Lu à la télé.

Je voudrais commencer, dans ce billet, à faire le bilan de quelques mois de plongée dans le Gender. C’est une expérience qui, curieusement, est à la fois exaltante et décevante. Exaltante, parce qu’elle oblige à poser de façon radicale la question de la différence des sexes, question qui jusqu’à lors avait si bien été considérée comme un donné qu’il ne paraissait pas nécessaire de chercher vraiment à la comprendre. On pouvait se poser la question de savoir quoi faire de cette différence, quelles conséquences en tirer, éventuellement quelles améliorations on pouvait apporter à la manière dont elle était vécue : mais avoir à la justifier, à en rendre raison, paraissait superflu. On ne peut faire mieux ici que de citer le vœu final du Deuxième sexe (1949), de Simone de Beauvoir : « … que par delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité. » Songer que ce livre, il est vrai touffu et souvent contradictoire, a pu paraître en son temps révolutionnaire, permet de mesurer le chemin depuis parcouru – et pas toujours dans le bon sens. Et pourtant, l’expérience d’une lecture assez intensive d’ouvrages bâtis autour du concept de genre est en même temps assez décevante.

C’est de cette déception qu’il faut commencer par parler. Elle peut s’exprimer d’une phrase : pour autant que je puisse en juger, rien ne permet de penser aujourd’hui qu’il existe quelque chose comme le genre. Tout suggère au contraire que ce mot, dans son usage actuel, ne nomme qu’une apparence de concept, un pseudo-concept, ou en tous cas un concept vague, perpétuellement changeant, propre à toutes sortes d’opérations intellectuelles contradictoires et, pour le moins, dépourvu d’évidente vertu théorique. Je m’empresse d’ajouter – ne serait-ce que pour ne pas décourager la lecture de ce billet au-delà d’une conclusion imprudemment énoncée au début – que les questions soulevées par le genre, et même la simple histoire de ses mises au point successives, est à la fois passionnante et susceptible de nourrir abondamment la réflexion.

Un autre aveu liminaire s’impose, dont j’espère qu’il ne paraîtra pas trop impudent. Ce qu’on appelle parfois – à tort, on le verra – la « théorie du genre » a suscité, et continue de susciter, une abondante littérature critique. Depuis la polémique de l’an dernier sur les nouveaux manuels de SVT, en France, plusieurs livres (généralement estampillés catholiques) ont dénoncé le genre, ses dangers et les réseaux qui en font la promotion. Ces livres ont le mérite d’exister, et de servir efficacement à mobiliser leur public captif. Ils répondent à une situation d’urgence, à un moment où les citoyens catholiques ont, non sans raison, l’impression que l’institution familiale subit des assauts violents, sans que le législateur et les diverses autorités morales et intellectuelles sachent trouver, dans l’idiome de la « conversation civile » – dans le répertoire des idées dont nous pouvons faire état dans nos débats publics sans paraître aussitôt ridicules ou scandaleux – les arguments pour résister au vertige des reconfigurations radicales.

Il est en revanche douteux que ces ouvrages puissent convaincre quiconque n’est pas d’emblée acquis aux valeurs qu’ils défendent. Il n’est même pas sûr qu’ils puissent vraiment aider à réfléchir aux questions posées par le genre. En tous cas leur lecture ne m’a, à ce jour, pas apporté grand chose. Il me semble honnête, au moment où je m’apprête peut-être à ne pas faire mieux qu’eux, de souligner que, sur le strict plan intellectuel, et plus exactement philosophique, ces ouvrages se hissent rarement à la hauteur des défis qu’ils veulent relever. Ils sont édifiants, instruits parfois, fournissant de précieux aperçus sur certains aspects périphériques du problème. Je ne suis pas parvenu à en extraire une idée vraiment utile pour penser la différence des sexes. Ce qui, par ailleurs, n’est pas forcément gênant pour quiconque n’éprouve pas le besoin de penser la différence en question : pour la plupart d’entre nous (et il n’y a pas lieu de s’en affliger), la différence des sexes est source d’un certain nombre de problèmes pratiques, éventuellement éprouvants sur le plan émotionnel, mais pas vraiment de problèmes intellectuels. Le donné nous suffit, il est déjà assez compliqué comme cela pour que nous n’éprouvions pas la démangeaison supplémentaire d’avoir à comprendre en quoi, finalement, consiste cette différence.

« Il n’y a pas de théorie du genre »

Lors de la polémique provoquée, l’an dernier, par les nouveaux manuels de SVT, et leur recours, explicite ou non, à la notion de genre pour parler de la sexualité humaine, les détracteurs des manuels ont volontiers dénoncé ce qu’ils appelaient la « théorie du genre ». C’était un peu maladroit, car ceux qui connaissent le sujet eurent beau jeu de leur répliquer qu’il n’existait rien de tel. Comme devait l’expliquer Laure Bereni, co-auteur d’un utile Manuel des études sur le genre :

La première réaction que m’inspirent les discours des contempteurs du genre, c’est qu’il est faux de laisser penser qu’il existerait une théorie du genre. Ce label utilisé par les adversaires des recherches sur le genre laisse entendre qu’il existerait un corpus idéologique homogène et doté d’une stratégie politique déterminée.

La réponse se poursuit en détaillant la complexité du « champ d’étude » ayant le genre pour objet et en soulignant la « constante reconfiguration » de ce domaine animé par de vives controverses internes. C’est là, peut-être, une description un peu complaisante des « études sur le genre », une description qui met l’accent sur l’invention théorique et la multiplication des perspectives, sans poser réellement la question de l’unité même du concept censé organiser ces études. Avant d’y revenir, il convient cependant de donner raison à la chercheuse : il n’y a pas, en effet, de « théorie du genre ».

Dans la polémique, les contempteurs du genre ont fait comme si le concept de genre était introduit par une théorie particulière, à la manière dont, par exemple, le concept de relativité a été introduit par la théorie du même nom. La relativité, au sens savant du mot, existe par ce qu’il y a une certaine théorie qui élabore ce concept et en fait la clé d’explication d’un certain nombre de phénomènes. De même, le genre serait un concept construit par la « théorie du genre », censée manifester la pertinence analytique de ce concept pour rendre compte d’un certain nombre de phénomènes – biologiques, sociaux, psychologiques, etc.

Or il est facile de montrer la fausseté de l’image produite par l’expression « théorie du genre ». L’opposition entre sexe et genre a été proposée (en anglais) pour la première fois, semble-t-il, en 1915, dans le contexte des études psychiatriques sur l’hermaphrodisme. Le sens actuel du mot « genre » est consacré dès 1962 par l’Oxford English Dictionary, expliquant que gender désigne les aspects culturels et sociaux du sexe. Il est aujourd’hui courant en anglais, où il sert, hors de tout contexte savant ou théorique, pour parler des sexes masculin et féminin – par exemple dans les formulaires administratifs où un usager est invité à indiquer de quel sexe il est.

Il paraît d’ailleurs hautement probable que la précoce fortune du mot gender en anglais puisse recevoir une explication triviale : le mot sex, à partir des années 1960, s’est tellement spécialisé pour désigner l’activité sexuelle – la pure copulation – qu’un euphémisme a dû sembler nécessaire pour recouvrir le reste du champ lexical classique du bon vieux sex. Inversement, j’incline volontiers à penser qu’en français, une partie de la résistance au mot genre tient au fait que sexe reste chez nous suffisamment innocent pour qu’on puisse l’utiliser sans donner un air pornographique au discours. (En français d’aujourd’hui, on peut observer une contamination par l’anglais, notamment dans le langage parlé – une évolution qui n’est pas enregistrée dans mon Robert datant de 1989).

À partir du moment où le mot gender sert de doublet pour sex – et non plus seulement comme terme de grammaire s’appliquant aux substantifs et aux adjectifs – il devient évidemment possible de faire des théories du gender : mais c’est au sens où Platon formule une théorie du nombre, ou Kant une théorie de la connaissance. Ce sont des essais de clarification d’un concept réputé ordinaire – et non, comme pour la « théorie de la relativité » ou la « théorie de l’évolution », l’introduction par voie de théorie d’un nouveau concept explicatif.

Bref, il n’y eut pas soudain, par exemple dans les années 1990, l’apparition d’une nouvelle théorie, introduisant le concept de genre. En ce sens, il n’y a pas de « théorie du genre ». Il y a, en revanche, de multiples tentatives de clarifications théoriques d’un concept dont beaucoup aperçoivent l’utilité, voire la nécessité ou la particulière fécondité heuristique. Cependant, comme on va le voir, il n’est pas absolument certain que le concept en question en soit vraiment un. Il n’est pas certain, autrement dit, que les débats autour du genre permettent de saisir de quoi l’on parle lorsqu’on parle du genre. Pour revenir au propos cité de Laure Bereni, la question n’est pas de savoir s’il existe une ou plusieurs « théories du genre » plus ou moins rivales, comme il existe plusieurs théories de la connaissance, plusieurs théories du droit, plusieurs théories du nombre : elle est avant tout de savoir si ces multiples théories du genre parlent de la même chose.

Je tâcherai, par la suite, d’éviter de parler de « la » théorie du genre. Mais je ne parviens pas non plus à me satisfaire de l’expression « études sur le genre », que Laure Bereni oppose comme un substitut valable à l’expression trompeuse de « théorie du genre ». D’abord, cette traduction française de Gender studies laisse de côté un certain nombre de nuances que la plasticité de l’anglais permet de préserver (études sur le genre, mais aussi études du point de vue du genre, orientées par ce concept, etc.) : à tel point, d’ailleurs, que le manuel rédigé à huit mains par Laure Bereni et ses co-auteurs a choisi de s’intituler Introduction aux Gender studies. Ensuite, et plus essentiellement, le label « études sur le genre » pourrait bien contribuer à masquer la question que je veux poser – celle de la consistance même du concept de genre. On peut se demander en effet, en découvrant la vaste littérature sur le genre, si l’apparence d’unité du concept ne tient pas largement à l’existence officielle d’un champ académique distinct.

Il y a, dans de multiples universités, américaines d’abord, mais plus seulement, un département de Gender studies. Il se situe en général quelque part entre la littérature comparée, les sciences sociales et la philosophie, version post-moderne. L’obtention d’une chaire dans ce département donne lieu, comme souvent aux États-Unis, à une « course à la théorie », qui est là-bas une figure de la concurrence universitaire, et qui explique sans doute en bonne partie la « constante reconfiguration » évoquée par Laure Bereni. Il y a donc des enjeux importants, en termes de reconnaissance, de financement, de carrière, à l’existence d’un tel département. Je ne serais pas outre mesure étonné qu’une bonne enquête sociologique finisse un jour par révéler que c’est une simple convergence d’intérêts académiques qui a pu donner l’impression que toutes sortes de gens très différents travaillaient sur un même et unique objet d’enquête. Après tout, ce n’est pas parce que l’on cherche qu’il y a quelque chose à trouver : sinon, il n’y aurait jamais eu d’alchimistes, et il n’y aurait pas aujourd’hui des « ufologues ». De ce point de vue, le gros avantage compétitif des gender studies serait surtout d’avoir investi les sciences humaines, où les critères de vérification expérimentale et de réfutabilité ne s’appliquent pas comme dans les sciences de la nature.

Le genre dans tous ses états

Pour s’orienter dans une discussion sur le genre, un point de vue historique, génétique, est peut-être la seule porte d’entrée à peu près praticable. Il faut pister le mot, déterminer les contextes successifs de son emploi, pour mettre un peu d’ordre dans le présent chaos – ce chaos euphémiquement appelé « constante reconfiguration » par ceux qui pensent de bonne foi discerner une cohérence dans les usages multiples de la notion de genre.

La littérature spécialisée fait en général commencer l’histoire du genre dans les années 1970. C’est le moment où une sociologue anglaise, Ann Oakley, publie Sex, Gender and Society (1972), qui fait entrer le gender dans les études féministes. Oakley, pourtant, n’a pas inventé le mot – ni la chose. Elle l’emprunte en effet, tout à fait explicitement, à la théorie psychiatrique, et cite longuement Robert J. Stoller, dont le livre Sex and Gender était paru aux États-Unis quatre ans plus tôt. La phase psychiatrique du gender est souvent évoquée comme une simple préhistoire, une incubation du concept, lequel ne recevrait sa dignité théorique que par sa reprise dans la sociologie féministe. De là, je crois, une grave distorsion. Lorsqu’il est repris par Ann Oakley, en effet, le concept de genre subit un premier aplatissement. Il est reçu, mais filtré, délesté des ambiguïtés qu’il gardait dans le débat psychiatrique. Or l’histoire postérieure du genre devait voir resurgir ces ambiguïtés, et peut-être faire exploser le concept lui-même.

Pour la commodité de l’exposé, on peut distinguer en réalité trois moments principaux dans l’histoire du concept, correspondant à trois versions apparues successivement, mais sans que la nouvelle se substitue aux précédentes :

  • Gender 1.0 : c’est le « moment psychiatrique », dont l’épicentre se situe dans les années 1960. La notion de genre est alors mobilisée pour analyser certaines pathologies très spécifiques concernant la sexuation – principalement le transsexualisme et l’hermaphrodisme, appelé aujourd’hui « intersexualité ». D’un côté, des patients qui sont hantés par la conviction d’appartenir au sexe opposé ; de l’autre, ceux qui possèdent des caractères sexuels des deux sexes (parfois au simple niveau anatomique, avec toutes sortes de variantes, parfois même au niveau génétique, comme dans le cas d’une femme XY).
  • Gender 2.0 : le « moment féministe », cristallisé dans les années 1980, où le genre est mobilisé pour théoriser l’expression sociale de la différence des sexes, et plus spécifiquement la hiérarchisation sociale de cette différence. Le moment féministe du gender s’exprime principalement dans le domaine des sciences sociales et de l’histoire, et voit les gender studies se substituer aux women studies ou aux feminist studies qui avaient constitué la première expression académique du féminisme.
  • Gender 3.0 : le « moment post-structuraliste », à partir des années 1990, qui aboutit – pour autant qu’il puisse réellement « aboutir », car dans la littérature post-structuraliste, symbolisée par l’œuvre de Judith Butler, l’effervescence théorique est de règle – à l’inversion de la relation entre sexe et genre : si l’on s’accordait jusque là à voir dans le genre une « construction sociale » survenant sur la différence naturelle des sexes, on soutient désormais que le genre vient en premier, et que le sexe – désormais dit « sexe biologique » – est lui-même une « construction sociale ».

Ce sont les diverses phases de cette histoire que je veux reprendre dans les prochains billets.

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