Vincent Descombes à l'Université de Nantes, 21 avril 2011

Oui, je sais, ça faisait longtemps. Le présent billet est séparé du précédent par un abîme de longues semaines. Je n’ai pas la prétention de penser que ça manquait à quiconque, mais n’arrive pas à me défendre d’un certain sentiment de devoir inaccompli, lorsque les parutions s’étalent un peu trop. Au menu du jour – comme souvent en période néfaste – on trouvera surtout les idées des autres. Elles se regroupent, sans trop d’arbitraire je crois, autour de la question des frontières et des identités. Pour commencer, un aperçu d’une conférence de Vincent Descombes sur « l’identité européenne ». Puis deux brèves notes de lecture, l’une sur l’ouvrage de Carl Schmitt Le Nomos de la terre, l’autre sur la dernière guerre picrocholine au pays de Descartes. J’ai dans les soutes un billet sur la « théorie du genre », qui agite pas mal certains milieux en ce moment, mais c’est loin d’être encore présentable. Avec un peu de chance, ce sera pour avant les vacances (les vôtres, s’entend).

« Le cosmopolitisme dans un seul pays » ?

Dans une conférence prononcée à l’université de Nantes le 21 avril dernier, le philosophe Vincent Descombes (dont il a déjà été question sur ce blog, par exemple, ici) abordait la lancinante question de « l’identité européenne ». Le titre, « l’identité européenne en souffrance », annonçait un propos plutôt sceptique. Le philosophe précisait bientôt qu’il fallait entendre ce « en souffrance » au sens « postal » d’une lettre en souffrance (plutôt qu’au sens nostalgique d’une identité qui aurait été autrefois pleine de vigueur et qui serait aujourd’hui mal-en-point) : l’identité européenne est en souffrance parce que personne ne sait vraiment où la chercher ni quand elle deviendra une réalité.

La question est traitée avec les moyens de la philosophie. Il ne s’agit pas pour Descombes de prescrire une ligne de conduite ou de militer pour tel ou tel projet, mais plutôt de réfléchir sur les concepts et les arguments qui sont régulièrement invoqués dans les débats sur l’Europe. Plus spécifiquement, le philosophe attire l’attention sur certaines contradictions, ou certaines inconséquences, qui passent facilement inaperçues dans le discours public, mais qui n’en constituent pas moins des obstacles insurmontables à la réalisation du « projet européen » – précisément parce que ces contradictions signalent des impossibilités pratiques (un peu comme si quelqu’un parlait avec enthousiasme du projet de tracer un cercle carré, sans s’apercevoir qu’il est impossible de réaliser une figure qui est logiquement impensable). Or le philosophe soutient qu’une telle impossibilité affecte la figure d’une Europe qui serait à la fois démocratique (comme tout le monde le souhaite) et « post-nationale », c’est-à-dire notamment dépourvue d’une identité collective.

On peut regarder en ligne l’intégralité de l’intervention (qui dure une heure), et du débat qui suivit. Ça bouge moins que dans un film d’aventures, mais ça fait réfléchir plus longtemps. Il est longuement question des idées avancées par le philosophe allemand Jürgen Habermas dans son livre L’Intégration républicaine, qui se veut un manifeste européen reposant sur l’idée que l’État-nation a vécu. Contre Habermas, Descombes mobilise un certain nombre d’arguments, empiriques ou conceptuels, qui constituent à mon sens une bonne leçon de philosophie politique. À la fin, c’est au texte de Marcel Mauss sur « la nation » que Descombes demandera, sinon la solution, du moins le principe d’une solution à la question de l’identité européenne. À travers Habermas, cependant, c’est au fond avec Rousseau que dialogue Descombes : car la question posée est celle de savoir si l’Europe à venir peut vraiment envisager de devenir une communauté civique, un ensemble démocratique, en se passant de l’équivalent d’un « patriotisme », c’est-à-dire d’un attachement affectif des citoyens au tout qui les rassemble. Chez Rousseau, la séparation était impensable. Habermas soutient qu’elle est non seulement pensable, mais hautement désirable – et Descombes avance un certain nombre de raison d’en douter.

Un de ses arguments récurrents de la conférence est la nécessité, lorsqu’on réfléchit à un ensemble politique (comme la nation ou l’Europe) de conjoindre toujours deux points de vue : le point de vue « intérieur » et le point de vue « extérieur ». D’un côté, il y a la manière dont l’ensemble auquel ils appartiennent se présente à ses membres, les citoyens ; de l’autre, la manière dont l’ensemble apparaît aux entités politiques qui l’entourent. La grande thèse de Descombes, si je ne m’abuse, est que le point de vue « intérieur » est celui du « contrat social », mais qu’il doit être complété par le point de vue extérieur, c’est-à-dire celui où l’entité politique apparaît, sur la scène internationale, comme un « individu » doté d’une identité collective. Et le reproche formulé par Descombes à l’encontre du projet européen tel qu’il se présente aujourd’hui, c’est de prétendre promouvoir l’Europe sans affronter la question « extérieure » – celle qui, en termes politiques, se traduirait par la volonté de fixer des frontières ou d’avoir une politique étrangère commune.

En gros, la nation démocratique se présente, « de l’intérieur », comme une libre association, et donc une collection d’individus qui ont voulu s’associer. Il n’est pas essentiel, à ce niveau, de parler d’une identité collective – et c’est peut-être dangereux si, par exemple, on prétend faire reposer l’appartenance au corps social sur le fait de partager des « traits communs » avec ses concitoyens, plutôt que sur la volonté de participer activement au processus délibératif qui est le cœur de la démocratie. En revanche, dès qu’on passe au plan international, l’unité politique apparaît comme un individu (par exemple, une nation) en rapport avec d’autres individus (d’autres nations). De ce point de vue, l’ensemble politique est doté d’une identité collective, d’une « personnalité » si l’on veut, capable de prendre des engagements internationaux, de parler d’une seule voix dans le « concert des nations ». Le point de vue du contrat social est un point de vue solipsiste : il fait comme si la société concernée était seule au monde ; et il faut se demander si l’Europe n’est pas aujourd’hui conçue selon ce point de vue, évidemment déficient au plan politique.

Descombes fait remarquer que Rousseau lui-même, dans le Contrat social, a explicitement marqué la place de ce point de vue externe. Autrement dit, il s’est montré conscient que le point de vue du contrat social (les « affaires intérieures ») devait être complété par le point de vue des affaires étrangères. Hélas, ce point a été perdu par les lecteurs de Rousseau, qui n’accordent guère d’importance à l’« Avertissement » qui ouvre le fameux ouvrage (« Ce petit traité est extrait d’un ouvrage plus étendu, entrepris autrefois sans avoir consulté mes forces… »), ni à l’ultime chapitre (IV, 9), où on lit ceci :

Après avoir posé les vrais principes du droit politique et tâché de fonder l’État sur sa base, il resterait à l’appuyer par ses relations externes ; ce qui comprendrait le droit des gens, le commerce, le droit de la guerre et les conquêtes, le droit public, les lignes, les négociations, les traités, etc. Mais tout cela forme un nouvel objet trop vaste pour ma courte vue…

Une chose, donc, est de « fonder » l’État, autre chose de « l’appuyer » : d’un côté, le contrat social ; de l’autre, les relations externes. Or une lecture unilatérale de Rousseau semble autoriser le projet d’une Europe foncièrement « ouverte » : tout pays désireux de participer à l’association doit pouvoir le faire, s’il est prêt à souscrire au « contrat social ». « Il est exclu d’exclure », résume Descombes. Oui, objecte-t-il, mais la question à poser est : « Qu’en penseront les autres ? » Que penseront les autres pays d’un ensemble politique qui exclut par principe de fixer ses frontières et ne reconnaît aucune raison de ne pas s’étendre indéfiniment ?

Et le philosophe de soutenir que, tant que nous n’avons pas de réponse claire à apporter à la question : qu’est-ce qu’être européen ?, le projet européen lui-même ne pourra pas sortir de ses contradictions.

Terre ferme, mer libre : le droit international selon Carl Schmitt

Les questions de frontières, de territoires, de lignes de partage, qui sont à l’arrière-plan de la conférence de Descombes, sont en revanche au cœur d’un important ouvrage de Carl Schmitt qui a été récemment traduit en français : Le Nomos de la terre. On est, avec ce livre, dans un univers intellectuel extrêmement différent de celui de Descombes. La tension entre les deux perspectives n’en est que plus féconde et, pour donner un aperçu des thèses du sulfureux Carl Schmitt, je ne saurais mieux faire que de recommander la lecture de la recension du livre publiée dans la toute nouvelle revue en ligne Res militaris, « revue européenne d’études militaires » animée par des chercheurs associés aux Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan. L’auteur de la recension est l’historien Martin Motte, spécialiste de géopolitique et d’histoire militaire. Il résume les thèses de Schmitt avant d’en esquisser l’interprétation, qui passe inévitablement par la question du passé national-socialiste de l’auteur. C’est passionnant et, à dire vrai, assez limpide pour que je n’ose rien ajouter – surtout avant d’avoir lu le livre en question… Le moins qu’on puisse dire est que le compte-rendu donne envie d’y regarder de plus près. Au cas où la dédicace de la recension à Émile Perreau-Saussine ne suffirait pas à trahir ma proximité avec son auteur, je précise qu’il s’agit d’un ami très cher, ce qui redouble mon plaisir à signaler l’article.

Du nationalisme en philosophie

Et parce que les questions qui précèdent sont des questions sérieuses, et qu’à l’aube des vacances un peu de délassement est bon à prendre, les curieux pourront s’essayer à la géopolitique de la philosophie française en se penchant sur le consternant article publié par le Nouvel Obs sur l’élection de la philosophe Claudine Tiercelin au Collège de France. L’article est un modèle de malveillance, tout rempli d’insinuations et de suggestions plus grotesques les unes que les autres. On peut le lire comme un paradigme du mauvais journalisme à prétention philosophique. Le philosophe Jacques Bouveresse, avec son ironie et sa probité habituelles, démonte la manœuvre dans un texte vigoureux, qu’on complétera utilement par ce très bon billet d’un blog que je découvre à cette occasion. L’article du Monde des livres consacrée à Claudine Tiercelin est superficiel mais a le mérite de faire abondamment parler l’élue du Collège de France.