Credo quia absurdum : ce sont probablement les trois mots qui reviennent le plus souvent lorsqu’on veut illustrer l’irrationalité de la foi chrétienne. « Je crois parce que c’est absurde ». Le mot, généralement attribué à Tertullien (fin du IIe s.), dirait le fond de l’attitude du croyant. Il est donc cité comme témoin par tous ceux qui rejettent comme des balivernes les dogmes du christianisme. L’incroyant seul est raisonnable, puisqu’il refuse de croire ce qui est absurde. Quant aux bons chrétiens, un peu embarrassés par l’excès de la formule, ils prennent habituellement leur distance avec elle en taxant Tertullien de fidéisme ou d’irrationalisme. La position orthodoxe serait de dire que ce qu’on croit n’est pas « absurde », mais tout au plus au-delà des possibilités démonstratives de la raison.

La crédulité, cependant, n’est pas forcément où l’on pense. Avant de calomnier Tertullien, le grand écrivain africain qui est aussi le premier des géants intellectuels du christianisme latin, il faudrait en effet s’assurer qu’il a bien tenu ce propos qu’on lui prête. Or il n’a jamais dit « credo quia absurdum ». Il y aurait même une enquête à faire sur l’origine de cette formule et sur les diverses fantaisies concernant son attribution – car on l’impute parfois à saint Augustin, comme je l’ai lu par exemple sous la plume d’Henri Peña-Ruiz (article de Libé reproduit ici). En l’espèce, c’est trop idiot pour qu’on s’y attarde. Tertullien est tout de même une origine moins invraisemblable – bien que ce soit au prix d’un contresens.

S’il n’a pas écrit « credo quia absurdum », on lit chez lui, en effet, cette formule : « credibile est, quia ineptum est » – c’est croyable, parce que c’est stupide (traité sur La chair du Christ, V, 4). On dira que ce n’est pas très loin de Credo quia absurdum. Là est pourtant le contresens. Car l’argument de Tertullien est en réalité au service d’une démonstration de la rationalité de l’acte de foi. Il est dirigé contre ceux qui, préférant les convenances mondaines à la logique, finissent par tenir des positions incohérentes.

On a remarqué depuis longtemps que Tertullien, dans ce passage, mobilise un « lieu » rhétorique dont Aristote, qui n’était pas exactement porté sur les paradoxes, avait déjà montré la logique profonde : c’est l’argument qui consiste à soutenir qu’un certain événement est croyable précisément parce qu’il est improbable. « Les hommes, en effet croient soit aux choses qui se produisent réellement, soit à celles qui sont vraisemblables : si donc une chose est incroyable et invraisemblable, elle peut bien être vraie – puisque ce n’est pas en raison de sa vraisemblance et de sa probabilité que nous la croyons » (Rhétorique II, 23, 1400a 6-9). Il y a des choses que nous croyons parce qu’elles sont habituelles et hautement vraisemblables : que le soleil se lèvera demain, que d’innombrables enfants ont reçu des cadeaux à Noël, que quelqu’un est mort cette nuit. Mais il y a aussi des choses que nous croyons pour la seule raison que nous les avons vu se produire – alors même que rien ne les laissait prévoir. Dans le contexte de la Rhétorique d’Aristote, cela signifie par exemple qu’un témoin rapportant un fait étonnant peut être cru, précisément parce que le fait est improbable, qu’il faut l’avoir vu pour le croire. Unexpected events happen. C’est ce que soutient ici Tertullien. La surprise et la nouveauté ont une place dans la vie du monde. Il est déraisonnable de penser qu’on a déjà tout vu et qu’on peut tout calculer, tout prévoir.

L’argument va cependant plus loin. Dans La chair du Christ, Tertullien s’oppose à divers hérétiques qui niaient que le Christ se fût véritablement incarné, qu’il ait véritablement « pris chair ». Ils ne doutaient pas qu’il fût Dieu : aussi étonnant que cela nous paraisse, il faudrait encore plusieurs siècles pour que la divinité du Christ fut remise en question (cela provoqua les mises au point définitives du Concile de Nicée, au IVe siècle). Mais précisément, l’évidence de sa nature divine, attestée par ses miracles et, par dessus tout, par sa résurrection d’entre les morts, semblait jeter une ombre – ou plutôt une lumière aveuglante – sur son humanité. Certains voulaient donc voir en lui, tout au plus, une sorte d’ange, ou quelque être divin ayant revêtu seulement l’apparence de l’humanité. De ces négateurs de l’humanité du Christ, le plus radical était l’évêque Marcion (v. 85-160 ap. J.-C.). Pâques ne lui posait pas de problème : il en avait après Noël. La résurrection, passe encore, mais la Nativité, c’était trop pour lui.

Marcion est surtout connu pour avoir voulu réduire la Bible chrétienne au seul Nouveau Testament. Il ne voyait pas, en effet, comment rendre compatible le Dieu de l’Ancienne alliance, Dieu de colère, et celui que révèle Jésus-Christ, qui est un Dieu d’amour. Marcion était, à sa manière, un rationaliste : il voyait des contradictions dans l’Écriture et, pour faire disparaître celles-ci, proposait d’expurger celle-là. Il n’en fallait garder que tout ce qui forme un ensemble « cohérent ». Tout l’Ancien Testament y passait donc, et même une partie du Nouveau. Marcion a inventé, en somme, la méthode historico-critique.

Pour contrer un tel adversaire, Tertullien reste fidèle à sa méthode habituelle : il retourne contre son adversaire ses propres armes. Il ne pouvait donc être question pour lui d’exalter les « contradictions » de l’Écriture, de se réfugier dans une défense de « l’absurde », de proclamer son mépris de la rationalité. D’un bout à l’autre de sa réfutation de Marcion, il met en évidence les contradictions de Marcion lui-même et de sa méthode : ses découpages dans l’Écriture, ses théories bizarres, ses arguties le font sombrer dans des incohérences plus désastreuses que celles qu’il dénonce. Il n’y a rien de plus déraisonnable que d’être à moitié chrétien.

Le « rationalisme » de Marcion, qui n’était pas forcément moins étroit que celui des esprits « positifs » de l’époque moderne, prenait cependant les choses au-rebours de ce qui deviendra la norme de l’exégèse libérale. Son problème n’était pas de montrer comment un homme, Jésus, a fini par être considéré comme un dieu : il était de montrer que Jésus, étant Dieu, n’avait pu être vraiment un homme. Que Dieu s’abaisse à ce point, qu’il passe par les humiliations d’une gestation dans un corps de femme, d’une naissance vagissante, voilà ce qui lui semblait invraisemblable. Jésus n’avait pu avoir qu’une apparence humaine : il était un esprit rendu visible, c’est-à-dire une sorte de fantôme, phantasma en latin. Pas une vraie chair, pour éviter les embarras de la naissance – ou pas de naissance, pour éviter les embarras de la chair. Marcion, remarquons-le, est extraordinairement moderne en cela aussi, que son rationalisme l’amène à croire aux fantômes. Le rationalisme est inséparable des tables tournantes, comme devait le remarquer Baudelaire.

L’hypothèse du fantôme, il est vrai, permet de raconter une histoire bien plus pure et bien plus céleste : le Christ serait tombé du Ciel à l’âge adulte, revêtant une apparence humaine pour prêcher son Évangile tout spirituel. Cela évite d’en passer par ces épisodes pénibles, la grossesse de Marie (pouah, ce contact des entrailles), la naissance dans une étable, les haillons et la rude mangeoire (a-t-on jamais vu un dieu faire ça ?) la convocation des bergers (qui peuvent ainsi continuer de faire ce pour quoi sont faits les bergers : garder les moutons), la venue des mages (qui n’ont pas de raison non plus de quitter leurs savantes études : Marcion est pour la division du travail et le respect de l’ordre social), la fureur du roi Hérode (depuis quand les puissants s’en prennent-ils à des gosses ?), la circoncision (trop douloureux), exit tout cela, qui fait décidément tache. Exit aussi, évidemment, les annonces des Prophètes, exit Jérémie, exit Isaïe. Le rationalisme marcionite taille dans le vif pour livrer un christianisme au goût du jour, 100% spirituel, 100% rationnel. Je ne fais que gloser Tertullien, qui a bien compris que la logique de Marcion le conduit à nier tous les documents et tous les témoignages pour ne retenir que ce qui lui paraît vraisemblable, à lui. Ce faisant, Marcion ne parle plus du Christ, mais seulement de lui-même.

Ce qui dérange Marcion, soutient Tertullien, ce n’est pas tant le caractère impossible de l’incarnation de Dieu, que son caractère dégoûtant. C’est indigne, c’est misérable, c’est trop plein de chair, de sang, de douleur, de sueur et de cris. Tertullien étale à plaisir les servitude de la naissance humaine, avant de porter l’estocade à cette forme d’humanisme qui s’évapore dans l’abstraction :

Tu as aussi horreur de cet nouveau-né tout entravé, et des humeurs qui le souillent. Ces langes qui le retiennent, ces membres qu’on lave, ces caresses qui le dérident, excitent ton dédain. Tu méprises, Marcion, cet hommage rendu à la nature : mais toi-même, comment donc es-tu né ? Tu hais l’homme dans sa naissance, comment donc aimeras-tu quiconque ? (La chair du Christ, IV, 11-14).

Marcion ne niait pas que le Christ fût le rédempteur de l’homme. Il voulait seulement qu’il le rachète de façon décente. Là est sa contradiction : car, explique Tertullien, c’est seulement parce qu’il fut entièrement et vraiment homme que le fils de Dieu a pu racheter l’homme. Il l’a racheté parce qu’il l’aimait : « il aimait donc, avec l’homme, sa naissance aussi, et sa chair, car il n’aurait rien aimé s’il n’avait aimé ce par quoi l’homme est ce qu’il est. Retire la naissance : où est l’homme ? enlève la chair, et montre-moi l’homme que Dieu a racheté. »

Les ciseaux de Marcion n’avaient pas, semble-t-il, expurgé le Nouveau Testament de ce passage où saint Paul dit que Dieu a choisi ce qu’il y a de fou dans le monde pour confondre les sages. C’est cette phrase qui forme l’arrière-plan immédiat de la formule « credibile est, quia ineptum est ». L’apologie de la foi doit toujours en passer par un éloge de la folie. Chez saint Paul cependant, comme ensuite chez Tertullien, cette folie n’est pas l’irrationnalité : c’est seulement le mépris de ce que le monde tient pour « raisonnable ». On pourrait dire que c’est le mépris de l’esprit du temps – lequel est bien loin d’être rationnel. C’est un des menus plaisirs auxquels Tertullien résiste rarement, que de pointer les incohérences de cette « sagesse mondaine » (sapientia saecularis) qui trouve le christianisme aberrant mais croit à toutes sortes de superstititions, et aux mythes les plus extravagants.

 Or, poursuit Tertullien, il n’y a pas vraiment de folie dans le message moral du Christ – dans « l’évangile spirituel » qui sera toujours du goût des amateurs de sagesse : rendre un culte au vrai Dieu, aimer son prochain, être droit et miséricordieux, avoir le cœur pur… qui va trouver ça déraisonnable ? La gnose toujours recommencée trouve en Marcion son apôtre : le doux prédicateur galiléen ne dérange personne. Il n’est qu’un sage. Chaque siècle est capable d’en inventer plusieurs semblables. Ce n’est donc pas dans cette sagesse qu’on va trouver la rédemption, mais seulement dans une « folie » qui ne peut germer dans l’esprit d’un homme. « Seul m’est profitable », lance crânement Tertullien, « ce qui est indigne de Dieu : je suis sauvé, si je ne rougis pas de mon Seigneur ». De quoi donc pourrais-je rougir, si ce n’est pas de ce qu’il y a de raisonnable dans sa doctrine ? – De ce qu’il y a de déraisonnable dans son existence : de l’abaissement de sa naissance, et de l’ignominie de sa mort. Le début et la fin se rejoignent dans l’indignité.

Soutenir cette indignité, la confesser sans rougir, ce n’est que par là que la vraie foi se démarque d’une doctrine purement humaine. « Or qu’il y a-t-il de plus indigne de Dieu, de quoi rougir davantage : de naître ou de mourir ? de porter un corps de chair, ou de porter une croix ? d’être circoncis, ou d’être cloué au bois ? de recevoir une éducation, ou d’être enseveli ? d’être déposé dans une mangeoire, ou d’être enfermé dans un sépulcre ? » Si Marcion veut être sage, il doit accepter de croire tout cela, ou de nier à la fois la naissance du Christ (ce qu’il fait) et sa mort (ce qu’il ne fait pas). Pour Tertullien, l’affaire est claire : la seule vraie sagesse accepte de passer pour stupide aux yeux du monde, « en croyant les stupidités de Dieu (stulta Dei) ».

Tel est le contexte du fameux passage. Tertullien, certes, force les antithèses : mais on ne comprend rien si l’on ne voit qu’il ne s’en prend aucunement à la raison, ni à la logique, mais seulement à la courte « sagesse » humaine, aux étroits critères du convenable et de l’inconvenant. C’est pourquoi il peut écrire :

Le fils de Dieu a été crucifié : je n’en rougis pas, parce que c’est à rougir. Le fils de Dieu est mort : c’est d’emblée croyable, puisque c’est inepte ; enseveli, il a ressuscité : c’est certain, parce que c’est impossible.

Marcion acceptait de croire à la crucifixion, à la mort et à la résurrection du Christ : mais il n’y croyait que parce qu’il trouvait un moyen de les rendre « raisonnables ». Refusant que le Christ ait été vraiment homme, il devait penser que ces épreuves n’avaient affecté qu’un fantôme. La logique aurait dû le conduire à nier tout bonnement la rédemption, puisque si c’est un fantôme qui avait subi la Passion, et non un homme, alors l’homme n’avait pas été racheté. S’il y a eu rédemption, alors il y a eu ces « folies » bien réelles de la Passion, cette crucifixion « honteuse », cette mort « inepte », cette résurrection « impossible ». Et pour que tout cela fût advenu, il a donc fallu que le Christ soit vraiment homme, et donc qu’il soit vraiment né. Le réalisme de Tertullien s’en donne de nouveau à cœur joie contre le spiritualisme éthéré de Marcion : comment le Christ aurait-il pu mourir « s’il n’a pas eu véritablement dans sa personne de quoi être cloué au bois, de quoi mourir, de quoi être enseveli et ressusciter, c’est-à-dire une chair animée par le sang, composée d’os, entrelacée de nerfs, sillonnée par des veines, une chair qui sût naître et mourir, une chair qui fût humaine car née d’une naissance humaine ? »

Nous pouvons, certes, avoir du mal à comprendre que le problème de Marcion fût l’humanité du Christ plutôt que sa divinité : en cela, nous nous croyons bien plus « raisonnables » que lui. C’est peut-être que deux mille ans de christianisme nous ont habitués à l’idée que Dieu aime l’humanité, jusque dans sa chair concrète et vivante, dans ses faiblesses et ses douleurs. Les plus avancés d’entre nous estiment même pouvoir se passer de Dieu pour aimer l’humanité ainsi : il leur semble évident que la chair est aimable, avec son sang, ses os, ses nerfs et ses veines, avec l’épreuve de la naissance et celle de la mort. La sagesse de ce monde a volontiers la mémoire courte. L’épisode marcionite est un bon moyen de se rappeler que rien n’est plus fluctuant que les bornes du convenable. Si l’on avait écouté Marcion, on aurait expurgé du christianisme tout ce qui le rendait trop charnel. On se serait trouvé bien embêté quelques siècles plus tard, quand on se mit à trouver inepte tout ce qui n’y était pas totalement humain. Peut-être ne fallut-il rien de moins que l’incarnation du Christ pour que nous parvenions à surmonter le dégoût païen de la chair. La révolution commença dans l’indignité d’une naissance obscure. De ce jour il devint possible de ne plus jamais considérer aucune naissance indigne. Deux mille ans plus tard, il n’est pas certain que nous puissions mépriser la leçon du premier Noël.

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