Ce blog est bien calme, depuis quelques semaines. Me voilà partagé entre mon aspiration, récemment proclamée, à ne pas me forcer à écrire lorsque je ne trouve rien à dire, et ce curieux sentiment du devoir inaccompli qui, que je le veuille ou non, travaille en sous-main à nourrir ma mauvaise conscience. Ce n’est pas impunément qu’on établit des relations avec quelques lecteurs sur un blog ! Et, soit dit en passant, l’irrécusable création d’un lien dément une fois de plus ce stupide vocable de « virtuel » qui s’est imposé pour désigner les activités et les rapports qui se nouent par le truchement d’Internet.

Si mon silence tient pour bonne partie au manque de temps chronique, il s’explique aussi par diverses tentatives avortées de produire des billets publiables : plusieurs sont restés – cette fois, c’est le cas de le dire – à l’état virtuel. De l’un d’eux, je veux bien parler, car la perplexité qui m’empêche de le conduire à bonne fin est de celles qu’on peut espérer dissiper en la partageant.

Le thème du billet virtuel, c’était « la honte ». L’occasion, l’image de DSK sortant menotté d’un commissariat new-yorkais (le fameux perp walk). Le motif, les réactions françaises à cette image, que les medias nous ont décrite comme infamante, humiliante, scandaleuse, choquante – et de théoriser à l’infini sur la différence entre la conception américaine de la justice et la française. Il m’avait semblé sur le moment que ces réactions, généreusement mises sur le compte de la « présomption d’innocence », comportait pour le moins quelques points plus obscurs : par exemple, l’absence généralisée de la moindre distance par rapport à nos propres travers. Le nationalisme et notre habitude invétérée de traiter différemment « puissants » et « misérables » pouvaient largement expliquer notre trouble face à la séquence du perp walk strauss-kahnien – sans qu’il soit besoin d’invoquer l’abîme qui sépare, de part et d’autre de l’Atlantique, le statut des justiciables. Il ne fallait pas non plus faire un gros effort de mémoire pour se rappeler, d’une part, que la loi qui proscrit chez nous la diffusion d’images de prévenus entravés est très récente (loi de 2000 sur la présomption d’innocence), et d’autre part que cette même présomption est régulièrement bravée chaque fois qu’un suspect a le malheur d’avoir une tête de coupable idéal.

N’empêche, il pouvait être intéressant de s’interroger, à l’occasion de cette affaire, sur la honte et sa place dans notre univers moral. La honte, en effet, tout le monde sait ce que c’est, pour avoir forcément eu l’occasion de l’éprouver. Beaucoup pourraient même citer sans effort une expérience particulièrement marquante – survenue bien souvent dans l’enfance. On oublie moins facilement le feu de la honte que le vertige de la fierté. Et pourtant, il est difficile de trouver de bonnes analyses philosophiques de la honte. D’un point de vue moderne, elle semble relever d’une morale archaïque. Descartes dit d’elle, dans Les Passions de l’âme, qu’elle est « une espèce de tristesse, fondée aussi sur l’amour de soi-même et qui vient de l’opinion ou de la crainte qu’on a d’être blâmé » (III, art. 205). Or « la crainte d’être blâmé » passe à nos yeux pour un motif impur. Notre propre éducation morale nous apprend le détachement à l’égard du qu’en-dira-t-on, et nous réprouvons ouvertement le fait d’agir seulement en fonction du regard des autres. Si une quelconque autorité doit diriger notre conduite, ce ne peut être que l’autorité intérieure du devoir, certainement pas la pression morale du groupe. D’où la tendance à déléguer l’analyse de la honte aux seuls psychologues – et le désarroi consécutif du philosophe qui aimerait bien s’emparer de nouveau du phénomène…

Perplexités honteuses

Officiellement, notre réaction aux images du directeur du FMI menotté, encadré de deux sbires à la mine plus ou moins patibulaire (et aux cravates douteuses), s’expliquait par notre refus instinctif d’une honte imposée : l’être humain présumé innocent ne pouvait être ainsi exposé à la vindicte publique, dans une posture dégradante. Que savait-on, pourtant, de la honte de DSK ? L’éprouvait-il seulement ? Son visage impénétrable pouvait être celui de l’homme fier qui refuse d’ajouter à la honte imposée celle d’avoir à manifester extérieurement sa honte. Il pouvait être aussi celui du puissant qui reste persuadé que tout cela n’est qu’un ignoble malentendu, un cauchemar dont il va bien vite s’éveiller. DSK avait-il honte de sa honte, au point de la dissimuler en réprimant ces gestes pathétiques que l’on voit parfois aux prévenus entravés – lorsque leurs mains s’interposent entre leur visage et le flash des photographes à la curée ? Bravait-il intérieurement l’humiliation en s’arc-boutant à la conscience de son innocence ?

Il fallait aussi tenir compte d’une autre honte, qu’on espère également partagée : celle d’avoir à subir ce spectacle, celle d’y être soi-même contraint lorsqu’on allume son poste à l’heure du journal de 20 heures, d’être ainsi transformé en complice d’une humiliation publique. Cette honte-miroir, née de la participation à la honte d’un autre, recèle aussi son mystère. D’une part, elle n’est pas forcément une réponse compassionnelle à l’émotion d’un autre : la honte de DSK, nous n’en savions rien, pour ce qui est de son expérience intime. C’est la situation même, dans son extériorité, qui était « honteuse ». L’homme peut être humilié publiquement sans éprouver lui-même son humiliation, et cela suffit pourtant, parfois, à déclencher la honte chez celui qui regarde la scène. D’autre part, la honte du spectateur, trait curieux, n’a pas besoin de public. On dit généralement, en effet, que la honte naît du regard d’autrui. Sartre, dans un exemple fameux de L’Être et le Néant, parle ainsi de la honte du voyeur surpris à regarder par le trou d’une serrure. C’est le regard du tiers qui le remplit de honte. Dans le cas de la honte qui pouvait nous saisir face aux images de New York, il n’est pas si simple d’identifier le regard qui aurait déclenché l’émotion. Serait-ce parce que l’éducation morale nous a appris à « intérioriser » le regard d’autrui, et à le transporter avec nous, même dans l’intimité du salon, au point que nous soyons émus de nous surprendre nous-mêmes en flagrant délit de voyeurisme ?

Le problème de ce type d’exploration de la honte, c’est qu’il reste associé à l’idée d’une dégradation liée, peu ou prou, à une faute morale. Or le phénomène de la honte entretient, me semble-t-il, un rapport plutôt complexe à la culpabilité. Je suis frappé que dans la Bible, au chapitre 3 de la Genèse, la honte saisit Adam et Ève « parce qu’ils étaient nus » : non pas précisément parce qu’ils avaient désobéi à Dieu, mais parce que leurs yeux s’étaient alors ouverts et qu’« ils connurent qu’ils étaient nus ». Or la nudité n’est pas liée à la faute, mais lui préexiste. C’est la conscience honteuse de la nudité qui survient après la faute, et comme sa conséquence immédiate et la plus remarquable.

Une phénoménologie de la honte ne peut pas davantage faire l’impasse sur une autre expérience typique, qu’on pourrait appeler, pour en faire ressortir le caractère paradoxal, la honte du bien moral, voire de l’héroïsme moral. On parle souvent de la passivité des usagers du métro face à l’agression d’un voyageur : regards qui se baissent, indifférence forcée, impossible désir de se rendre absent à la scène. Et il y a peut-être de la honte dans ces manifestations. Mais que dire de la honte que doit vaincre celui ou celle qui va sortir de la foule pour se porter au secours de la victime ? De la honte qu’il faut surmonter parfois pour prendre la parole en public pour dénoncer un discours scandaleux ou une injustice flagrante ? Si je ne m’abuse, cette honte-là est bien réelle, qui ne peut être vaincue qu’au prix de la mobilisation de toute l’énergie morale. Elle a sa forme bénigne dans toutes les formes de l’embarras, de la timidité, ou de ce que les Anglais appellent la self-consciousness – cette conscience aiguë de sa propre personne qui rend le geste hésitant et la démarche incertaine, y compris dans les situations les plus innocentes.

L’Amérique face au perp walk

Comme j’ai annoncé un billet virtuel, et que la réflexion amorcée pourrait bien m’emporter plus loin que je ne suis capable d’aller en toute honnêteté, je voudrais terminer en réparant une petite injustice. On a beaucoup dit que le perp walk – la sortie publique imposée aux perpetrators, aux « présumés coupables », comme nous nous efforçons de dire, était une « institution » typiquement américaine, et il paraît difficile de le nier entièrement (les curieux pourront lire avec profit cette mise en perspective historique du New York Times, ainsi que cet autre passionnant article). Mais plutôt que de gloser sur la différence des cultures, on pourrait saisir l’occasion pour relire ce qui est, à mon sens, la plus magnifique exploration littéraire du perp walk. On la trouve en ouverture du premier grand chef d’œuvre du roman américain : La Lettre écarlate, de Nathaniel Hawthorne, qui date de 1850. C’est l’Amérique elle-même qui fournit la réponse morale à son propre démon de la stigmatisation.

La scène est à Boston, au milieu du XVIIe siècle. La petite ville est entièrement puritaine, et l’histoire celle d’une femme, Hester Prynne, condamnée pour adultère. Comme marque de son déshonneur, elle doit porter sur son vêtement une grande lettre A. De l’adultère est née une enfant, Pearl, qui a trois mois lorsque l’action commence. Le père est inconnu, et Hester Prynne a toujours refusé de révéler son nom. Le mari était absent au moment des faits, ce qui suffit à établir la culpabilité d’Hester. Mais c’est son refus de confesser son forfait qui la désigne à la vindicte publique. Hawthorne n’était pas pour rien descendant des puritains de Salem – ceux qui se faisaient fort de débusquer les « sorcières » et tenaient l’aveu pour l’aboutissement nécessaire de l’enquête judiciaire.

La Lettre écarlate est un roman de la honte, qui révèle l’impasse morale du puritanisme. Je m’en voudrais de le déflorer en donnant trop de détails sur l’intrigue, mais il faut dire au moins qu’elle est bâtie sur le contraste entre la honte publique imposée à Hester Prynne, et l’indomptable fierté de celle-ci, et entre l’honneur public du premier personnage de la communauté – le pasteur Dimmesdale – et la honte secrète qui le ronge.

Les premiers chapitres du roman sont un perp walk au ralenti. On se tient, au début, devant la porte de la prison de Boston – la prison, écrit Hawthorne, « cette fleur noire de la société civilisée ». La porte paraît déjà ancienne en ces premières années de la colonie : « Comme tout ce qui concerne le crime, écrit Hawthorne, elle semblait n’avoir jamais connu de jeunesse. »

La porte va s’ouvrir, et le lecteur, mêlé à la foule hostile, va suivre la marche qui conduit Hester Prynne depuis la prison jusqu’à l’échafaud, où elle devra se tenir debout, exposée à la honte. Son châtiment est une forme atténuée du pilori, dont le cruel instrument est installé sur l’échafaud. Et si je veux bien qu’une partie de l’Amérique se révèle dans l’usage de ce châtiment, la justice dont je parlais plus haut impose de dire aussi qu’une autre partie de l’Amérique s’exprime précisément dans ces lignes d’Hawthorne :

L’idéal même de l’ignominie était incarné et rendu manifeste dans cet dispositif de bois et de fer. Il ne peut y avoir d’outrage, à mon avis, contre notre nature commune – quelles que soient les fautes de l’individu – d’outrage plus flagrant que d’empêcher le coupable de soustraire son visage à la honte ; ce qui était l’essence de ce châtiment.

Et voici justement le perp walk, ou son ancêtre direct : le trajet que doit parcourir Hester Prynne jusqu’à la place du marché où se dresse l’échafaud :

La distance n’était pas longue, en ces jours-là, de la porte de la prison à la place du marché. Mesurée à l’expérience de la prisonnière, cependant, elle peut être tenue pour un assez long chemin. Car si hautaine que fut son attitude, elle dut connaître une agonie à chaque pas au milieu qu’elle faisait au milieu de ceux qui se massaient pour la voir, comme si son propre cœur avait été jeté par terre pour qu’ils le méprisent et le foulent au pied.

Après cela, il me semble qu’on doit aussi à la mémoire des puritains de Nouvelle Angleterre de souligner que l’actuel perp walk n’est même pas le châtiment d’un coupable, puisqu’il intervient avant le procès. Ce que semble avoir oublié, par exemple, le maire de New York quand il déclarait, à propos de DSK :

Je pense que c’est humiliant, mais vous savez, si vous ne voulez pas subir le « perp walk », vous n’avez qu’à pas commettre le crime…

Ça, évidemment, ce n’est pas vraiment la présomption d’innocence telle que nous la concevons. Et il conviendrait également de s’interroger sur la transformation du rituel dans l’Amérique moderne, où le perp walk paraît largement commandé par les exigences propres de la presse – comme il ressort des articles du New York Times cités plus haut.

Invention de la shame pride

Je ne veux pas finir sans citer le long fragment de la description, par Hawthorne, de la première apparition d’Hester Prynne, lorsque s’ouvre la porte de la prison et qu’elle doit faire ses premiers pas vers le pilori.

Quand la jeune femme – la mère de cette enfant – se tint en pleine lumière devant la foule, sa première impulsion sembla être de serrer l’enfant contre elle, moins dans un élan de tendresse maternelle que pour dissimuler ainsi un certain signe, qui était ouvragé ou fixé sur sa robe. En un instant, cependant, jugeant avec raison qu’un emblème de sa honte serait de piètre secours pour en cacher un autre, elle prit le nourrisson dans un bras et, le feu aux joues mais avec un sourire hautain, et un regard que la confusion ne ferait pas vaciller, elle parcourut des yeux le cercle de ses concitoyens et de ses voisins. Sur le haut de son vêtement, en fine étoffe rouge, entourée d’une complexe broderie de rinceaux fantastiques en fil d’or, apparut la lettre A. Elle était si artistement faite, et avec une telle fertilité et somptueuse luxuriance d’imagination, qu’elle semblait l’ultime et parfait ornement du vêtement qu’elle portait, et dont la splendeur s’accordait bien au goût de l’époque, mais excédait largement les limites imposées par les régulations somptuaires de la colonie.

La lettre A, qu’Hester Prynne est condamnée à porter sur son vêtement pour la désigner comme pécheresse publique, devient l’expression et le symbole de sa personnalité profonde, et le défi qu’elle jette à la face des bien-pensants de Boston. Il n’est pas interdit de penser qu’avec Hester Prynne, c’est aussi une autre Amérique qui paraît, celle qui se rebelle contre l’ordre puritain et met son génie à transformer les stigmates de la honte en emblème de fierté. Comme si la logique même du puritanisme appelait l’inversion des signes. Dans un monde traditionnel, on peut concevoir que la honte publique imposée à un individu s’accompagne chez lui du sentiment intérieur de son innocence – sur le modèle du « Dieu sait que je ne mens pas » de saint Paul. Dans le monde moderne, dans l’Amérique moderne dont Hawthorne raconte, en quelque façon, la naissance en parabole, la honte publique s’oppose moins à l’innocence intérieure qu’elle ne suscite sa propre subversion publique : c’est dans l’extériorité du signe qu’elle est subvertie, dans le retournement de l’emblème, qui permet à l’individu de proclamer à travers lui sa fierté d’être – non pas certes innocent (car Hawthorne n’est pas naïf) – mais, justement, un individu.