Le regard politique est la preuve, s’il en était besoin, qu’un livre d’entretiens peut faire un très bon livre. Pierre Manent, guidé par les questions de Bénédicte Delorme-Montini, donne en quelques pages parfaitement lisibles un aperçu profond de sa biographie intellectuelle et du développement de sa pensée. Le lecteur ne peut qu’être séduit par la simplicité et la clarté des propos, le sens de la formule bien frappée qui résume un argument, autant que par la singulière bonhomie, faite d’humilité et en même temps de courage tranquille, qui rend si attachante la figure de Manent. Il me tarde de trouver le temps de revenir sur un ou deux développements qui m’ont permis de mieux comprendre mes points de perplexité à l’égard du type de science politique pratiqué par l’auteur de La Cité de l’homme et des Métamorphoses de la cité. En attendant, j’aimerais partager un long passage où Manent parle du Moyen Âge. Ce qu’il dit me semble parfaitement juste, et en même temps très important parce que, précisément, ce n’était pas aussi clair avant que Manent ne le dise. L’impression suscitée par ce développement, c’est la « reconnaissance » : on reconnaît d’un coup quelque chose d’exact qui n’était pas apparu tel jusque là, on reconnaît dans l’auteur du propos quelqu’un dont on a beaucoup à apprendre, qu’on ne va pas quitter de si tôt – même si c’est pour le contester sur tel ou tel point, et la clarté reçue suscite évidemment la reconnaissance, la gratitude intellectuelle qui n’est pas une chose si fréquente qu’on puisse craindre de la gaspiller.

Ce sur quoi Manent attire l’attention, de son point de vue d’expert de la chose politique, c’est que le Moyen Âge est essentiellement, du point de vue politique (et cette précision est probablement capitale), un long temps de désordre. Qu’il constitue un long moment d’incertitude, entre l’ordre civique antique et l’ordre étatique moderne, où l’Europe cherche son unité sans vraiment la trouver. Le Moyen Âge est la période du conflit permanent des autorités – temporelles et spirituelles, monarchiques et impériales, citadines et royales, etc. Aucune forme politique ne s’impose – ni l’autorité suprême de l’Église, ni l’autorité locale des princes ou des seigneurs, – toutes sont en concurrence. Les principes supérieurs qui prétendent régir les existences sont eux-mêmes en conflit, l’éthique des clercs se heurtant à l’éthique guerrière, le fond païen ne cessant d’affleurer jusque dans la figure idéalisée du chevalier.

Manent est évidemment conscient de tenir un propos paradoxal. Il sait heurter de plein fouet la vision reçue du Moyen Âge, et notamment celle qui sert de référence idéale à une vénérable tradition de pensée politique « antimoderne » : le Moyen Âge comme âge de l’ordre, comme âge de l’harmonie quasi cosmique, de l’équilibre parfait qu’on n’a cessé d’opposer au « désordre » moderne, à l’apparition des nations, à la rupture de l’unité de la foi, à la révolte orgueilleuse de l’esprit humain contre la religion révélée. C’est justement ce paradoxe, ce choc assumé, qui rendent précieuse la suggestion de Manent. Elle me semble de nature à nourrir un débat important parmi ceux qui aiment réfléchir au politique et ne peuvent, dès lors, laisser de s’interroger sur ce que Manent appelle dans son livre la « différence moderne ». Débat d’autant plus décisif que si le Moyen Âge sert volontiers de repoussoir aux zélateurs du « projet moderne » (et l’on mesurera à quel point, si Manent a raison, leur vision du Moyen Âge repose sur une vaste illusion), il n’a cessé de nourrir, sous les espèces d’un « ordre organique » quasi surnaturel, les nostalgies catholiques aussi bien que les rêves marxistes de réconciliation humaine.

Débat d’autant plus actuel, me semble-t-il, que nous sommes de nouveau entrés dans une période de profonde incertitude. La forme « nationale » de la démocratie, qui caractérise la politique moderne, est en crise, et pour s’orienter dans cette crise il ne peut qu’être utile de méditer sur ce qui s’est passé lors de l’apparition de cette forme originale : a-t-elle constitué l’heureuse issue d’un long désordre, ou au contraire fut-elle une chute, voire une aberration dont le temps présent est en train de nous délivrer ? Faut-il espérer ou redouter un « nouveau Moyen Âge » ?

La parole est à Pierre Manent, répondant à Bénédicte Delorme-Montini :

La représentation dominante du Moyen Âge n’est-elle pas plutôt celle d’une période d’ordre ?

« C’est si vrai qu’aujourd’hui encore, vous avez des socialistes anglais qui cherchent le remède au « désordre libéral » dans le « communautarisme » ou le « holisme » médiéval. J’ai à coup sûr contre moi un véritable lieu commun qui n’aide pas la science et qui est que le Moyen âge était par excellence une période d’ordre, que le Moyen Âge se caractérisait par un ordre cohérent, et même par un ordre splendide, embrassant le cosmos, Dieu et les hommes, et dont l’expression visible et grandiose se trouve dans les cathédrales. J’admire autant qu’un autre les cathédrales, mais en faire le symbole de l’ordre de l’époque, c’est vraiment partir du plus mauvais pied pour comprendre ce qui s’est passé. Je suis toujours surpris de voir à quel point l’opinion même savante est mue par des images, subjuguée par des images qui flattent l’imagination mais qui n’ont aucun rapport avec la vie des gens dont on entend rendre compte. Par l’image des cathédrales, en effet splendides, ou par la Divine Comédie de Dante, ce grand poème parfait. C’est fou ce que la Divine Comédie a servi à justifier cette représentation. C’est d’autant plus ironique que l’œuvre de Dante avait été intitulée simplement par lui La Comédie, et que si on lit cette œuvre, on peut se faire une idée assez précise du profond désordre politique de cette période.

« D’abord, il y a cette rivalité, qui préoccupe tellement Dante et qui est par ailleurs très bien documentée, entre la papauté et les pouvoirs politiques. Ensuite, les pouvoirs politiques eux-mêmes sont fragmentés, dispersés entre l’empire, les rois, les princes, les moindres seigneurs, les villes libres ou moins libres, etc. Donc, il y a une fragmentation extraordinaire du monde médiéval, fragmentation qui s’étend, bien entendu, aux principes de la vie commune. La figure emblématique de l’ordre médiéval – le « chevalier du Moyen Âge » – est une figure de la confusion des principes. C’était une figure de composition en cela qu’il y avait une tension très forte entre sa vocation religieuse et sa vocation guerrière – je laisse même de côté son éventuelle vocation amoureuse –, puisqu’il était à la fois l’homme de la guerre et l’homme de l’Église ou l’homme du Christ. Tension qui se déploie exemplairement dans les Croisades qui furent à la fois une manifestation de l’énergie européenne et une expression de la confusion européenne. Il est clair que le mouvement pour aller délivrer le tombeau du Christ, comme Hegel l’a fameusement remarqué, comportait une confusion entre le médiat et l’immédiat ; les Croisés n’avaient pas encore compris que le Christ se donnait dans l’intériorité et que la conquête matérielle du tombeau vide ne donnait pas accès à la grâce ou au salut. Les massacres de Juifs que les Croisades occasionnèrent furent une autre expression de cette même confusion : par la destruction physique du « vieil Israël », on croyait pouvoir assurer « immédiatement » la légitimité exclusive de l’Église, « nouvel Israël ».

« Le Moyen Âge est donc une période de très profond désordre dont les Européens vont mettre beaucoup de temps à se dégager. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de choses admirables dans le Moyen Âge – après tout, je suis encore à moitié thomiste –, je ne fais pas le procès du Moyen Âge, mais politique, ce qui est déterminant, c’est que ce fut un désordre. De sorte que la représentation traditionnelle, très chère à une certaine tradition catholique, et qui consiste à dire : « Il y avait un bel ordre du Moyen Âge et puis il y a eu l’irruption du désordre moderne », est politique fausse, car c’est exactement le contraire ! Il y avait un désordre médiéval que les Modernes ont progressivement surmonté pour instaurer un certain ordre. On peut préférer le désordre médiéval à l’ordre moderne (…), mais il est certain que les Modernes ont cherché l’ordre et l’ont trouvé. Nos sociétés sont incomparablement plus cohérentes et ordonnées que la société médiévale. On peut dire, si l’on y tient, qu’elles sont pires à cause de cela, mais en tout cas, si on parle d’ordre, c’est nous qui sommes les hommes d’ordre. C’est le Moyen Âge qui est désordre, et c’est la modernité qui ordonne, et qui ordonne très systématiquement avec la construction de l’État moderne, puis avec la construction de la nation homogène moderne. La ligne de force du développement moderne, comme Guizot l’a très bien vu, c’est la fabrication d’une généralité toujours plus grande à partir de cette particularisation presque illimitée de la société médiévale. »

Pierre Manent, Le regard politique, Paris, Flammarion, 2010, p. 160-163.