Il est sans doute assez tentant de dauber sur les « journées du patrimoine ». Ces longues files de badauds qui, chaque année à date fixe, vont s’enfourner du patrimoine avec la même docilité qu’elles vont, au solstice d’été, consommer de la musique le jour de la fête éponyme, en attendant d’essayer les transats à rayures de Paris-Plage, elles offrent à l’ironie une cible facile. En cédant à la tentation, toutefois, j’ajouterais la mauvaise foi à la condescendance, puisque après tout je n’ai jamais eu la moindre velléité de faire la queue pour visiter l’Élysée ni même – cette proposition alléchante figure au programme des « journées » à Lyon, – l’Unité de traitement et de valorisation énergétique de Gerland (où furent traitées, nous dit-on, 230 000 tonnes d’ordures ménagères en 2010). Je ne suis pas sûr, en fait, de savoir à quoi ressemblent les Journées du patrimoine quand on y participe. Si ça se trouve, c’est aussi plaisant qu’instructif. Je ne ferai donc pas d’ironie. À l’idée de patrimoine, en revanche, au patrimoine en soi, je veux bien payer mon tribut. C’est une idée qui a de la branche. Pour le moins, elle se laisse volontiers annexer à quelques unes de mes marottes, ce qui devrait faire la matière d’un billet de circonstance.

Nous n’avons pas toujours su que nous avions un patrimoine, au sens que le mot a reçu aujourd’hui. Les historiens sont d’accord pour faire de la Révolution le moment décisif, et le nom de l’abbé Grégoire se détache alors avec un relief singulier. La Convention avait certes déjà pris, avant lui, toute une série de mesures pour enrayer les pillages, destructions et incendies qui se donnaient libre cours un peu partout, les décrets restaient souvent sans effet – d’autant que la même Convention ne laissait pas d’alimenter la fureur des démolisseurs en invitant régulièrement le peuple à faire disparaître partout les emblèmes du « fanatisme » et de la « superstition », et tout ce qui pouvait rappeler « le règne des tyrans ». Comme devait le dire Grégoire à la tribune, si l’on veut brûler tous les livres imprimés « avec le privilège du roi », il n’en restera bientôt plus un seul. Les trois « rapports » présentés successivement par Grégoire pour mettre fin au « vandalisme » (« j’ai créé le mot, disait-il, pour tuer la chose ») marquent vraiment la naissance de l’idée de patrimoine. Grégoire n’a pas créé le mot – je ne crois pas qu’il l’emploie dans le sens actuel – mais il a sans doute inventé la chose.

L’intérêt de la trouvaille tient au fait, dont l’évêque constitutionnel de Blois était bien conscient, qu’en un sens profond, le « vandalisme » était dans la logique même de la Révolution : du passé faire table rase ; repartir de zéro, sur des bases rationnelles ; construire une société nouvelle, non en prolongeant les efforts incertains du passé, mais à partir des seules « lumières naturelles » dont dispose l’esprit humain une fois purgé de ses « préjugés » – tout cela est actif, et puissamment, dans les années fiévreuses qui voient disparaître la monarchie. Il peut alors sembler exclu d’avoir à conserver quoi que ce soit qui rappelle l’ordre ancien.

Le seul maintien de l’ordre public pouvait assurément fournir des motifs pour réprimer le pillage, et condamner ceux qui, dilapidant des collections précieuses et des objets d’art, cherchaient à s’enrichir en profitant de la Révolution : mais cela, la Convention l’avait tenté sans grand succès. Les idées dont elle se réclamait par ailleurs n’étaient pas de nature à décourager les destructions : au nom de l’égalité, et de l’exaltation révolutionnaire de la pure « énergie », la science et l’érudition, le goût de la belle ouvrage et même le simple talent, étaient tenus en suspicion ; la haine de toute « particularité », réputée incompatible avec l’unité indivisible de la république, faisait paraître indifférent ou dangereux tout ce que le passé offre de bizarre, d’archaïque, de local, en un mot tout ce qui est « enraciné » ; et par dessus tout, ces monuments, ces statues, ces missels, ces médailles, portaient le stigmate, indélébile apparemment, de devoir leur existence, et souvent d’appartenir, aux « ennemis du peuple » : clergé, religieux, aristocrates, tous confondus dans l’opprobre.

L’habileté de l’abbé Grégoire fut de s’attaquer à ces motifs sans tenir un discours passéiste, conservateur ou élitiste – ce qui l’aurait rendu inaudible. Il le fait, au contraire, en trouvant un moyen « moderne » de réconcilier la Révolution avec le passé, l’art et le talent. Dans les monuments et les œuvres des temps antérieurs, il invite à regarder, non la religion qui les a inspirés, ni l’aristocratie qui les amassés, mais uniquement « le génie » qui s’y exprime. Autrement dit, la valeur individuelle de l’artiste et sa liberté créatrice. Et de proposer de lier « le génie d’une manière indissoluble à la cause de la liberté ». « Une horde de brigands ont émigré ; mais les arts n’émigreront pas. Comme nous, les arts sont enfants de la liberté ; comme nous ils ont une patrie, et nous transmettrons ce double héritage à la postérité. » On est déjà tout près de la notion de patrimoine.

La préservation du passé, telle que la présente Grégoire, est la condition du progrès de « la morale et des lumières ». Elle permet, par le contact avec des chefs-d’œuvres anciens comme avec des essais imparfaits, la multiplication des « caractères originaux ». « Nous aurons plus d’écarts, mais aussi plus de découvertes ». « Législateurs, poursuit-il, que vous prescrit l’intérêt national ? c’est d’utiliser au plus tôt vos immenses et précieuses collections, en les faisant servir à l’instruction de tous les citoyens. »

C’est cette idée qui justifie la thèse principale de Grégoire : les monuments – comme aussi les plus humbles ouvrages, ainsi que les techniques et les machines (il est à l’origine du Conservatoire des arts et métiers) – n’étaient qu’en apparence la propriété des moines et des nobles. Ils sont en vérité le bien de la nation, injustement accaparé par quelques uns. « Un grand homme est une propriété nationale » : voilà pour le respect dû aux livres, qui forment des maillons de « la grande chaîne des êtres et des vérités ». « Que le respect public entoure particulièrement les objets nationaux qui, n’étant à personne, sont la propriété de tous » : là, le patrimoine est entièrement conçu et prêt à l’emploi.

Parler de patrimoine, c’est en effet, en mobilisant un terme juridique, définir un lien entre l’ensemble indéfini, bigarré, protéiforme, des œuvres du passé, et la nation « une et indivisible ». C’est supprimer d’un trait la particularité des circonstances et des propriétés pour la rassembler dans une propriété commune. On sait que l’unification fut la grande affaire des républicains d’alors. Pour beaucoup d’entre eux, l’opération supposait essentiellement de mobiliser l’énergie guerrière et de traquer partout la dissidence et les singularités. Grégoire appartient à une autre espèce de républicains – les « brissotins », les « girondins » – qui résiste tant bien que mal au jacobinisme, et  parvient parfois, comme ici, à faire valoir que l’émancipation ne passe pas forcément par l’arrachement.

Ce que je trouve intéressant dans l’idée de patrimoine, telle qu’elle se formule chez Grégoire, c’est qu’elle permet de corriger un principe abstrait, et comme tel potentiellement destructeur – celui de l’unité nationale, celui de l’égalité, celui de la « régénération » – en inventant une nouvelle manière de se relier à ce qui risque d’être sacrifié, et sans quoi il n’existe pas d’avenir pour la liberté, ni même pour la simple vie sociale. Et le point important ici est que la formule soit nouvelle : qu’elle soit authentiquement moderne, acceptable, en tant que telle, par la pensée dominante, tout en parvenant à inclure ce qui paraissait devoir être oublié ou aboli.

De ce point de vue, l’invention du patrimoine est peut-être la première instance d’un phénomène qui se reproduira lors d’étapes décisives pour l’installation durable de la république en France. Ainsi avec la loi autorisant les syndicats, en 1884 (j’en ai déjà parlé ailleurs), à propos de laquelle l’historienne Mona Ozouf écrit justement (je la soupçonne d’avoir puisé comme moi l’idée dans la lecture de Louis Dumont) : « Consacrer le droit syndical n’est rien d’autre que reconnaître l’existence, entre l’État et les individus, d’intérêts collectifs qui surplombent les intérêts individuels » – ce que précisément refusait la loi Le Chapelier. Ainsi, également, avec les lois de séparation votées en 1905, lorsque l’Assemblée rejette la proposition radicale consistant à transférer à l’État la propriété des biens des fabriques et des diocèses – finalement dévolue à des associations cultuelles, composées de fidèles. À chaque fois, il s’agissait de trouver le moyen de composer le principe abstrait, universaliste, et comme tel toujours maintenu en haut de l’échelle des valeurs, avec les exigences nées des réalités de la vie sociale, donc aussi de l’histoire et des particularités.

L’idée de patrimoine n’est assurément plus, aujourd’hui, ce qu’elle était chez l’abbé Grégoire. On passerait pour un fieffé réactionnaire, si l’on parlait encore du patrimoine comme essentiellement utile à la grandeur nationale – et, toute nostalgie mise à part, on n’aurait pas entièrement tort, s’il est vrai que Grégoire, emporté par son élan, allait jusqu’à faire gloire aux armées républicaines de ramener dans leurs bagages les trésors de la Belgique et des Pays-Bas (« la République acquiert par son courage ce qu’avec des sommes immenses Louis XIV ne put jamais obtenir. Craver, Vandyck et Rubens sont en route pour Paris, et l’école flamande se lève en masse pour venir orner nos musées… »: voilà qui sonnerait mal, à l’heure où les Journées du patrimoine sont devenues «européennes»). Reste qu’on doit une bonne idée au brave abbé, et l’impulsion qui permet aux badauds, au moins deux jours par an, de visiter aujourd’hui de bien beaux monuments, intimidés peut-être par les proportions grandioses, déconcertés sans doute par une beauté qu’on a parfois renoncé à leur faire apprécier, mais s’y promenant malgré tout en y étant chez eux.

PS (20/09/2011): on trouve le texte du premier «Rapport» de l’abbé Grégoire ici (sur GoogleBooks, version beaucoup plus lisible que sur Gallica, bien qu’il s’agisse de la même édition du texte).