On a beaucoup fait le rapprochement entre le naufrage du Concordia et celui du Titanic, survenu presque exactement cent ans auparavant, en avril 1912. C’est sans doute les dimensions des bateaux, et la place particulière qu’occupe le Titanic dans la culture populaire, qui expliquent ce rapprochement par ailleurs peu justifié : ni les circonstances de l’accident, ni l’ampleur du drame ne sont comparables. Le Titanic heurta un iceberg en pleine mer. Le naufrage, qui fit 1500 victimes, n’est pas particulièrement imputable à une erreur de navigation. C’est pourquoi il vaudrait mieux remonter encore d’un siècle, et rappeler plutôt un autre naufrage célèbre, celui de La Méduse. En 1816, cette frégate s’échoua dans les hauts-fonds du banc d’Arguin, sur les côtes de la Mauritanie. Le commandant du navire, Hugues de Chaumareys, qui avait multiplié les fautes depuis son départ de l’ile d’Aix, ne loupa pas la dernière : méprisant ses instructions qui indiquaient de passer au large de ce fameux banc parfaitement connu des navigateurs, il rasa les côtes de trop près et La Méduse s’échoua. Une tempête survint, provoquant des voies d’eau. Chaumareys, maîtrisant mal un équipage qui ne le respectait pas, passablement alcoolisé, quitta le navire dans une chaloupe qui fut récupérée quelques jours plus tard. Pendant ce temps, d’autres naufragés dérivaient en mer sur le fameux radeau. Seule une poignée d’entre eux survécut, dans une ambiance infernale marquée entre autres par le cannibalisme. Ce n’est pourtant pas le destin du radeau qui émut le plus l’opinion. La presse anti-monarchique, en cette période de Restauration, s’empara du récit du naufrage livré par deux membres de l’équipage. Après avoir vainement tenté d’étouffer l’affaire, la Marine fut obligée de traduire Chaumareys en cour martiale. On retint contre lui les chefs d’incompétence et d’abandon du navire avant la sortie du dernier passager. Chaumareys risquait la peine capitale, mais ne fut condamné qu’à trois ans de prison. La clémence du jugement fut largement comprise comme dictée par les sympathies royalistes de Chaumareys.

À ma connaissance, la lamentable histoire de La Méduse n’a pas laissé dans la philosophie de trace comparable à celle que, grâce à Géricault (et, dans une moindre mesure, Brassens) elle a laissé dans l’histoire de l’art. Encore ne nous souvenons plus que du radeau, non des circonstances du naufrage. La philosophie, cependant, aime assez les histoires de naufrage, et tout spécialement les histoires de radeau portant des survivants affamés. Cela lui fournit des « cas » exemplaires qui, depuis des siècles, font les délices des moralistes. Dans l’Antiquité déjà, le philosophe Carnéade donna une version particulièrement épurée du dilemme : vous êtes à la mer après le naufrage, et vous apercevez une planche de salut, malheureusement déjà occupée par un autre rescapé. La planche étant trop petite pour vous soutenir tous les deux, pouvez-vous tenter de faire lâcher prise à l’autre pour sauver votre propre vie ?

En 1884, une terrible affaire passionna l’opinion britannique : celle des quatre survivants d’un naufrage qui, dérivant sur un canot, décidèrent de tuer le plus jeune d’entre eux pour s’abreuver de son sang et se nourrir de sa chair. Contrairement à ce qui se passe dans la fameuse chanson du Petit navire (dont je m’avise seulement maintenant à quel point elle est macabre : pourquoi fait-on chanter cela aux enfants !?), on ne tira pas au sort, et le mousse Richard Parker fut bel et bien égorgé. Quelques jours plus tard, les trois autres marins furent sauvés et, lorsque leur acte fut connu, deux d’entre eux traduits en justice. Le procès reste dans les annales du droit britannique. Les détails de l’affaire semblent faits pour illustrer le grand débat qui divise la philosophie morale : faut-il juger un acte comme bon parce qu’il a de bonnes conséquences, de bons effets, ou bien faut-il le juger bon d’abord et avant tout en raison de sa qualité intrinsèque ? Ou, pour le dire en des termes plus appropriés à notre exemple : était-il légitime, pour des marins mariés et pères de famille, promis à une mort certaine s’ils ne pouvaient s’alimenter rapidement, de tuer le pauvre mousse déjà très affaibli et presque mort, par ailleurs sans famille ? Pouvaient-ils le faire, pour sauver leur propre vie, puisque de toutes façons le jeune Parker était condamné – sachant que c’est probablement à leur acte qu’ils doivent d’avoir survécu ? Ou bien quelque chose s’oppose-t-il, de façon absolue et catégorique, à ce qu’on fasse périr un innocent, quelles que soient par ailleurs les raisons qui pourraient rendre cet acte opportun ? La première doctrine est connue aujourd’hui sous le nom de « conséquentialisme », qui est un héritier direct de l’utilitarisme de Jeremy Bentham et de Stuart Mill. La seconde trouve des avocats chez certains kantiens, et surtout ceux qui se réclament de la tradition chrétienne des actes intrinsèquement mauvais. Les marins cannibales furent-ils coupables ?

C’est exactement la question abordée par le philosophe américain Michael Sandel dans la première de ses fameuses conférences de Harvard consacrées à la justice (voir ci-dessous). Ces leçons publiques furent un véritable événement. Elles sont intégralement visibles sur Internet et, même si tous n’auront pas le courage d’écouter une heure de philosophie en anglais, le simple spectacle vaut le coup d’œil. C’est un peu un rêve de prof, il faut avouer. Je crois que ce pourrait être aussi un rêve d’étudiant.

Au fait, le navire anglais s’appelait la Mignonnette. Si j’étais marin, j’hésiterais à m’embarquer sur un bâtiment qui porte un nom trop charmant, comme Mignonnette… ou Concordia. Cela devrait être un présage aussi inquiétant que le nom de La Méduse, qui fit dire à un marin, le jour du baptême du navire, qu’une telle figure allait porter malheur…

(La séquence sur le cannibalisme commence à 24:15; la video est sous-titrée en anglais.)