Il est beaucoup question ces jours-ci (au moins dans certains milieux) des « points non négociables » dont doivent tenir compte les citoyens catholiques au moment de faire leur choix électoral. L’expression a été employée par le pape Benoît XVI dans un discours de 2006. Elle est reprise avec insistance par des catholiques, pasteurs ou simples fidèles, qui semblent sensibles au poids des mots et – naïveté suprême ? – paraissent penser qu’un point déclaré « non négociable » n’offre pas matière à compromis. Tout le monde ne l’entend pas de cette oreille, et il est assez facile de comprendre pourquoi. Le problème ne vient ni de Jacques Cheminade, ni de Philippe Poutou, mais du programme du PS. Il heurte de plein fouet deux des fameux points non négociables. L’« engagement 21 » promet la légalisation de l’euthanasie, sous le nom de code transparent d’« assistance médicalisée pour mourir dans la dignité » ; l’engagement 31, « mariage et adoption des couples homosexuels » (par quoi on est prié de ne pas comprendre qu’il s’agit de pouvoir adopter un couple homosexuel – ce qui ne poserait certes aucun problème moral). À partir de là, le catholique consciencieux a diverses options. Il y en a une, cependant, qui ne devrait jamais lui être ouverte, c’est celle de faire fi de la logique. La logique n’est pas négociable. C’est malheureusement le point qu’Isabelle de Gaulmyn, sur son blog de La Croix, a choisi de négocier.

Accordons sans barguigner à Mme de Gaulmyn le mérite de rappeler que les non negoziabili dont parlait Benoît XVI dans ce discours adressé à des parlementaires italiens ne sont que certains points parmi d’autres. Tout ne se résume pas à « la protection de la vie à toutes ses étapes, du premier moment de sa conception jusqu’à la mort naturelle », à « la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille – comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage », et à « la protection du droit des parents à éduquer leurs enfants ». Il y a aussi « la protection sociale des mineurs », « la libération des formes modernes d’esclavage », « le développement d’une économie au service de la personne et du bien commun », « la paix »… Reconnaissons, dans ce rappel bienvenu, la dialectique familière qui fait que, lorsqu’un catholique de droite brandit l’avortement et le mariage homosexuel, son frère de gauche dégaine la réforme du système économique et la justice sociale. Catholique « sociétal » contre catholique « social », le clivage a la vie dure et les rôles sont bien rôdés. On n’est pas obligé d’être original.

Mais, derechef, ça n’interdit pas de réfléchir correctement.

Je lis sur le blog d’Isabelle de Gaulmyn :

Les « points non négociables ». L’expression est à la mode chez certains catholiques avant ces élections. Pour leurs partisans, ce sont des points qui doivent déterminer l’électeur catholique dans son choix, car ils ne sont pas sujets à discussion.

Écrivant cela, la journaliste avait deux options. Soit elle voulait soutenir que les catholiques en question croient, à tort, que ces points suffisent à « déterminer l’électeur catholique dans son choix ». Soit elle voulait soutenir qu’ils croient, à tort, que ces fameux points sont « non négociables ». La première hypothèse aurait été la bonne : il est parfaitement exact que les points « non négociables », qu’ils soient trois, douze ou trente, ne permettent pas de déterminer le choix électoral. La raison en est simple. Les documents ecclésiastiques auxquels se réfèrent si volontiers ces catholiques expliquent qu’il n’est jamais permis de favoriser par son vote une loi ou un programme qui propose une mesure opposée à l’un des points non négociables. On reconnaît sans peine le vieux principe moral catholique qui veut que « les préceptes négatifs obligent toujours ». Il n’est jamais permis de faire le mal. L’Église énonce parfois clairement ce qu’on ne peut pas faire (elle a, sur ce point, de qui tenir). Il suffit donc, pour lui obéir, de ne pas faire ce qu’il est interdit de faire. Or une fois qu’on sait ce qu’il ne faut pas faire, il reste à déterminer ce qu’on va faire. Une fois qu’on sait que l’option A est fermée, on doit encore choisir entre toutes les options laissées ouvertes par la mise à l’écart de l’option A. C’est un boulot. Les interdits n’empêchent pas de délibérer.

Un catholique qui croit que les « points non négociables » permettent de « déterminer » le choix électoral commet donc l’erreur logique (et puérile) consistant à croire que l’interdiction de faire A implique l’obligation de faire le contraire de A : c’est introduire une négation de trop. J’ai rencontré moi-même, tout récemment, des catholiques qui semblaient penser que l’interdiction de voter pour un candidat promettant de légaliser l’euthanasie impliquait l’obligation de voter pour un candidat promettant de ne pas la légaliser, ou que l’interdiction de voter pour un candidat promettant d’élargir le droit à l’avortement impliquait l’obligation de voter pour un candidat promettant de restreindre celui-ci. Le cas existe donc. Mais la réponse à faire ne saurait consister – dans les paramètres de la présente discussion – à objecter qu’il y a bien d’autres objectifs à prendre en compte, qu’il n’y a pas que l’euthanasie dans la vie (si l’on peut dire), qu’il y a aussi la justice sociale et la paix universelle. La réponse consiste simplement à attirer l’attention du catholique distrait sur le paralogisme qu’il commet. S’il est interdit de faire A, il est permis de faire tout ce qui est compatible avec non-A. S’il est interdit d’empoisonner ses invités, il n’est pas obligatoire de les régaler, mais il est permis de leur servir une nourriture insipide ou infecte et, bien entendu, de n’inviter personne et de se régaler tout seul. Bref, une interdiction – on a vraiment de la peine de devoir insister – ne suffit jamais à déterminer une action. Une interdiction suffit à déterminer une impossibilité d’action : reste entièrement sauve la nécessité d’avoir à choisir parmi toutes les options demeurées ouvertes.

Isabelle de Gaulmyn avait donc un boulevard devant elle. Elle a choisi de foncer dans l’impasse, soit la seconde hypothèse : suggérer que les « points non négociables » étaient, en réalité, tout ce qu’il y a de négociable. Elle le fait en croyant pouvoir opposer la rhétorique romaine du « non négociable » à la rhétorique épiscopale française du « discernement » :

Quelle est par ailleurs l’efficacité de ce concept [de « non négociable] ? Difficile de faire une application stricte de ce « non négociable ». Prenons par exemple le document publié par les évêques de France en vue de cette élection, qui expose 13 « éléments de discernement », sur lesquels les électeurs chrétiens doivent s’interroger et interpeller les candidats, du rejet de l’instrumentalisation de l’embryon au refus de l’injustice économique, la prise en compte de l’immigration… Si on les considère comme « non négociable » [sic] alors autant aller à la pêche le jour des élections ! Aucun des candidats ne remplit parfaitement tous les critères. Mais justement, les évêques se gardent bien de reprendre l’expression « points non négociables » préférant parler « éléments de discernement ».

D’abord, ce n’est pas très cool de donner à penser que les évêques français sont plus malins que Benoît XVI, à qui est imputé la paternité du « concept » de « non négociable ». Ensuite, et surtout, on aimerait mieux comprendre la teneur de l’opposition supposée. En gros, la différence entre les deux approches se résume à la différence entre l’énumération d’interdits et l’énumération d’objectifs. Interdit : voter pour une loi qui autorise l’euthanasie. Objectif : promouvoir la justice économique (ce ne sont que des exemples parmi d’autres). Pour respecter l’interdit, il suffit de ne pas voter la loi en question. Pour respecter l’objectif, il faut proposer des moyens de lutter contre l’injustice économique. On saisit la différence : l’interdit peut être catégorique, car il se contente d’exclure une action déterminée. L’objectif, lui, est par définition en attente de détermination. Il y a forcément plusieurs manières possibles de tendre vers lui. Énoncer un objectif, ce n’est pas encore prescrire une action : c’est inviter à délibérer sur les actions possibles en vue de l’objectif. Pour le dire autrement, fixer un objectif, ce n’est pas donner un ordre. « Levez la main droite ! » est un ordre, il prescrit une action ; « rendez-vous à Paris demain à 20 heures » est un objectif, ça me laisse le champ libre pour savoir comment je vais faire pour honorer le rendez-vous.

Ce qui est sûr, c’est que, pour un catholique, les « points non négociables » constituent bel et bien des éléments de « discernement » : ça permet d’écarter des options, c’est déjà ça de pris. Le discernement doit ensuite se poursuivre pour faire son choix parmi les options qui restent. Le brave électeur catholique pourra se guider sur ses opinions politiques, s’il en a – et j’ai évidemment tendance à penser qu’il est bon qu’il en ait, et mieux encore qu’il ne croie pas que celles-ci doivent être «déterminées» par sa foi, au sens du mot dont on vient de parler. Les évêques sont dans leur rôle en complétant le document romain par une série d’objectifs qui leur semble pertinente dans le contexte concret du pays où ils se trouvent. On voit mal en quoi il serait légitime de leur prêter l’intention de se démarquer de Rome en invitant au compromis précisément sur le chapitre du « non négociable ».

Isabelle de Gaulmyn conclut son billet en évoquant la plaisante tentative à laquelle s’est livrée Rue 89. Elle consistait à attribuer des bons ou mauvais points aux divers candidats en fonction des différents critères de discernement proposés par les évêques. La journaliste trouve la tentative « absurde », ce qui est peut-être un peu fort, vu que le résultat obtenu désigne François Bayrou – un candidat qui correspond plutôt bien au profil classique privilégié, selon les études de sociologie électorale, par le catholique moyen. Mais on s’afflige surtout de constater qu’une fois de plus, « l’absurdité » n’est pas logée au bon endroit :

faut-il estimer chaque critère (protection de la vie, justice sociale…) au même niveau, ou au contraire mettre, comme les élèves dans leur moyenne scolaire, des coefficients en fonction des priorités ? Au total, la logique des « points non négociables », poussée à bout, revient à faire des électeurs des « machines à voter », en fonction de logiciels pré déterminés.

Errare humanum est, perseverare… On n’a pas affaire ici à un problème de hiérarchisation des critères et des priorités : on a affaire à la différence de statut logique entre des interdits et des objectifs. Ce n’est qu’au sein des objectifs qu’il y a lieu de fixer des priorités et d’établir des hiérarchies : c’est une nécessité qui découle des besoins de l’action ou, si l’on veut, de l’impossibilité de tout faire en même temps. Il est en revanche impossible de hiérarchiser des interdits (pas moyen pour un acte quelconque d’être « plus ou moins » interdit, il l’est ou il ne l’est pas). Et il n’y a aucune nécessité d’établir des priorités entre le respect d’un interdit et la poursuite d’un objectif. Il existe seulement la nécessité de ne pas poursuivre l’objectif en transgressant l’interdit, ou de ne pas respecter l’interdit en sacrifiant l’objectif. L’Église rappelle seulement – s’inscrivant en cela dans une tradition morale bien plus large et ancienne que l’année 2002 – qu’il y a des moyens qu’aucune fin ne justifie, et qu’il n’y a pas de fins qui justifient tous les moyens. On peut le dire dans un vocabulaire plus contemporain : aucune valeur n’est absolue au sens où son respect justifierait la violation de toute norme ; certaines normes sont absolues au sens où aucune valeur ne justifie leur violation.

Je n’aurais jamais entrepris cette laborieuse discussion si, comme beaucoup d’autres catholiques (toujours d’après les études de sociologie électorale), l’intention de voter pour François Hollande ne m’avait jamais effleuré. Il se trouve cependant que j’ai voté pour Royal en 2007, et pour des candidats socialistes lors des divers scrutins des dernières années. Je me sens donc – et qu’on veuille bien me pardonner cette exhibition de mon intimité civique – légèrement « concerné ». Lorsque j’ai lu, dans le programme officiel du Parti socialiste, les propositions suivantes :

Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander, dans des conditions précises et strictes, à bénéficier d’une assis- tance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité. [« engagement 21 »]

J’ouvrirai le droit au mariage et à l’adoption aux couples homosexuels. [engagement 31]

lorsque j’ai lu cela, je n’ai pas trouvé le moyen d’adhérer à ces propositions tout en respectant l’énoncé non moins clair qu’on lit dans la Note doctrinale de 2002 « sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique » :

la conscience chrétienne bien formée ne permet à personne de favoriser par son vote, la mise en acte d’une loi ou d’un programme politique, dans lequel les contenus fondamentaux de la foi et de la morale sont détruits par la présence de propositions qui leurs sont alternatives ou opposées.

Suivait, dans le même texte, l’énoncé d’un certain nombre d’exemples concrets, dont ceux qui se retrouvent dans la trilogie des non negoziabili auxquels se référa plus tard Benoît XVI. Le programme du PS, en son état actuel, est incompatible avec ces divers textes (je baiserai les pieds du casuiste qui saura me convaincre du contraire). D’autres programmes pourraient fort bien être incompatibles avec certains autres critères : par exemple, un candidat pourrait proposer d’autoriser la prostitution des mineurs au nom du droit au travail, ou de fermer toutes les mosquées au nom de la lutte contre l’islamisme. Je ne voudrais pas alors « favoriser par [mon] vote » un tel candidat, au nom de l’incompatibilité de ces propositions avec « la protection sociale des mineurs et la libération des victimes des formes modernes d’esclavage » ou avec « le droit à la liberté religieuse ». Je ne le voudrais pas, quand même le programme du dit candidat serait par ailleurs conforme en tous points à mon aspiration à la justice sociale et à la paix civile.

J’aurais aimé que Mme de Gaulmyn trouve les mots pour formuler l’embarras dans lequel se trouvent placés des citoyens catholiques dont le cœur – voire la tête, car mon cœur n’a rien à voir là-dedans – penche du côté « social ». J’aurais aimé qu’elle souligne le risque pris par le candidat socialiste de s’aliéner bêtement le vote de tels catholiques, au lieu de se contenter, comme François Hollande sait si bien le faire en général, de proposer un vaste débat sociétal susceptible d’ouvrir la voie à un consensus de qualité supérieure. J’aurais même compris qu’elle signale que la droite, en général, n’a guère su donner aux catholiques des raisons sérieuses de croire qu’elle savait rester ferme sur les principes qui leurs tiennent à cœur (ou à la tête, soyons cohérents). J’aurais souscrit avec enthousiasme au propos d’une talentueuse journaliste qui aurait su mettre en mots ma confusion.

Je dois me contenter d’une série d’approximations illogiques et de sous-entendus moyennement plaisants. Je dois me résoudre à essayer de croire à ce « principe de morale pratique », dont la promulgation toute récente a dû m’échapper, car je ne l’avais jamais rencontré auparavant, voulant qu’il ne faut pas voter pour le « ‘moindre mal’, ce qui serait une vision négative, mais pour ‘le meilleur possible’ ». Un tel principe reviendrait exactement à rendre obligatoire un choix positif – comme quoi il y a de la cohérence dans l’incohérence de l’amie blogueuse. J’ai du mal à être séduit par ce mélange de terrorisme moral et d’optimisme candide – au sens du Candide de Voltaire, évidemment. Je n’ai pas la capacité mentale de croire à des choses impossibles, ni le goût des compromis onctueux.

Et par conséquent, en toute conscience, en toute logique, et malgré tous ces bons conseils, je ne sais toujours pas pour qui je vais voter. Mais ça ne sera pas pour François Hollande.