Rousseau, qui avait sans doute beaucoup de défauts, mais pas celui d’être un incorrigible optimiste, adressait en son temps cet avertissement aux Polonais, qui n’est pas forcément dépourvu d’actualité à l’heure des révolutions arabes… et de « l’indignation» mondialisée :

Je sens la difficulté d’affranchir vos peuples. Ce que je crains n’est pas seulement l’intérêt mal entendu, l’amour-propre et les préjugés des maîtres. Cet obstacle vaincu, je craindrais les vices et la lâcheté des serfs. La liberté est un aliment de bon suc mais de forte digestion, il faut des estomacs bien sains pour le supporter.

Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l’idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s’imaginent que pour être libres il suffit d’être des mutins.

Fière et sainte liberté ! Si ces pauvres gens pouvaient te connaître, s’ils savaient à quel prix on t’acquiert et te conserve, s’il sentaient combien les lois sont plus austères que n’est dur le joug des tyrans, leurs faibles âmes, esclaves des passions qu’il faudrait étouffer, te craindraient plus cent fois que la servitude ; ils te fuiraient avec effroi comme un fardeau prêt à les écraser.

Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, [6.], « Question des trois ordres »

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