Rien de tel qu’un titre belliqueux pour signaler au chaland que le bistrot est ouvert. En fait de claques, autant préciser tout de suite qu’il s’agira de celles qu’on distribue et non de celles qu’on prend. Personne ne m’a brutalisé durant ces vacances, qui furent excellentes, et mon envie de distribuer des tartes est elle-même maîtrisée, voire mollissante. Mais tant que j’en suis au racolage, autant signaler que c’est après quelques journalistes que j’en ai. La dernière fois que je me suis laissé aller à ce plaisir facile (mais inépuisable), j’ai été récompensé par tout un billet d’Aliocha, sous lequel s’était déroulé une conversation si animée et instructive qu’elle invite inexorablement à la récidive. J’ai hâte d’aggraver mon cas.

Commençons donc par celui qu’un ami, qui me signala l’affaire, appela une « tête à claques » – ce qui n’est pas pour rien dans le choix de mon titre : Christophe Barbier. L’homme à l’écharpe rouge, également rédacteur en chef de L’Express, continuait durant l’été à délivrer, avec une constance qui l’honore, ses éditoriaux en vidéo. Le 16 août dernier, Barbier arborait un bouc qui était peut-être pour lui le symbole des vacances (lorsque le barbier cesse de se raser lui-même), mais auquel on peut trouver un air vaguement méphistophélique. L’idée brillante de l’éditorial consistait à tirer parti d’un fait divers sinistre pour lancer un appel solennel à la légalisation de « l’euthanasie active ».

Suivant l’affaire à travers Le Monde (grâce aux articles – irréprochables – de Cécile Prieur), je ne pouvais imaginer qu’elle pût être de nature à – pour citer cette fois Libération – « relancer le débat sur l’euthanasie ». Et c’est pourtant bien ce que prétend faire Christophe Barbier, ainsi que divers comités qui se créent ici ou là pour soutenir le brave Dr Bonnemaison. À ce jour, tout indique que cet urgentiste de Bayonne a administré la mort à au moins quatre patients, de son propre chef, sans concertation avec quiconque, et notamment sans que les bénéficiaires de sa compassion aient émis la moindre demande d’une quelconque délivrance. On en est là, et le moins qu’on puisse dire est que l’empressement des sectateurs de l’euthanasie à s’emparer du fait divers a quelque chose de surréaliste.

Normalement, en effet, des faits comme ceux qui sont reprochés au toubib (mis en examen pour « empoisonnement sur personnes vulnérables ») devraient représenter un mauvais coup pour les partisans de la mort douce et consensuelle. Leur discours officiel consiste à invoquer la suprême liberté des malades en fin de vie, et à faire reposer tout leur argumentaire sur le consentement, la rigueur avec lequel il sera établi, le respect scrupuleux du « choix de mourir ». On s’attendrait donc à ce qu’ils s’empressent de faire part de leur désapprobation, qu’ils expliquent que leur cause n’a rien à voir avec ces gestes prohibés même par les législations les plus libérales, bref, qu’ils se désolidarisent bruyamment d’une initiative aussi mal avisée. Pas question pour eux de semer la panique dans les familles qui amènent leur aïeul grabataire à l’hôpital du coin, confiantes dans la médecine et le dévouement du personnel hospitalier.

S’emparer de ces homicides pour faire avancer la cause de l’euthanasie, c’est un peu comme si les apôtres du vagabondage sexuel (ou de l’art français de la séduction) avaient profité de l’affaire DSK pour lancer un débat sur la décriminalisation du viol. Il fallait oser. Barbier l’a fait.

Alors forcément, on se pose des questions. Par exemple celle de savoir si les partisans de l’euthanasie n’ont pas enfin tombé le masque. Je m’étais étonné ailleurs qu’ils éprouvent habituellement le besoin de travestir la nature des actes dont ils réclament la consécration légale. Ils ne parlent pas de donner la mort à un malade incurable, mais seulement de lui fournir une assistance pour « mourir dans la dignité ». Parfois ils reculent même devant le mot d’euthanasie, jugé porteur d’associations mentales qui pourraient desservir la cause.

La solidarité spontanée et sans réserve qu’ils manifestent aujourd’hui à l’égard d’un médecin accusé d’homicides pourrait bien révéler enfin le fond de leur pensée. À écouter Barbier, en tous cas, on ne peut guère douter qu’il y a des gens qui aimeraient bien pouvoir évacuer de notre environnement tous ces corps infirmes, tous ces visages difformes, tous ces impotents qui sont irrémédiablement tombés « en dessous d’un certain seuil de dignité ». Car il semble entendu que la dignité humaine a des seuils, et qu’en deçà de ce seuil il vaut mieux faire disparaître les existences encombrantes. Notre sens de l’humanité en sortira certainement grandi.

Mais puisque Barbier en appelle à un « grand débat » à l’occasion de la campagne présidentielle, on peut aussi se poser la question de la nature du débat qu’il convient réellement de lancer. Barbier dit, à un moment, quelque chose de juste : que la question de la « dépendance » (un mot qui en dit long sur le lien que nous faisons entre « dignité » et autonomie) ne peut se réduire à des problèmes de budgets à affecter. Et, en un sens, il suggère qu’au-delà des finances et des moyens matériels, notre attitude face à la fin de vie relève d’un choix éthique qui engage toute la société. Or il n’est pas inéluctable que ce choix soit celui de l’euthanasie. Il pourrait être aussi celui de l’accompagnement et de la compassion. Il pourrait être celui du changement de notre regard sur la maladie et la dégénérescence.

Il y a quelques mois, interrogée à propos de la publication de sa correspondance avec Jean Vanier, Julia Kristeva – qu’on connaît comme l’intellectuelle prolifique qui partage la vie de Philippe Sollers, mais dont on apprend qu’elle est aussi la mère d’un enfant handicapé – déclarait au Monde :

L’humanisme ne sait pas accompagner la mortalité : je ne dis pas « la mort » ; nous sommes si forts en commémorations ! Je parle de la mortalité en nous. La mortalité qui sculpte le vivant jusqu’à le rendre parfois handicapé se conjugue au singulier, elle est créatrice de surprises, parfois de créativités insoupçonnées.

Et de dénoncer avec véhémence « le culte de la performance-excellence-jouissance [qui] devient la norme de la modernité sécularisée », et l’incapacité de l’humanisme à produire un « discours » sur l’amour, la tendresse, le dévouement envers celui ou celle, toujours singulier, que sa « déficience » place en dehors de nos normes de bien-être. C’est là, me semble-t-il, le nœud du débat qu’il faut engager.

Il est d’ailleurs assez facile à transcrire en termes politiques. En retenant l’hypothèse la plus favorable, les partisans de l’euthanasie réclament, non le droit de la société à se débarrasser de ses membres « indignes », mais celui pour chacun de négocier sa propre mort. Ce n’est donc pas forcer le trait que de dire que le modèle privilégié est celui du contrat reposant sur le consentement : un modèle qu’on pourrait dire « libéral » – à cette nuance près, qui n’est pas négligeable, que les partisans de l’euthanasie revendiquent non seulement la création d’un droit (à « mourir dans la dignité »), mais celle d’un nouveau devoir (pour le corps hospitalier, de déférer à la volonté de mourir exprimée par le patient).

L’autre branche de l’alternative, c’est d’aller au bout de la logique sociale de la loi de 2005 : garantir réellement à tous les patients l’accès aux soins palliatifs (on en est très loin, comme le rappelait, à l’occasion de l’affaire de Bayonne, la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs). Et, au-delà, regarder en face la dérive d’une société qui tend à exclure ses malades et ses infirmes, et se demander si nous voulons vraiment les pousser vers la sortie définitive, ou les ré-introduire parmi nous en acceptant de les porter, de les entourer, de les regarder avec tendresse et respect. Convaincus que c’est en accompagnant ceux qui meurent que nous pouvons expérimenter jusqu’au bout la grandeur fragile d’une existence humaine. Cette logique est celle de la solidarité entre les générations, qu’il n’y a aucune raison de restreindre à une affaire de moyens financiers, mais qui relève d’abord de la volonté de vivre tous ensemble en acceptant de dépendre les uns des autres, et de veiller jusqu’au bout sur les plus faibles d’entre nous.

Je ne pensais pas écrire aussi longuement sur l’épisode Barbier. Du coup, plutôt que de passer à un autre sujet de mécontentement, je conclus en risquant le cliché. La tirade de l’homme à l’écharpe rouge appelant à légaliser l’euthanasie active me fait souvenir du propos d’un ami africain qui me disait récemment que, s’il envie à bien des égards notre société, notre manière de vivre, sur un point du moins il ne nous comprend pas : c’est notre volonté de ne pas avoir à entourer nos vieux jusqu’au bout, dans l’humiliation de leur déchéance, de leur incontinence, de leur démence parfois. C’était pour lui une évidence, une loi fondamentale de la vie, que les enfants aient un jour à se faire les parents de leurs parents. On appelait cela la piété – la piété filiale – et je sentais bien que notre impiété lui inspirait un dégoût mêlé d’incrédulité.

Or la bonne nouvelle, d’après Le Monde du 29 août dernier, c’est qu’en 2050, « un humain sur quatre devrait être africain » : espérons donc que, d’ici là, nous n’aurons pas réussi à les convaincre de la supériorité en tout de nos chères valeurs occidentales. Avec un peu de chance, le temps viendra où ce sont eux qui nous donneront enfin des leçons de dignité. Une dignité dont (puisque j’ai parlé de cliché) j’ai trouvé récemment une expression bouleversante dans cette photo récemment primée dans un festival américain de photo-journalisme :

Photograph: Andrew McConnell/ PANOS

On y voit Joséphine Mpongo, violoncelliste de l’orchestre symphonique Kimbanguiste (l’unique orchestre symphonique d’Afrique centrale) s’entraîner dans le lieu de répétition du groupe, avec une expression d’absorption sereine dans son art qui vaut tous les discours sur la dignité. Si vous voulez de la joie pour affronter la rentrée – ce qui est, à tous égards, préférable à l’envie de distribuer des claques – regardez donc la bande annonce du film qu’une équipe allemande vient de consacrer à cet orchestre symphonique: