire contre les spams, ainsi que contre d’autres procédés indélicats, comme celui qui consiste à déposer un commentaire dans le seul but de diriger ses lecteurs vers un autre site : si je m’aperçois que le site en question est commercial, délirant ou pornographique, je mets le commentaire à la poubelle et on n’en parle plus. Ça n’arrive que très rarement, et ça ne risque pas d’arriver à la personne qui est en train de lire ce billet et se demande encore si elle doit ou non proposer un commentaire.

Les questions et les observations « naïves » sont souvent les plus pertinentes : tous les profs savent ça. Notre système scolaire tend à inhiber la prise de parole en classe, en tous cas, me semble-t-il, dans les filières les plus sélectives. Il serait dommage que ce défaut se perpétue dans les blogs. Je compte évidemment sur les commentateurs habitués pour faire bon accueil aux nouveaux venus. On évitera de les traiter d’abrutis ou de les tourner en ridicule. Il n’y a pas de bizutage dans mon Escalier.

Parmi les privilèges de l’administrateur, il y a celui de pouvoir modifier tout ce qui est publié sur le blog. Y compris les commentaires. Cela me permet de parfois corriger, motu proprio, des fautes d’orthographe ou des coquilles manifestes. Cela permet aussi de compenser un défaut dont je ne sais s’il a une autre solution : l’impossibilité, pour un commentateur, de modifier a posteriori son propre commentaire. Il suffit alors de me faire la demande dans un nouveau commentaire, que j’effacerai ensuite s’il n’a plus d’autre intérêt. Je suis preneur de suggestions sur ce point, ainsi d’ailleurs que sur toute autre manière d’améliorer ce blog d’une manière ou d’une autre. Du moment que c’est gratuit et pas trop compliqué à mettre en œuvre.

Un commentateur délicat s’est un jour excusé, en privé (par mail), d’alimenter une conversation sans rapport immédiat avec l’article sous lequel elle se déroulait. Or rien n’est plus normal. Ça n’est pas une salle de cours – même si je suis bien conscient de prendre parfois un ton professoral (déformation professionnelle). La discussion est libre, et c’est le génie de la conversation, génie dont on peut penser qu’il est assez typiquement français, que de se déployer par rebonds et coq-à-l’âne, selon une trajectoire imprévisible comme celle d’un ballon de rugby. Et tant que ça rebondit bien, le plaisir est là, qui est le seul moteur du mouvement. La mauvaise foi n’est aucunement mal venue, bien sûr, et l’on peut supposer même que le malentendu est la donnée initiale. Donc on se lance, on interprète, on s’empare d’un bout de phrase équivoque, on dévie, et finalement l’échange s’organise, selon sa propre vitalité, simplement parce que quelqu’un a dit quelque chose qui a fait réagir quelqu’un d’autre. À la fin, les débatteurs regardent autour d’eux, constatent sans amertume ni émoi que tout le monde a déjà quitté la salle, et vident un dernier godet sans parler, juste pour s’assurer qu’il ne reste pas une petite goutte de vérité, là, au fond du verre.

Je termine en faisant mon petit Virgile : je vous fais faire un petit tour dans les limbes de l’Esprit de l’escalier. En plus d’un article, déjà annoncé, sur Catholicisme et Démocratie, on y trouve notamment, bien moins rangés que les bons païens dans l’Enfer de Dante : un billet commencé à propos d’un texte surprenant de Barbey d’Aurevilly, qui m’a donné envie de faire une série sur des livres bizarres mais stimulants d’auteurs du XIXe siècle, de ceux qu’on ne lit plus mais qui ne laissent pas de soulever des questions fort actuelles ; un jus sur « Tu dois donc tu peux », formule kantienne dont j’aurais bien aimé sondé plus avant les mystères ; une citation d’Hannah Arendt, qu’il aurait fallu publier telle quelle plutôt que d’essayer de la commenter ; une réflexion sur la notion de « théologie politique » qui, si elle avait vu le jour, aurait probablement changé la face du monde ; un parallèle (encore d’actualité pour quelque temps) sur l’interdiction du port du voile et l’obligation de voiler les CV pour, pensait-on, déjouer la discrimination à l’embauche ; quelques extraits d’une BD remarquable intitulée Pyongyang, de Guy Delisle (lisez-là, au moins, ça compensera le billet pas fait) ; et encore d’autres billets morts-nés sur d’autres livres qui méritent mieux que ça ; un commentaire inachevé sur Martin Luther King, un autre sur la pensée politique de Descartes, un troisième sur Gran Torino, et encore un sur Karl Polanyi ; et même une étude exhaustive, mais malheureusement exhausting sur la manière dont le journal Le Monde a traité de la pédophilie depuis 25 ans. C’est bientôt Pâques, alors, tant qu’à filer ma métaphore un peu limite, je veux bien espérer que certains, au moins, de ces billets sortiront, par la bonne porte, du premier cercle.

P.S. Un blogueur très estimable qui parle en général de bibliothèques a fait naguère un très bon article pour expliquer pourquoi il regardait ses stats. Je viens d’expliquer pourquoi je ne les regardais guère, mais ses raisons sont bien meilleures que les miennes.

Andrew Sullivan, journaliste réputé et pionnier des blogs, a rédigé un texte magnifique intitulé «Pourquoi je blogue». Même si ça n’a que peu à voir avec ce que je fais ici, c’est un morceau d’anthologie.