Une bonne chanson vaut souvent mieux qu’un long discours. Nous, nous sommes prêts à passer trois heures devant la télévision pour écouter les candidats. Je ne sais pas si le même genre d’émission existe aux États-Unis, mais ce n’est peut-être pas nécessaire : il y a des artistes pour faire passer les messages. On sait qu’Obama lui-même ne dédaigne pas de pousser la chansonnette, et qu’en cas d’extinction de voix il pourra compter sur le coffre de Bruce Springsteen. Jusque là, tout est normal : Obama est sympa, et en plus il est Noir, donc il chante du gospel ; le Boss est un artiste, donc il a une conscience, donc il a le cœur à gauche. Il est plus intrigant de découvrir que les candidats républicains inspirent également d’audacieuses compositions. On ne chante pas que The battle hymn of the Republic, dans les meetings des primaires. On peut entendre aussi des trucs comme « Oh! l’espoir renaît pour notre nation / Pour la première fois peut-être depuis Ronald Reagan ». Ou encore : « Mauvaise nouvelle pour vous / Maintenant on prend les noms / On vous attend au jour du Jugement dernier ».

Dit comme ça, ça ne ressemble à rien, ou alors c’est franchement inquiétant, ou pathétique, selon les goûts. Mais avec la musique, ça vous a une toute autre allure. Quoiqu’on en pense par ailleurs, ces chansons révèlent quelques uns des visages de l’Amérique. Et mieux que de longs discours, elles font comprendre ce qu’il y a dans le cœur et les tripes des électeurs. Voici ma petite sélection de chansons engagées, glanées sur YouTube.

Commençons par la plus fraîche, dans tous les sens du terme. Elle vient de sortir (pour le « Super Tuesday »), et c’est de la pure folk. La chanson s’appelle « Game on ! », chantée en l’honneur de Rick Santorum par deux sœurs d’une famille de l’Oklahoma, Haley et Camille Harris. Le reste de la famille apparaît dans le clip, ils semblent assez nombreux. D’après ce que j’ai pu lire, ce sont des protestants – le papa est pasteur à Tulsa, – c’est un aperçu inattendu de la solide base sur laquelle peut compter Santorum, le candidat catholique qui continue, contre tous les pronostics, à tenir tête à Mitt Romney.

L’espoir qui renaît, pour la première fois depuis Ronald Reagan, c’est « Justice for the unborn / Factories back on our shores / Where the Constitution rules our land / Yes, I believe, Rick Santorum is our man ! »

Et ça continue : « Il a un plan / Pour baisser les impôts, relever notre moral, et mettre le pouvoir entre nos mains. / Game on ! Le changement est à portée de main / Fidèle à sa femme, sept enfants – il sera loyal à notre pays. »

Imparable.

En tous cas, l’air, une fois entendu, trotte longtemps dans la tête.

Herman Cain, le candidat du Tea Party, n’est plus dans la course. En revanche, la chanson « I am America » continue sa carrière. Il faut l’entendre pour découvrir que le mot accountability peut avoir des vertus musicales. La chanteuse, Krista Branch, est texane, mariée à un pasteur (encore un) qui est aussi l’auteur des paroles. Lesquelles expriment assez parfaitement l’espèce de fierté rageuse, et plutôt vindicative, des soutiens du Tea Party (on se souvient que le « tea » en question est un acronyme pour Tax Enough Already). La chanson s’adresse directement aux démocrates : « Vous vous prenez pour des rois, assis sur votre trône / Vous tordez le nez devant les paysans du pays d’en-bas… ». Ou encore : « Vous prêchez votre tolérance, mais vous nous faites la leçon / Votre hypocrisie est-elle donc sans limite ? »

Visuellement, ce n’est pas fameux, mais Krista Branch a vraiment l’air concernée quand elle chante « Je suis l’Amérique, une seule voix, debout, tous unis. / Je suis l’Amérique, un seul espoir pour guérir notre pays / Il y a encore du travail à faire / Je ne me reposerai pas avant qu’on ait gagné ». Et ce couplet apocalyptique qui revient deux fois : « Vous vous remplissez les poches pendant que Rome est en flammes / Mais je sens que le courant est en train de s’inverser… », il doit dire quelque chose sur l’état d’esprit qui règne au sud des États-Unis.

Pour les curieux, la pancarte qui apparaît fugitivement vers 2’02 » dit: « 2 Chr 7:14 ». Ce n’est pas un horaire de train, mais une référence biblique – Deuxième livre des Chroniques, chapitre 7, verset 14 – couramment utilisée pour appeler les Américains à prier pour leur pays. Les paroles de la chanson, au moment où la pancarte apparaît, reprennent la promesse contenue dans le texte : « Si mon peuple s’humilie, prie (…), se repent de sa mauvaise conduite, moi, du ciel, (…) je guérirai son pays… ». Du cousu-main.

Dans les deux chansons précédentes, on entend distinctement la méfiance à l’égard de l’État fédéral, le rejet du Big governement, couplés chez les sœurs Harris avec les valeurs familiales et religieuses, chez Krista Branch avec le ressentiment de l’Amérique populaire. Mais ça n’est rien comparé au tube en faveur de Ron Paul, le candidat « libertarien ». Porté par la voix éraillée d’Aimee Allen, esthétique quasi punk, rythmes rap, genre bad girl assumé (apparemment zéro pasteur dans le dispositif), c’est la chanson qui délivre le message le plus radical : « Start a revolution / And break down illegal institutions ! » :

Parfaite synthèse des thèmes de Ron Paul, le clip (version sous-titrée ici) appelle à sauver « nos droits constitutionnels », à mettre fin aux guerres étrangères pour « ramener nos gars au pays », dénonce « l’État policier » qui veut implanter dans nos crânes des puces électroniques. « Le Patriot Act nous a volé nos libertés / Et il n’y a ni juge ni jurés / On met nos téléphones sur écoute, on enfonce nos portes / On a déclaré la guerre contre le peuple / Nous, nous avons trois boulots et pas de salaire à rapporter chez nous / L’impôt sur le revenu a tout piqué / Et nous on se bat comme des esclaves pour payer le loyer / Alors : Ron Paul président ! »

Le plus curieux, quand on regarde ce clip, c’est que si Ron Paul est archi-minoritaire dans la course aux primaires, l’histoire racontée est celle qui fait la trame de dizaines de thrillers hollywoodiens – les aventures du simple citoyen aux prises avec des officines gouvernementales ultra-secrètes et totalement corrompues.

Je n’ai pas découvert de clip en faveur de Mitt Romney. Soit il n’en a pas besoin pour gagner les primaires, soit son message n’est pas de nature à inspirer l’Amérique grass-roots. Les mormons, il est vrai, ont un répertoire d’hymnes assez fourni – mais, comment dire ? ils sont en général un peu moins rock’n roll. Nous refermons la bande-son avec ce cantique en l’honneur du prophète Joseph Smith :

 

On peut regarder la vidéo en boucle pour essayer d’oublier le rythme entêtant de « Start a Revolution ».