Lettre de Catherine de Sienne à Stefano Maconi

Il faut se méfier des apparences. Ce titre, par exemple, est évidemment un piège, sur les raisons duquel je ne vais pas m’attarder. J’ai mon petit scoop à moi, et même s’il ne sera pas question du F.M.I., par exemple, j’ai la faiblesse de croire que la petite enquête dont je présente les résultats contribuera davantage à l’édification générale que d’autres affaires plus bruyantes.

Vous vous souvenez de ce mariage princier, dont il fut abondamment question il y a deux semaines ? J’avais dit alors tout le bien que je pensais du sermon de l’évêque de Londres, et je ne me dédis pas. Cependant – esprit d’escalier, tu es là ! – j’aimerais ajouter aujourd’hui un détail savoureux. Ce sermon, apparemment d’une parfaite respectabilité anglicane, et certainement d’une haute tenue chrétienne, contenait en réalité une citation de Jean-Paul II. Et, caché à l’intérieur, un manifeste en faveur du pape de Rome. Dans la bouche d’un évêque anglican. À Londres, devant la Reine, suprême gouverneur de l’Église d’Angleterre, devant un prince héritier et tout le gratin. Devant des millions de témoins qui suivaient avidement la cérémonie à la télévision. À deux jours de la béatification du même pape Jean-Paul II – dont on a cru un moment qu’elle avait été programmée pour faire de l’ombre au mariage du siècle (à moins que ce ne fut le contraire). Je le tiens, mon complot.

Et cette fois, ce n’est pas une galéjade du genre de ma citation d’Audiard piquée à saint Thomas d’Aquin. C’est du sérieux, du documenté, de l’historique. J’ai des indices, des forensic evidences, comme on dit dans la police de New York. Voici les faits.

Le 29 avril dernier, l’évêque de Londres, le Dr Richard Chartres, commençait par ces mots l’homélie du mariage du Prince William et de Catherine Middleton :

« Soyez ce que Dieu veut que vous soyez, et vous mettrez le feu au monde. » Ainsi parlait sainte Catherine de Sienne, dont c’est aujourd’hui la fête. Le mariage est fait pour être la manière dont un homme et une femme s’aident l’un l’autre à devenir ce que Dieu veut que chacun soit, leur personnalité la plus profonde et la plus vraie.

« Ainsi parlait sainte Catherine de Sienne… » La mention de la sainte du jour m’avait charmé, comme beaucoup d’autres. Sur le moment, je n’y ai vu qu’une gracieuse allusion à la sainte patronne de la jeune épousée, en même temps qu’un éloquent témoignage de l’enracinement de l’Église d’Angleterre dans la tradition catholique. Le calendrier romain célèbre lui aussi sainte Catherine ce jour-là, qui est celui de sa mort en 1380, et comme c’est une sainte d’avant la Réforme, elle a droit aussi aux honneurs anglicans. Une sainte d’autant moins suspecte aux yeux anglicans que, simple laïque (tertiaire dominicaine), elle est connue pour avoir vertement tancé le pape d’alors, Grégoire XI, et dénoncé la corruption du clergé. D’autant moins suspecte aux yeux catholiques que ses remontrances au pape portaient sur son installation indue à Avignon, et finirent par décider Grégoire à regagner Rome, sur le siège de Pierre. Une sainte œcuménique, donc, apparemment de tout repos, bien propre à être citée lors d’un mariage royal anglican.

C’est pourtant là que l’affaire se complique. Car Catherine n’a jamais tenu le propos qu’on lui prête. Certes, la citation se trouve aujourd’hui un peu partout, en général sur des sites pieux : on s’en aperçoit en tapant, par exemple, la séquence « Catherine de Sienne feu monde entier » sur Google (ou la même chose en anglais). Il y a des variantes selon les langues, mais qui reviennent toujours au même : « Si vous êtes ce que vous devez être… » (parfois transformé à l’impératif, parfois en introduisant Dieu dans le circuit, comme dans le sermon du mariage : « Soyez ce que Dieu veut que vous soyez… »), « et vous mettrez le feu au monde entier. » Cependant, le texte exact est le suivant :

Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu dans toute l’Italie, ça n’est pas si difficile.

En italien (moderne), ça donne :

Se sarete quelle che dovete essere, metterete fuoco in tutta Italia, non tanto costì.

Je ne crois pas qu’on trouve la formule sous une autre forme dans les écrits de sainte Catherine de Sienne. La citation est d’ailleurs assez connue. Elle est extraite d’une lettre – une des nombreuses lettres – adressée à Stefano di Corrado Maconi, c’est la lettre n° 368 (on trouve ici le texte d’une édition complète de ces lettres datant de 1860).

On remarque évidemment que « le monde entier » s’est réduit aux dimensions de « toute l’Italie ». Il faudra bien sûr se demander bien vite d’où est provenue depuis cette dilatation de la péninsule aux dimensions du globe. Mais le contexte même de cette lettre, et de cette ardente invite de Catherine à Stefano, n’est pas non plus sans conséquence.

Nous sommes en décembre 1379. À Rome, le pape Urbain VI a succédé à Grégoire XI depuis quelques mois. Hélas, la fin de l’épisode avignonnais n’a pas ramené la paix dans l’Église. Très vite, en effet, les cardinaux (français) qui ont élu Urbain VI regrettent leur choix. L’Italien choisi pour succéder à un pape français n’a pas la souplesse escomptée, et les cardinaux, pas gênés,  procèdent à l’élection d’un nouveau pape, qui prend le nom de Clément VII. Puisqu’un pape est déjà régnant, Clément VII est en fait un anti-pape. Urbain VI ne manque pas de l’excommunier, et la chrétienté de se diviser. C’est le début du Grand Schisme d’Occident, qui va durer quarante ans.

Catherine, après avoir tant œuvré pour ramener la papauté à Rome, se dépense désormais avec la dernière énergie pour soutenir la cause de l’unité autour d’Urbain VI, seul véritable « Vicaire du Christ ». Son correspondant, Stefano di Corrado Maconi, est issu d’une noble famille de Sienne. Il admire Catherine, comme à peu près tous ceux qui approchent l’impétueuse jeune femme, à la fois mystique gratifiée de multiples grâces surnaturelles et d’un extraordinaire talent politique. Stefano entrera chez les Chartreux après la mort de Catherine et finira Prieur général de l’Ordre. En attendant, en ce mois de décembre 1379, il doit être encore un peu mollasson, puisque la lettre s’ouvre sur une vigoureuse invitation à sortir de l’état de tiédeur – « afin que tu ne sois pas vomi de la bouche de Dieu », ajoute-elle en citant l’Apocalypse.

L’objet véritable de la missive, cependant, semble être d’inciter Stefano à rallier la noblesse de Sienne à la cause papale :

Parle-leur…, priant chacun d’eux, de la part du Christ crucifié et de la mienne, d’accomplir en toute sollicitude tout ce qui est en leur pouvoir, avec les Seigneurs et ceux qui sont concernés, pour faire ce qu’il faut faire envers la sainte Église et le vicaire du Christ le pape Urbain VI. (…) Tâche d’être fervent et non pas tiède en cette affaire, pour stimuler les frères et les chefs de la Compagnie [de la Vierge Marie] à faire tout leur possible au sujet de ce que j’écris. Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu à toute l’Italie, ça n’est pas difficile. Je n’en dis pas plus. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Courage ! Tous tes frères et sœurs t’encouragent dans le Christ, et tous t’attendent.

Voilà donc la lettre que citait, bien qu’approximativement, l’évêque anglican de Londres, en l’abbaye de Westminster. Une exhortation véhémente à se dépenser sans compter pour la cause du pape de Rome, menacé par les prétentions d’un schismatique à la solde d’une faction étrangère. Cent cinquante ans plus tard, il y eut en Angleterre des martyrs catholiques pour beaucoup moins que ça. On me permettra de trouver cela plaisant. Voire d’imaginer une certaine ironie de la providence – je le dis en toute amitié pour les anglicans – mettant dans la bouche du Dr Chartres, devant tout l’establishment réuni, et bien sûr devant l’archevêque de Canterbury, le cri de Catherine de Sienne en faveur de l’unité.

Et pourtant ça n’est pas tout. La citation apocryphe, on l’a vu, étend au monde entier l’assurance de mettre le feu à toute l’Italie. Comme la phrase est puissante et bien frappée, on comprend la tentation de l’universaliser pour une bonne cause. Mais il est étrange qu’on le fasse en croyant de bonne foi citer Catherine de Sienne. Il faut pour cela, me semble-t-il, que la formule circule déjà sous la même attribution, séparée de son contexte, subtilement infléchie dans le sens d’un « existentialisme chrétien » qui fait que l’on croit y entendre un écho du « Deviens ce que tu es ».

Mon hypothèse est que le citation arrivée sous les yeux de l’évêque de Londres est sortie de la bouche de l’évêque de Rome. C’était en 2000, année du Grand Jubilé, à la clôture des Journées mondiales de la jeunesse. Le pape Jean-Paul II s’adressait une dernière fois aux jeunes rassemblés à Rome, et il leur disait :

De Rome, de la Ville de Pierre et de Paul, le Pape vous accompagne avec affection et, paraphrasant une expression de sainte Catherine de Sienne, il vous dit : « Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu au monde entier ! »

Le texte consultable en ligne donne la référence à notre lettre n° 368. Le doute n’est donc pas permis quant à l’origine de l’idée, pas plus qu’on ne peut négliger le fait que le pape parle explicitement d’une paraphrase. Elle semble être de son cru : c’est en tant que Pape, successeur de Pierre, qu’il s’autorise cette paraphrase. La formule est faite pour frapper. Elle vient en point d’orgue d’un discours capital, devant une foule euphorique. Il n’est pas étonnant qu’elle se soit ensuite diffusée partout. Et comme il arrive dans ce genre de cas, l’on aura retenu le nom de sainte Catherine de Sienne, et négligé de comparer la formule papale avec l’original. La paraphrase est devenue citation, et Catherine de Sienne s’est retrouvée auteur à la place de Jean-Paul II. Elle a facilement pu être lue sous cette attribution par l’évêque de Londres, qui ne prit pas la peine de vérifier. Et voici comment il se retrouve à citer Jean-Paul II lors du mariage de Kate et William.

Bien sûr, ce n’est qu’une hypothèse. Le sermon de Londres ne dit pas, comme le pape, « Si vous êtes ce que vous devez être… », mais « Soyez ce que Dieu veut que vous soyez » (« Be who God meant you to be… »). On ne peut donc exclure une source intermédiaire. Mais pour ce qui est de mettre « le feu au monde entier », il me semble que c’est bien au pape, garant suprême de la catholicité, de l’universalité de la foi, qu’il faut imputer la formule. On ne la trouve sous cette forme, d’après mes recherches, qu’après l’an 2000.

Alors, oui, il faut se méfier des apparences. Une citation peut en cacher une autre, et un beau message en contenir un autre non moins puissant. Il me plaît de penser que Jean-Paul II, dont la béatification était imminente, a joué un petit tour bien de sa façon en s’adressant ainsi à l’héritier de la couronne anglaise, futur chef de l’Église anglicane, et à la foule rassemblée pour ce « jour d’espérance » que fut le mariage royal. Ça n’était pas de l’humour anglais, mais c’est un bon exemple d’humour polonais.