Václav Havel (1936-2011)

La mort de Václav Havel m’a fait ressortir les notes prises, dans les années 1990, sur ses essais et discours politiques qui commençaient à être publiés en français. Je constate avec un peu de surprise que ces lectures ont dû être assez importantes pour moi, puisque je trouve dans mes notes des idées qui n’ont cessé depuis de me tenir à cœur. Peut-être parce que Havel – différent en cela d’un Soljenitsyne (pour qui il professait la plus grande admiration) – écrit pour ainsi dire de l’intérieur de l’occident, et que les questions qu’il discute ont toujours été aussi les nôtres. Il y a chez Havel une modestie, une ironie qui doit être assez typique de la culture « Mittel Europa », car on la retrouve chez son compatriote Kafka ou chez les satiristes viennois comme Karl Kraus ou Lichtenberg. Havel n’a jamais été un homme de système, il n’a pas voulu jouer au « penseur » : au plus fort de son affrontement avec le régime tchèque – l’un des plus conservateurs du bloc soviétique après 1968 – comme une fois porté au sommet du nouvel État, il ne s’écarte pour ainsi dire jamais de sa vocation unique d’écrivain. Mais il entend celle-ci comme une singulière exigence : celle de scruter sans cesse les profondeurs de l’homme et de la vie sociale pour en exprimer « la vérité » à la fois banale et éthiquement exemplaire. De là, chez lui, un certain détachement vis-à-vis de l’efficacité politique à court terme, mais aussi la conviction que cette vérité-là représente aussi l’enjeu politique par excellence, aussi bien lorsqu’on vit au sein de ce qu’il appelait « le système post-totalitaire » (en gros, celui des pays de l’Est après la période stalinienne) que dans le confort des démocraties occidentales. On peut, je crois, faire de cette exigence de vérité le fil conducteur de sa vie. Plus modestement, j’en ferai le fil conducteur de ce petit hommage que j’espère dépourvu de prétention.

Engagement et réticence

Une image revient parfois chez Havel pour parler de son « engagement » : celle de l’entrée en scène. Autant que je me souvienne, il l’a utilisée notamment pour expliquer son premier acte politique majeur, la prise de défense d’un groupe de rock tchèque accusé, en 1968, de promouvoir un art décadent. « Je savais qu’il y avait quelque chose à faire, et je me suis rendu compte que c’était à moi de le faire ». Le procès des musiciens était une attaque ouverte contre la liberté de l’esprit, de la création artistique, et révélait que le pouvoir voulait éliminer tout ce qui pouvait sembler différent et indépendant. Les prises de position de Havel provoquèrent son premier emprisonnement. Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont Havel s’est décidé à ne pas vivre exclusivement pour son œuvre dramatique et, malgré la conscience de ses faiblesses personnelles, à s’exposer sur la scène politique. Dans Interrogatoire à distance, un livre paru à Prague en 1986 sous forme de « samizdat », de publication clandestine, Havel dit qu’il doit cette conception à Jan Patocka, qui lui avait dit : « L’épreuve réelle d’un homme ne consiste pas dans la façon dont il réalise ce qu’il a décidé de faire mais dans la façon dont il réalise le rôle que le destin lui a assigné. » Et Havel commente :

En fait, il est difficile de savoir quel rôle nous a été assigné. Dans un certain sens, tous. Car nous avons fait un premier pas, qui en a entraîné un autre. Ainsi, logiquement, le mouvement s’est enclenché, en partie malgré nous. Il se peut que sans ce premier pas, rien ne se serait passé. Avons-nous donc le droit de nous plaindre ? (Interrogatoire à distance [1986], Éditions de l’Aube, 1989, p. 68)

On peut parler ici d’une conception « dramatique », au sens théâtral du terme, de l’engagement. Cette manière s’écarte de deux grands modèles qui nous servent souvent à concevoir un engagement politique. Il y a, d’une part, la manière Machiavel : le succès politique est la rencontre d’un talent personnel, d’une virtù, et de la fortuna. L’homme politique croit à son destin, il veut prendre l’histoire en main, mais la réussite de l’opération dépend de sa capacité à saisir l’occasion favorable, qui lui est apportée par les événements. À cette conception qu’on peut dire « réaliste » s’oppose la conception « romantique », la manière Hugo : ce qui justifie l’engagement, c’est la croyance en la mission supérieure du poète, de l’intellectuel, réputé jouir d’une accointance spéciale avec les vérités ultimes. Sa fonction est celle d’un guide, d’un prophète. La légitimité de l’engagement découle des hautes vérités dont l’artiste est réputé le dépositaire.

Or Havel n’était, en ce sens, ni « réaliste », ni « romantique ». Il ne s’engage pas parce qu’il sait depuis toujours avoir un destin politique ; il ne s’engage pas non plus parce qu’il se croit doté d’une lucidité supérieure. Il s’engage parce qu’il est doté, comme tout le monde, d’une lucidité ordinaire. Un moment est venu, en effet, où il devint évident que « c’était à lui », comme on le dit d’un acteur qui doit entrer en scène. La scène, la situation, avait tourné de telle façon que ce qu’il était, ce qu’il avait fait jusqu’à lors, la notoriété qu’il avait acquise comme auteur de théâtre, etc., le désignaient comme celui qui devait tenir un certain rôle. D’autres, peut-être, auraient pu le faire : mais moins bien, avec moins de légitimité, moins de savoir-faire. Il y a bien une forme d’appel dans ce type d’engagement, mais ce n’est pas l’appel intérieur de l’ambition, ni celui de la vocation prophétique. C’est l’appel tout extérieur d’une situation objective qui dessine, comme en creux, un rôle à tenir par quelqu’un – quiconque se trouve doté, à ce moment, des conditions pour tenir ce rôle. La situation n’est ni choisie, ni encore moins guettée par l’acteur qui s’engage. Il peut la juger désagréable ou manifestement dangereuse, mais il sait aussi qu’il est attendu. Une vérité est bel et bien en jeu ici, mais bien différente de celle dont se croit porteur l’engagé romantique. C’est la vérité banale d’une situation humaine, qui ne requiert pour être « lue » que le sens moral ordinaire, la common decency dont parlait Orwell. Cette vérité n’a rien de mystérieux. Elle ne suppose aucune clairvoyance surnaturelle, seulement une lucidité ordinaire et le courage d’en tirer les conséquences.

Moralement parlant, la caractéristique principale de ce type d’engagement n’est pas exactement le courage, pourtant évidemment nécessaire, mais la réticence. C’est un mot qui revient souvent sous la plume de Havel. Dans la citation ci-dessus, on retrouve l’idée dans cet « en partie malgré nous » qui me semble typique de la manière Havel. La « réticence », chez lui, c’est assurément d’abord la méfiance à l’égard des utopies – thème du texte « Anatomie d’une réticence » (1985) où il traite du « pacifisme » et des campagnes occidentales pour le désarmement, « vus de l’Est ». Mais dans le cadre d’une conception « dramatique » de l’engagement, la réticence signifie aussi que l’écrivain, l’intellectuel qui s’engage le fait au rebours de son inclination personnelle, par simple fidélité à la vérité de la situation où il se trouve malgré lui placé. Normalement, l’écrivain ne devrait pas avoir à s’engager. S’il le fait, c’est « malgré lui ».

Dictature et consommation

Dans ses Essais politiques réunissant des textes écrits entre 1975 et 1989, Havel revient à de nombreuses reprises sur le « système post-totalitaire ». Il livre des éléments d’analyse extrêmement riches sur le fonctionnement du pouvoir, la nature de la dissidence, la « dé-moralisation » que produit le régime communiste. Une idée me semble importante encore aujourd’hui, notamment parce qu’elle permet peut-être de comprendre un peu mieux ce qui est arrivé aux sociétés de l’Est après 1989. C’est l’idée que l’effet caractéristique des régimes communistes n’est pas du tout la disparition de la « sphère privée » mise en avant par Hannah Arendt dans ses analyses du totalitarisme. C’est, tout au contraire, le repli généralisé des citoyens sur la sphère privée. Dans le système post-totalitaire, ce repli est le résultat d’une peur diffuse et omniprésente : en gros, tout le monde a quelque chose à perdre à ne pas jouer le jeu des apparences. « Même le plus humble des manœuvres peut être déclassé, affecté à un travail plus pénible, gagner moins ; même lui peut regretter amèrement d’avoir, dans une réunion ou un café, dit ouvertement ce qu’il pensait » (« Lettre ouverte à Gustav Husak » [1975], dans Essais politiques, Calmann-Lévy, 1989, p. 13). « Si la peur se profile derrière les efforts d’autodéfense visant à préserver ce que l’homme possède, on peut observer, de plus en plus souvent, que l’égoïsme et l’arrivisme deviennent le moteur principal des visées agressives que l’individu déploie pour obtenir ce qu’il n’avait pas jusque là » (ibid., p. 14).

En ce sens, le système post-totalitaire est beaucoup moins l’opposé du type d’existence que proposent les sociétés démocratiques de l’Ouest qu’une façon un peu différente de promouvoir un type humain unique, celui du consommateur. Ce système est, dit Havel, « s’est développé sur le terrain de la rencontre historique de la dictature avec la société de consommation » (« Le pouvoir des sans-pouvoir » [1978], ibid., p. 85). C’est ce qui fait de ce régime quelque chose d’éminemment « moderne », et non « une espèce de malentendu incompréhensible de l’histoire, un de ses déraillements irrationnels ni le résultat d’une volonté supérieure diabolique ». « Cela n’a pu arriver et cela ne peut exister que pour cette raison qu’existent manifestement dans l’homme moderne certaines dispositions qui lui permettent de créer ou, tout au moins, de supporter un tel système » (ibid.).

Il me semble que ces propos éclairent le désappointement de ceux qui espéraient que la chute du communisme allait, par elle-même, produire un immense réveil spirituel, comme si des énergies latentes allaient soudain être libérées et, peut-être, entraîner à leur suite un occident endormi. Ce qui se préparait à l’Est était moins une révolution spirituelle qu’une extension désormais sans entrave de l’instinct de consommation.

La vie dans la vérité

Il est courant de définir le totalitarisme par l’emploi éhonté du mensonge. Pour Havel, le phénomène important n’est cependant pas que l’État ment en permanence. Il est plutôt que l’ensemble des citoyens soit amené à vivre « dans le mensonge », c’est-à-dire à participer lui-même au mensonge. J’avais été frappé par l’exemple très concret qu’il prenait pour faire comprendre ce que signifie « la vie dans le mensonge » : c’est celui d’un marchand de légume qui accepte de placer sur son étal une affichette proclamant « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Il le fait parce que, sinon, il aura des ennuis. Mais par ailleurs, il ne se soucie absolument pas du slogan et de ce qu’il peut signifier. Il utilise le langage, dès lors qu’il place l’affichette, mais non pour signifier quelque chose avec des mots. Le langage est ici accessoire, c’est l’affichette qui importe, le fait qu’elle soit là, comme sur les autres étalages, comme dans les autres vitrines. Elle veut juste dire quelque chose comme : « Je ne veux pas d’ennuis ». Mais en même temps, elle contribue, à sa place modeste, à la pérennité du système. Elle renforce la conviction généralisée qu’il faut faire comme tout le monde et qu’il n’y a rien de mal à afficher un slogan idéologique pour ne pas avoir d’ennuis.

L’individu n’est pas forcé de croire à toutes ces mystifications. Il doit cependant se conduire comme s’il y croyait ou au moins le tolérer en silence, ou encore être en bons termes avec ceux qui les opèrent.

Mais cela l’oblige déjà à vivre dans le mensonge.

Il n’est pas forcé d’accepter le mensonge. Il suffit qu’il ait accepté de vivre avec lui et en lui. Car par cet acte déjà, il conforte le système, il l’accomplit, il le fait, il est le système. (ibid., p. 77)

Je suis assez frappé de la facilité avec laquelle on peut transposer ces analyses à la vie que nous menons, et notamment à celle qui se reflète dans le miroir médiatique. Certes il paraît difficile de parler d’idéologie ou de mensonge officiel, et l’on chercherait en vain les « agents » chargés de la surveillance de tous. En revanche, on peut constater assez facilement à quel point il est facile d’accepter, pour quelques avantages matériels, de prononcer des phrases vides de sens, d’employer les mots de tout le monde sans s’interroger sérieusement sur leur signification, en ne s’attachant qu’à leur fonction de symbole. Il y a des slogans, des tournures qui signifient seulement que l’on est d’accord, qu’on fonctionne dans le bon sens, qu’on adhère aux bonnes valeurs. Personne ne se soucie de ce que vous pensez vraiment, et éventuellement des raisons que vous avez de le penser ; mais on ne vous pardonnera pas de vous écarter du discours convenu ou d’envoyer un « mauvais signal ». En période de campagne électorale, les exemples seraient, je pense, assez faciles à trouver. Mais cela ne vaut pas que pour la politique : à titre purement anecdotique, j’ai été frappé d’une formule étonnamment violente lue dans un banal article consacré aux recherches les plus souvent effectuées en 2011 sur Google. Le journaliste de Libération signale le succès d’un chanteur de rap, Colonel Reyel, qui figure dans la liste « pour avoir commis Aurélie, déjection anti-avortement à polémique ». Il s’agit d’une chanson, pas d’un crime contre l’humanité. On a pourtant l’impression que le journaliste ne pouvait se soustraire au devoir de manifester avec outrance sa condamnation morale, comme s’il craignait quelque censure immanente. Cela fait partie, pour parler comme Havel, des choses à faire si l’on veut s’en sortir dans la vie. Mais, « par l’implication de sa personne, il contribue à former la norme générale et exerce une pression sur ses concitoyens » (ibid., p. 83).

Pour Havel, la crise commune aux sociétés de l’Est et de l’Ouest est d’ordre éthique – il dit aussi parfois : « spirituel » – parce qu’elle a sa racine dans le consentement au mensonge. Or il ne s’agit pas d’un mensonge « méphistophélique », du choix du faux pour le faux : il s’agit d’un mensonge « pragmatique », utile à court terme, susceptible de résultats tangibles, condition, tout simplement, du maintien du confort et éventuellement de son amélioration. C’est pourquoi l’opposé de la « vie dans le mensonge », ce que Havel appelle logiquement la « vie dans la vérité » suppose essentiellement de faire place à d’autres motifs que les motifs pragmatiques et, notamment, à se soucier de « faire le bien par principe, pour l’amour du bien ». Comme cela m’ennuie d’écrire des phrases grandiloquentes, je préfère renvoyer au grand texte sur « le pouvoir des sans-pouvoir », qui développe abondamment ces idées et leur donne, mieux que je ne peux le faire, une portée concrète. Je crois cependant que Havel a dessiné, en parlant de « vie dans la vérité », une sorte de programme. Je termine donc cette petite évocation en recopiant quelques textes qui, à divers titres, m’ont particulièrement frappé lorsque je les ai lus. Ils permettent en même temps, je crois, de mesurer la stature intérieure de la grande figure qui vient de disparaître.

Du « Pouvoir des sans-pouvoir » (1978)

« On pourrait dire de manière très simplifiée que le système post-totalitaire s’est développé sur le terrain de la rencontre historique de la dictature avec la société de consommation. Est-ce que l’adaptation tellement générale à la « vie dans le mensonge » et le développement tellement aisé de l’« autototalitarisme » social ne sont pas en rapport avec la répugnance générale de l’individu de la société de consommation à sacrifier quoi que ce soit de ses acquis matériels au nom de sa propre intégrité spirituelle et morale ? Est-ce que cela n’a pas de rapport avec sa capacité à renoncer à ce « sens supérieur » face aux appâts superficiels de la société moderne ? Avec sa capacité à se laisser séduire par l’insouciance du troupeau ? La grisaille et le vide de la vie dans le système post-totalitaire ne sont-ils pas finalement l’impage caricaturale de la vie moderne en général ? Et ne sommes-nous pas en réalité – bien que nous soyons selon des critères extérieurs de civilisation loin derrière lui – une espèce de mémento pour l’Occident, lui dévoilant sa tendance latente ? » (dans Essais politiques, p. 85-86)

De « La politique et la conscience » (1984)

« Il me semble que tous – que nous vivions à l’Ouest ou à l’Est – nous avons une tâche fondamentale à remplir, une tâche dont tout le reste découlerait. Cette tâche consiste à faire front à l’automatisme irrationnel du pouvoir anonyme, impersonnel et inhumain des idéologies, des systèmes, des appareils, des bureaucraties, des langues artificielles et des slogans politiques ; à résister à chaque pas, et partout, avec vigilance, prudence et attention, mais aussi avec un engagement total ; à nous défendre des pressions complexes et aliénantes qu’exerce ce pouvoir – qu’elles prennent la forme de la consommation, de la publicité, de la répression, de la technique ou d’un langage vidé de son sens (langage qui va de pair avec le fanatisme et nourrit la pensée totalitaire) ; à emprunter nos critères au monde naturel, sans nous soucier des railleries auxquelles nous seront exposés, et à revendiquer de nouveau pour ce monde la signification décisive qu’on lui dénie ; à respecter avec l’humilité des sages ses frontières et le mystère qui se situe au-delà de l’horizon ; à avouer qu’il y a dans l’ordre de l’être quelque chose qui dépasse manifestement toutes nos compétences ; à nous rapporter continuellement à cet horizon absolu de notre être, horizon qui – pour peu que nous le voulions – nous donne à découvrir et à expérimenter notre être toujours à nouveau ; à fonder notre action sur nos expériences, nos critères et nos impératifs personnellement garantis, soumis à une réflexion libre de toute idée préconçue ou censure idéologique ; à faire confiance à la voix de notre conscience plutôt qu’à toutes les spéculations abstraites et à ne pas inventer de toutes pièces une autre responsabilité en dehors de celle à laquelle cette voix nous appelle ; à ne pas avoir honte d’être capables d’amour, d’amitié, de solidarité, de compassion et de tolérance, mais au contraire à rappeler de leur exil dans le domaine privé ces dimensions fondamentales de notre humanité et à les accueillir comme les seuls vrais points de départ d’une communauté humaine qui aurait un sens ; à nous laisser guider par notre propre raison et à servir en toute circonstance la vérité en tant qu’expérience essentielle.

« (…) Il est manifeste qu’un seul homme en apparence désarmé mais qui ose crier tout haut une parole véridique, qui soutient cette parole de toute sa personne et de toute sa vie, et qui est prêt à le payer très cher, détient, aussi étonnant que cela puisse paraître et bien qu’il soit formellement sans droits, un plus grand pouvoir que celui dont disposent dans d’autres conditions des milliers d’électeurs anonymes. » (dans Essais politiques, p. 243 et 246).

Allocution de bienvenue du président Vaclav Havel au pape Jean-Paul II, aéroport de Prague, 1990

« Sainteté, chers concitoyens,

« Je ne sais pas si je sais ce qu’est un miracle. Malgré cela, j’ose dire, en ce moment, que je participe à un miracle : l’homme qui, il y a six mois encore, était arrêté comme ennemi de l’État, aujourd’hui, dans sa qualité de Président de la République, souhaite la bienvenue au premier Pape qui, dans l’histoire de l’Église catholique, a mis le pied sur cette terre.

« Je ne sais pas si je sais ce qu’est un miracle. Malgré cela, j’ose dire qu’aujourd’hui, à midi, je participerai à un miracle : à l’endroit même, où il y a cinq mois – le jour même où nous nous réjouissions de la canonisation de Sainte Agnès de Bohème – on décidait de l’avenir de notre pays, aujourd’hui le chef de l’Église catholique célébrera la sainte messe et remerciera probablement notre sainte pour son intercession auprès de Celui qui tient dans ses mains le cours impénétrable de toutes les choses.

« Je ne sais pas si je sais ce qu’est un miracle. Malgré cela j’ose dire qu’en ce moment je participe à un miracle : dans le pays dévasté par l’idéologie de la haine arrive le messager de l’amour ; dans le pays dévasté par le gouvernement des ignorants arrive le symbole vivant de la culture ; dans le pays dévasté il y a peu de temps encore par l’idée de l’affrontement et de la division du monde, arrive le messager de la paix, du dialogue, de la tolérance réciproque, de l’estime et de la compréhension mutuelles, annonciateur de l’unité fraternelle dans la diversité. 
Durant de longues décennies, l’esprit était banni de notre patrie.

« J’ai l’honneur d’être le témoin du moment où son sol a reçu le baiser de l’apôtre de la spiritualité.

« Bienvenue en Tchécoslovaquie, Sainteté. »

De l’allocution à l’Académie des sciences morales et politiques, Paris, 1992

« (…) Oui, moi-même, critique sarcastique de tous les exégètes orgueilleux de ce monde qui est le nôtre, j’ai dû me souvenir qu’il ne fallait pas seulement expliquer le monde mais aussi le comprendre. Il ne suffit pas de lui imposer ses propres paroles mais il faut tendre l’oreille et être à l’écoute de la « polyphonie » de ses messages souvent contradictoires. Il ne suffit pas de décrire en termes scientifiques les mécanismes des choses et des phénomènes mais il faut les sentir et les éprouver dans leur âme. (…)

Il ne faut pas attendre Godot.

Godot ne viendra pas car il n’existe pas.

Il est d’ailleurs impossible d’inventer Godot. L’exemple type d’un Godot imaginaire, celui qui finit par arriver, donc un faux, le Godot qui prétendait nous sauver mais qui n’a fait que détruire et décimer, c’est le communisme.

J’ai constaté avec effroi que mon impatience à l’égard du rétablissement de la démocratie avait quelque chose de communiste. Ou plus généralement, quelque chose de rationaliste, du temps des Lumières. J’avais voulu faire avancer l’Histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite.

Je crois qu’il faut apprendre à attendre comme on apprend à créer. Il faut semer patiemment les graines, arroser avec assiduité la terre où elles sont semées et accorder aux plantes le temps qui leur est propre.

On ne peut duper une plante, pas plus qu’on ne peut duper l’Histoire. Mais on peut l’arroser. Patiemment, tous les jours. Avec compréhension, avec humilité, certes, mais aussi avec amour.

Si les hommes politiques et les citoyens apprennent à attendre dans le meilleur sens du mot, manifestant ainsi leur estime pour l’ordre intrinsèque des choses et ses insondables profondeurs, s’ils comprennent que toute chose dispose de son temps dans ce monde et que l’important, au-delà de ce qu’ils espèrent de la part de ce monde et de l’Histoire, c’est aussi de savoir ce qu’espèrent le monde et l’Histoire à leur tour, alors l’humanité ne peut pas finir aussi mal que nous l’imaginons parfois. » (dans L’angoisse de la liberté, Éditions de l’Aube, 1994, p. 246-248).

Mise à jour du 22/12/2011 : en découvrant le texte suivant, je me suis dit qu’il méritait de figurer dans cette petite anthologie personnelle…

De l’allocution lors de la réception du prix Sonning (Copenhague, 1991)

« Je fais partie de ceux qui considèrent leur fonction politique comme l’expression de leur propre responsabilité envers la communauté, de leur sens du devoir et même comme une sorte de sacrifice. En écoutant certains hommes politiques (dont je connais la pensée) tenir le même discours, je finis par m’interroger sur la sincérité de mes paroles. En ce qui me concerne, ne s’agit-il pas également d’un désir inavoué de me prouver que je suis moi-même quelqu’un, plutôt que de seulement servir une cause ? Bref : je nourris des soupçons envers moi-même. Plus exactement : mon expérience du monde de la politique et de ses représentants, tout comme mon observation de moi-même, me poussent à me sentir suspect à mes yeux. Et je me trouve de plus en plus suspect à chaque nouveau prix que l’on m’attribue. » (L’angoisse de la liberté, op. cit., p. 159)