Si l’on fait, pour la beauté du geste, l’hypothèse que la bonne foi n’était pas totalement absente du concert de protestations qui a suivi la petite phrase de Claude Guéant, la polémique est révélatrice d’un profond malaise. Il paraît aussi difficile de souscrire sans états d’âme à la formule du Ministre de l’Intérieur, que d’adhérer aux ripostes qu’elle a suscitées. D’un côté, nous nous sentons tenus de professer un universalisme accueillant à la diversité des cultures. Nous refusons que la comparaison débouche sur la dévaluation, que la différence reconnue signifie qu’une civilisation soit intrinsèquement « supérieure » à une autre : cela reviendrait peu ou prou à reproduire le schéma typique des Lumières françaises – la civilisation, c’est nous, les autres sont des barbares, des sauvages qui attendent d’être civilisés. Mais d’un autre côté, nous voyons mal comment éviter de penser que nos institutions et nos valeurs sont tout de même préférables, que les droits de l’homme valent mieux que le racisme et l’intolérance, que l’égalité des sexes est moralement supérieure à un système patriarcal, et le suffrage universel plus digne de l’homme que la tyrannie. À supposer même que nous fassions semblant de penser ou de professer le contraire, notre pratique quotidienne – et toutes les politiques internationales auxquelles nous souscrivons – démontreraient que nous prétendons nous engager en faveur de la mutation démocratique de l’ensemble du monde. Nous sommes à la fois, dirait-on, pour l’égalité des cultures et pour la transformation de toutes celles qui ne ressemblent pas encore suffisamment à la nôtre.

Comme la polémique avait tout de même un côté divertissant, on s’en voudrait de ne pas relever quelques perles – moins pour accabler leurs auteurs que pour sonder à travers elle la paralysie mentale qui nous frappe dès qu’il est question de la diversité des cultures. Un certain nombre de réactions semblent avoir procédé par association d’idées : puisque Guéant avait parlé de « civilisations », on a donc brandi le slogan infamant du « choc des civilisations ». C’était la formule immédiatement disponible. Elle permet désormais de stigmatiser la vision du monde selon Georges W. Bush – lui-même en passe d’acquérir le statut envié de repoussoir universel lorsqu’on veut éviter d’atteindre trop vite le fameux point Godwin (qui fut allègrement franchi dans la foulée). Tout le monde semble avoir oublié que le livre éponyme de Samuel Huntington, tout contestable qu’il soit, ne prétend pas fournir un programme de politique étrangère mais simplement proposer une hypothèse sur la source des conflits dans le monde d’après la « fin des idéologies ». Ségolène Royal, avec son aisance habituelle, s’est propulsée d’un coup d’aile aux sommets de la nunucherie en prétendant qu’au fond toutes les civilisations sont égales puisqu’elles partagent toutes « des valeurs communes, celles qu’on retrouve dans les dix commandements ». Ah, mais c’est bien sûr ! Toutes les civilisations se valent, puisqu’elles sont toutes comme la nôtre… C’est ce qu’on appelle respecter la diversité des cultures. Au fait, les dix commandements, ça commence par quoi, déjà ? « Un seul Dieu tu adoreras » ? Que toutes les cultures qui sont d’accord lèvent le doigt.

Ce concours de tartufferie n’enlève certes pas à Claude Guéant le mérite d’avoir proféré la première bêtise. On croit avoir compris qu’il entendait défendre sa version de l’intégration républicaine, et qu’il visait donc les comportements qui sont, chez nous, incompatibles avec nos valeurs. Il n’était donc pas très malin de parler des « civilisations », un mot qui, même dans son emploi le plus laxiste, reste attaché à des aires géographiques distinctes. Ceux qui, au sein de la société française, prônent le port du voile islamique ou s’adonnent à la prière rituelle dans la rue, puisque tels étaient les exemples choisis par Guéant, peuvent difficilement passer pour représenter une « civilisation ». Tout au plus pourrait-on dire qu’ils représentent une pathologie particulière du déracinement culturel. Le port du niqab dans les rues d’Argenteuil est peut-être une forme d’incivilité, mais on voit mal comment il pourrait passer pour un fait de civilisation. On ne peut pas l’expliquer de la même façon que si la scène avait lieu dans une vallée afghane. Ce serait un peu comme si je voulais comprendre la civilisation asiatique en visitant un bar à sushi du quartier de l’Opéra.

En lançant ce grand mot de « civilisation », Guéant a pris le risque de faire penser à l’infâme Gibbons du Lotus bleu, lorsqu’il se plaint d’avoir été empêché par Tintin de corriger un malheureux Chinois : « C’est à vous dégoûter de vouloir civiliser un peu ces barbares !… Nous n’aurions donc plus aucun droit sur eux, nous qui leur apportons les bienfaits de notre belle civilisation occidentale ?… » Il fallait donc tâcler Guéant sur le mot « civilisation », comme le fit aussitôt, finement et délicatement, Alain Juppé – plutôt que de prendre stupidement le contre-pied de la thèse qu’on s’était empressé de lui prêter. Guéant s’est ensuite enfoncé en soutenant que la « civilisation française » d’avant 1945 était inférieure à celle d’aujourd’hui sous prétexte que les femmes n’avaient pas le droit de vote. À ce stade, on ne pouvait que constater que le mot « civilisation » n’avait décidément aucun sens clair dans l’esprit du ministre.

 Il est malheureusement possible que ce faux-débat contribue un peu plus à ancrer dans l’esprit de beaucoup de Français l’idée que les politiques refusent avec obstination de parler des inquiétudes qui les taraudent. Comme l’a déclaré sans détour Cécile Duflot, il ne faut surtout pas « arroser le fumier » : autrement dit, il convient de se concentrer sur « la crise économique qui s’aggrave » et les « quatre millions de chômeurs » – assurément des enjeux sérieux – et ne pas parler du reste, qui ne l’est pas forcément moins. On comprend mal qu’une élection présidentielle n’ait pas à se saisir de toutes les questions intéressant l’avenir des Français, et pas seulement de celles sur lesquelles les experts en économie ont un avis.

Guéant, qui a eu tort de parler de civilisations, avait raison en revanche de s’en prendre au « relativisme culturel ». Le problème qu’il a soulevé n’est pas celui de la comparaison des civilisations, mais du défi particulier que doit relever la société française si elle veut régler ses propres problèmes. Il a donc mis le doigt sur un point de douleur qui nous est propre : au nom de quoi prétendons-nous intégrer aujourd’hui ? C’est un point de douleur car nous en sommes arrivés au stade où notre universalisme – sur lequel il n’y a pas à céder – paraît nous interdire définitivement de nous considérer également comme une société particulière. Il nous empêche d’accepter de nous voir nous-mêmes comme toutes les autres sociétés, qui sont intégrées par des valeurs partagées et des institutions singulières qui sont le fruit d’une longue histoire. Il nous masque le fait que la société française ne doit pas toute son existence aux droits de l’homme et à l’idée du contrat social, qu’elle n’est pas constituée par de purs individus se conduisant aux seules clartés d’une raison idéale, mais qu’elle est une société dont la « véritable constitution », pour parler comme Rousseau, repose dans ses mœurs : on y appartient en s’en appropriant les mœurs et les usages. Ceux-ci peuvent peut-être nous paraître très variés et même infiniment divers vus de l’intérieur, mais ils n’en présentent pas moins, au regard extérieur, une unité singulière parfaitement typique. De ce point de vue, il revient au même de renoncer à faire partager nos mœurs et nos valeurs à ceux qui vivent chez nous, que de cesser de nous considérer comme une société parmi d’autres.

Le paradoxe est que personne, en France, ne veut le communautarisme. Personne ne veut d’un système organisant la simple coexistence de communautés ethniques ou religieuses sur un même territoire : officiellement, donc, l’idée républicaine tient bon. Il faut donc supposer que c’est au moment d’en tirer des conséquences concrètes que tout le monde cale. La gauche est, en ce moment, affectée de la myopie la plus grave. Mettons à part le cas de Ségolène Royal, qui croit que toutes les cultures partagent les mêmes valeurs : on peut supposer que les autres tiennent à l’égalité des cultures, non pas parce que celles-ci sont toutes semblables, mais parce qu’elles sont toutes différentes. Par quel mystère, par quelle remontée tortueuse de la mauvaise conscience, ce beau respect de la diversité butte-t-il sur la particularité de la culture française ? Pourquoi celle-ci, de toutes les cultures, serait-elle la seule à ne pas mériter d’être un peu respectée ?

L’hypothèse la plus favorable est que l’on souhaite éviter d’imposer à qui que ce soit nos fameuses « valeurs ». Louable intention, peut-être, mais qui pèse son poids d’irresponsabilité politique, si l’on n’explique pas en même temps comment l’on va éviter d’exacerber des tensions déjà plus que palpables. L’enjeu est tout de même de vivre ensemble, et pas seulement les uns à côté des autres. Or le temps qui passe, à défaut de la réflexion élémentaire, devrait avoir démontré que la solution ne saurait en tous cas consister à prêcher l’antiracisme et à imposer le relativisme culturel comme principe régulateur de l’enseignement élémentaire. Ça ne marche pas comme ça. Contrairement à ce que pense une bonne partie de la gauche, et notamment de la gauche intellectuelle, l’égalité de toutes les cultures et le « respect de l’autre » ne sont pas simplement des dispositions morales. Ce sont aussi, et avant tout, le résultat d’une discipline intellectuelle exigeante. Cela suppose un véritable effort mental, un peu plus compliqué que d’aller manger chez l’Indien ou s’habiller ethnique. Dans les faits, se contenter de prôner l’acceptation de l’autre dans sa différence revient à privilégier l’indifférence : nulle place n’est faite au besoin d’une véritable compréhension. Celle-ci requiert en effet toute une démarche, un véritable apprentissage, qui est forcément laborieux et exige d’abandonner en route un certain nombre d’évidences convenues. Or on fait comme si l’on pouvait atteindre l’objectif, qui est de cesser de juger l’autre en fonction d’une culture qui n’est pas la sienne, sans passer par une réflexion approfondie sur sa propre culture et ce qu’on apprend d’elle à la lumière de la comparaison. Tout cela est bien joli tant que l’autre est à des milliers de kilomètres et que, de fait, l’intérêt qu’on lui porte reste entièrement platonique. C’est très insuffisant lorsque l’autre habite le même pallier et qu’il faut peu ou prou partager sa vie.

Historiquement, ce ne sont ni la philosophie, ni la religion, ni la morale humaniste qui ont le plus contribué à la compréhension des cultures étrangères, c’est l’anthropologie sociale. C’est elle qui a imposé définitivement le pluriel au mot « culture », et à son doublet – longtemps dominant en France – de « civilisation ». L’idée même d’une pluralité des cultures est née en Allemagne, en réaction à la version française des Lumières. Quant Herder écrit Une autre philosophie de l’histoire (1774), il entend protester contre la prétention des Français à incarner l’humanité, à représenter le sommet de la civilisation. Son propos est déjà de dénoncer les virtualités oppressives de cette prétention, et singulièrement de revendiquer pour l’Allemagne le droit d’être une communauté de culture aussi respectable et aussi achevée que sa voisine. Mais c’est lorsque se constitue la science de l’anthropologie, dans le sillage de Durkheim et de Mauss, que cette intuition reçoit sa consécration méthodologique. On saisit alors que, pour comprendre une société exotique, il ne faut pas partir de catégories prétendument universelles (celles que propose par exemple la philosophie scolaire de l’époque). Il ne faut pas avoir d’idée préconçue sur ce que sont l’homme et la société. Il faut, au contraire, partir de ce que ces gens-là disent d’eux-mêmes et de leurs formes de vie, et interpréter ce qu’ils font à la lumière de leur système de pensée. Comme le disait Mauss, « l’explication sociologique est terminée quand on a vu qu’est-ce que les gens croient et pensent, et qui sont les gens qui croient et pensent cela ».

Il est certain que, dans une telle entreprise intellectuelle, on doit renoncer à l’universalisme naïf. Non seulement nous ne pensons pas tous pareil, mais ceux qui pensent différemment de nous ne sont pas de ce fait irrationnels, arriérés ou victimes de leurs préjugés. L’universalisme doit se faire concret, il n’est pas seulement un grand principe, mais ce qui se manifeste dans le fait que nous pouvons comprendre les autres cultures : qu’il vient un moment où ce que croient et pensent les autres, comme disait Mauss, devient clair pour nous, que nous parvenons, en quelque sorte, à nous mettre à leur place. L’universalisme ne repose pas sur la foi en un stock minimal de « valeurs communes », dans l’illusion d’un universel abstrait qui existerait au-dessus de la multiplicité des cultures humaines. Il repose dans la possibilité, « horizontale » si l’on veut, de traduire une culture dans une autre, d’établir une communication entre elles – bref de voir dans chaque culture une manière possible d’instituer la vie humaine.

Le fait est que cette entreprise, qui est celle de l’anthropologie, est précisément une invention occidentale, qu’elle est l’œuvre d’universalistes convaincus. Il est impossible de lui tourner le dos sans renoncer du même coup à ce qui fait à ce jour encore la singularité et la grandeur de notre civilisation. Il ne peut pas non plus nous paraître souhaitable de renoncer à ce que d’autres peuples, d’autres cultures, parviennent – beaucoup l’ont, évidemment, déjà fait depuis l’époque de Marcel Mauss – à s’approprier ce type d’universalisme, à s’y reconnaître. De ce point de vue, on ne peut qu’être « progressiste », c’est-à-dire vouloir la modernisation progressive des autres cultures, avec lesquelles les rapports ne cessent de toutes façons de s’intensifier. Le processus est forcément délicat et risqué. Il doit compter sur de puissants relais locaux, inventer au fur et à mesure des formules permettant de combiner la modernisation avec le respect de traditions vénérables.

Il y a cependant l’autre face du phénomène, celle qui nous concerne encore plus directement : au progressisme modéré qui nous paraît souhaitable pour les autres doit répondre chez nous un conservatisme lucide. Ce n’est certainement pas en courant en avant à la poursuite de toutes les innovations « sociétales » que peut suggérer l’individualisme exacerbé que nous pouvons espérer favoriser l’unification pacifique du monde. Et le moins qu’on pourrait attendre de ceux qui font profession de respecter « les civilisations » serait qu’ils se montrent un peu moins enclins à intervenir brutalement dans l’équilibre délicat de notre propre société. Un peu de sensibilité anthropologique pourrait aider à comprendre que le mariage et la mort, par exemple, ne sont pas exactement des enjeux folkloriques dont la définition pourrait être modifiée par une décision d’Assemblée.

Lorsqu’il évoquait la possibilité d’un enseignement de l’anthropologie à l’école, Louis Dumont, spécialiste éminent de la discipline, avouait craindre qu’il soit pour l’instant impossible de faire passer l’universalisme propre à l’anthropologie dans la conscience commune. L’effet le plus sûr d’un tel enseignement serait plutôt d’instiller un pur et simple relativisme. « On voudra certainement contrebattre le racisme, et on sera fort étonné si l’on découvre qu’on l’a favorisé », notait-il alors – rappelant au passage que le racisme n’est évidemment qu’une forme exacerbée de relativisme. Et il ajoutait :

À ceux qui imagineraient pouvoir impunément relativiser les valeurs contemporaines au niveau non plus d’une activité spécialisée, mais de la conscience commune, je rappellerai que la société où ce processus a été le plus poussé a été sans doute l’Allemagne de Weimar, et l’on sait ce qui a suivi… (Essais sur l’individualisme, p. 235-236)

Comme je ne veux pas terminer en risquant d’atteindre à mon tour le point Godwin, je conclus sur un petit constat qui a son poids d’amertume. Dans la campagne telle qu’elle est engagée, la gauche paraît résolue à ne jamais aborder sérieusement les questions liées à l’intégration. Elle se focalise sur les enjeux économiques, trop heureuse, dirait-on, d’une crise qui lui ouvre un boulevard, et sur les réformes sociétales qui font plaisir à l’électorat « éclairé ». La droite, de son côté, se contente de petites phrases et de faux « grands débats » qui lui permettent éventuellement de se poser en victime du « politiquement correct », et de draguer en passant les électeurs tentés par le Front national. Rien de concret ni de probant, surtout dans le domaine de l’éducation qui est pourtant le lieu majeur où ces problèmes peuvent être affrontés. La stratégie de l’évitement sera peut-être payante au plan électoral, mais les retours de réel promettent d’être douloureux.

PS. Puisque j’ai évoqué Marcel Mauss, on pourrait saisir l’occasion pour lire ou relire son article de 1930 intitulé « Les civilisations : éléments et formes ». C’est peut-être le meilleur antidote à l’hypothèse du « choc des civilisations ». Il définit la civilisation par l’esprit de famille commun à plusieurs sociétés, tout en insistant sur l’impossibilité de réifier les diverses civilisations, qui vivent et se transforment au gré des emprunts mutuels. L’une de ses notations les plus célèbres consiste à signaler que, parmi les « faits de civilisation », certains sont plus aptes que d’autres à « voyager », à être empruntés par une civilisation à une autre : tels sont par exemple les innovations techniques et une bonne partie des « beaux-arts », à la différence du droit ou de la religion. Une autre remarque importante porte sur la manière dont, au sein d’une même aire de civilisation, les sociétés diverses tendent à se différencier les unes des autres, par exemple en accentuant particulièrement un trait qui permet de faire contraste avec la société voisine. Louis Dumont a appliqué cette leçon dans son étude sur la culture allemande comme « variante nationale » de l’individualisme moderne (Essais sur l’individualisme, p. 134-151).

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