Hermaphrodite (statue romaine, époque impériale)

L’abondante littérature consacrée aujourd’hui au « genre » s’obstine à attribuer le concept au féminisme des années 1970, et plus spécifiquement au féminisme américain, dans sa tendance parfois qualifiée de « radicale ». Or cette attribution est doublement fautive : le concept de « genre » n’est pas une invention du féminisme, et il fait son apparition quinze ans plus tôt, en 1955. Le contexte natif du « genre » est clinique plutôt que militant. Il est dû à des spécialistes des anomalies de la sexuation, travaillant sur des patients que l’on appelait auparavant « hermaphrodites », et qu’on désigne aujourd’hui comme « intersexuels ». Or cette genèse du concept de « genre » est indispensable pour comprendre sa signification. On pourrait en avancer une première raison assez simple : la formulation originelle de la notion de « genre » est la seule qui soit à peu près claire, la seule qui offre un sens suffisamment intuitif pour être présenté de façon immédiatement compréhensible. C’est ce qu’on fait lorsqu’on dit que le sexe est « biologique » et que le genre est « social » – distinction qui n’est pas celle de la « théorie du genre » des contemporains, mais celle de Robert Stoller, le psychiatre américain dont le livre Sex and Gender, paru en 1968, synthétisait quinze ans de travaux sur l’intersexualité et le transsexualisme. Encore aujourd’hui, lorsque l’Unesco édite des kits d’éducation à la gender sensitivitypour ses programmes humanitaires, c’est Stoller qui est cité. Stoller, et non Judith Butler – qu’il serait bien difficile d’utiliser à des fins pédagogiques, tant son propos est difficile à saisir, et presque impossible à reformuler en termes simples.

On pourrait ajouter une seconde raison, dont l’apparence seule serait paradoxale : le féminisme, même qualifié de « radical », peut fort bien se passer du « genre ». Il le fit longtemps sans inconvénient, par exemple dans les écrits de Simone de Beauvoir, de Luce Irigaray ou de Monique Wittig, constamment cités par les Américaines comme leur source d’inspiration (une nouvelle traduction américaine du Deuxième Sexe, tout récemment parue, évite l’anachronisme du mot « gender » sans que quiconque se soit plaint d’un déficit d’intelligibilité). En réalité, lorsque le « genre » finit par s’imposer dans le champ académique, au début des années 1990, c’est plutôt parce que la tendance est désormais de critiquer le féminisme. C’est alors, en effet, qu’on s’intéresse de nouveau – au prix d’un détour par la French Theory, c’est-à-dire la lecture américaine des Foucault, Derrida et autres Deleuze – aux anomalies et aux troubles de la sexualité qui avaient, trente ans plus tôt, motivé l’introduction du nouveau concept : l’intersexualité, et plus encore, on va le voir, le transsexualisme, figures centrales de la pensée « queer » dont Judith Butler serait en quelque sorte le prophète.

Dans le présent billet (qui fait suite à celui-ci), je voudrais donc revenir sur les véritables origines du « genre », expliquer autant que possible ce qui a rendu la notion légitime, voire inévitable, en éclairer le contexte intellectuel, et peut-être proposer quelques éléments de réflexion critique. Sans préjuger de la suite de l’enquête, j’estimerais volontiers que c’est la phase la plus intéressante de l’histoire du « genre », et peut-être la seule qui le soit vraiment. Le reste n’est, par bien des côtés, que « littérature ».

Le problème : les deux figures de l’hermaphrodisme

L’introduction et la première théorisation du « genre » se situe à un carrefour de problèmes, de disciplines, mais aussi de perspectives idéologiques et militantes extrêmement variés. Une cartographie, même sommaire, de cet entrelacs est donc indispensable. Au départ, il y a le phénomène, difficile et rare, de l’intersexualité. On désigne sous ce nom un ensemble d’anomalies dont l’« hermaphrodisme », au sens originel, n’est qu’une espèce : Hermaphrodite était le fils d’Hermès et d’Aphrodite, c’était un garçon pourvu de seins, figure symétrique, si l’on veut, de l’androgyne mythique, personnage féminin et barbu. L’intersexuel est un individu présentant, à différents niveaux, une ambiguïté biologique. Elle peut se manifester directement au niveau anatomique (externe ou interne), ou affecter également le système hormonal ou les chromosomes, comme dans le cas des individus dits « 47XXY » ou des femmes 46XY (d’autres chromosomes que ceux dits « sexuels » intervenant dans l’apparition des caractères sexuels). L’intersexualité peut être décelable à l’œil nu ou ne se révéler que bien plus tard, lors d’examens approfondis. Elle peut s’accompagner ou non de déficits cognitifs ou de troubles profonds de la personnalité ; sa découverte tardive peut, ou non, provoquer une grave crise psychique. La rareté des cas et les incessantes découvertes ne cessent de complexifier l’image scientifique de l’intersexualité, interférant avec les revendications militantes qui ont émergé depuis une dizaine d’années – symbolisées par l’ajout du « I » de « intersexuel » à l’acronyme LGBT qui s’affiche dans les fameuses « parades ».

Dans cet acronyme, qui ne cesse de s’allonger si l’on en croit le vertigineux article qui lui est consacré sur Wikipedia, le « T » possède un statut ambigu : on ne sait aujourd’hui s’il faut lire « transsexuel » ou « transgenre », ce dernier label étant venu récemment concurrencer le premier. Ce « T » renvoie, en tous cas, au deuxième grand problème qui présida à l’invention du « genre ». Alors que l’intersexualité est de nature biologique, le transsexualisme concerne des individus qui ne présentent pas d’anomalie physique. Ou plutôt, selon leurs propres dires, dont tout le physique est une anomalie : la description classique du transsexuel est celle d’une personne qui se sent enfermée dans un corps du mauvais sexe, dans un corps du sexe opposé à celui de son être profond. Homme emprisonné dans un corps de femme, âme de femme enfermée dans un corps d’homme, comme une sorte de figure limite de l’hermaphrodisme – on parlait d’ailleurs volontiers, au XIXe siècle, d’« hermaphrodisme psychique ».

Alors que l’hermaphrodisme biologique a toujours existé, a toujours été connu, au moins dans ses formes les plus visibles, le syndrome transsexuel est, si l’on peut dire, d’invention récente. Le mot lui-même s’est imposé dans les années 1950. Au début du xxe siècle, le transsexualisme, en tant que désir (voire « conscience », ou conviction) d’appartenir à l’autre sexe, pouvait encore être considéré comme une forme de psychose, supposant une altération grave du rapport à la réalité. Un fameux cas commenté par Freud, celui du « Président Schreiber », en donne un aperçu saisissant. Or il apparut peu à peu que les symptômes ne cadraient pas avec ceux des psychoses : les patients ne semblent pas « fous » ; hormis leur vœu apparemment délirant, ils peuvent faire la preuve d’une bonne adaptation à la réalité, ne sont pas des hallucinés, n’ont pas un comportement erratique. Ils sont capables d’une cohérence et d’une constance extraordinaire dans la manifestation de leur vœu.

Comprendre comment ce syndrome singulier finit par être rapproché de l’intersexualité, au point de constituer avec lui la base empirique de l’invention du « genre », c’est la clé de toute l’histoire dont j’aimerais restituer la logique. L’hypothèse du « genre », en effet, fut d’abord proposée pour analyser l’intersexualité. Le cas paradigmatique était alors celui d’un individu de sexe ambigu, « classé » dans un sexe à sa naissance, sur la foi d’indices jugés probants, élevé conformément à ce sexe, et se concevant lui-même comme étant de ce sexe : jusqu’à ce qu’un examen plus poussé, par exemple de tissus internes, révèle qu’il est « en réalité » de l’autre sexe. On a alors une discordance entre le sexe scientifiquement établi sur le plan biologique, et le sexe socialement reconnu et consciemment assumé par l’individu. C’est ce sexe psychosocial qui sera appelé « genre », par opposition au sexe qu’on dit alors biologique.

Pourtant, l’extrême rareté des cas d’intersexualité n’aurait pu permettre aux spécialistes de formuler une théorie générale du rapport entre les composantes biologiques et les composantes psychosociales du sexe, si une population transsexuelle en croissance exponentielle ne s’était offerte comme terrain d’observation privilégié. Comme l’a écrit un des meilleurs connaisseurs du sujet, le philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel (voir la Note bibliographique ci-dessous), l’hermaphrodisme ne permettait que des expériences, menées sur un échantillon  très restreint. Le transsexualisme, lui, permit une véritable expérimentation, d’autant plus ample que l’« offre » médicale ne cessait de susciter et nourrir, voire de construire, la « demande » transsexuelle. La première « théorie du genre » s’élaborait à mesure qu’elle fabriquait, pour ainsi dire, l’objet qui servait à la valider sur le terrain expérimental.

Pour comprendre cet étrange phénomène, il faut élargir le champ de vision, saisir d’autres fils, multiplier les perspectives – jusqu’au bord du vertige que fait naître la « métamorphose impensable » du transsexualisme, comme la désigne si justement P.-H. Castel. Trois facteurs configurent l’arrière-plan de la scène qui voit apparaître le « genre » vers la fin des années 1950 :

• d’abord, l’émergence d’une « science de la sexualité », la sexologie, dont la trajectoire issue d’Allemagne à la fin du XIXe siècle se poursuit aux États-Unis après la Deuxième guerre mondiale, et qui ne va cesser de croiser, sur un mode généralement conflictuel, la trajectoire de la psychanalyse freudienne, dont elle conteste efficacement la suprématie ;

• ensuite, la naissance et le développement de l’endocrinologie, qui accompagne la découverte du rôle des hormones dans la formation et le fonctionnement des organes sexuels, et qui, combinant ses effets avec ceux des progrès de la chirurgie, permet des modifications radicales du comportement sexuel et sexué ;

• enfin, il faudra mentionner la place éminente des sciences sociales, et notamment de la sociologie américaine de l’après-guerre, dont la présence institutionnelle en contexte médical jouera un rôle décisif dans l’élaboration d’identité et de rôle qui donnent corps à la notion de « genre ».

I. La « science de la sexualité », de Berlin à Baltimore

La « sexologie » n’a pas toujours été le titre d’une rubrique aguicheuse pour magazines féminins à grand tirage, entre « psycho » et « astro ». Ce fut d’abord le nom d’une ambition scientifique, née au XIXe siècle, dont les lecteurs de Michel Foucault connaissent les avatars sous l’égide de la scientia sexualis : tenir un discours savant sur ce nouveau domaine, la « sexualité », qu’on voulait constituer en l’arrachant aux moralistes, et en le coulant dans le moule des sciences de la nature. Le propos se veut à la fois descriptif – par opposition au discours normatif des moralistes – et thérapeutique. La sexologie naît dans une Allemagne impériale dont le code pénal réprime cruellement les « actes contre nature ». La figure qui domine cette école est celle de Magnus Hirschfeld (1868-1935, de douze ans le cadet de Freud). Sous son influence, la Sexualwissenschaft reçoit dès le départ une orientation positiviste et libertaire. Hirschfeld, lui-même homosexuel, milite activement pour la décriminalisation des actes homosexuels. Héritier de l’esprit des Lumières, il estime que la science doit se mettre au service de la justice : établir que l’homosexualité relève d’une force biologique aussi irrépressible, chez les personnes concernées, que celle qui incline la plupart des autres vers le sexe opposé, est à ses yeux la façon la plus efficace d’ôter à l’homosexualité son caractère de perversion morale. C’est dans le cadre de son travail sur l’homosexualité qu’Hirschfeld aborde le transsexualisme, alors appréhendé sous les espèces de ce qu’il nomme « transvestisme » (ce n’est qu’à partir des années 1950 que le transsexualisme sera clairement distingué du transvestisme, grâce aux travaux d’un disciple de Hirschfeld, Harry Benjamin, venu s’établir aux États-Unis, où il participa à l’implantation de la sexologie).

La sexologie qui s’élabore sous l’Allemagne de Weimar possède, pour notre propos, trois caractères distinctifs :

1) l’ambition descriptive et taxinomique, visant à la description la plus fine possible des multiples variantes de l’expression de l’instinct sexuel. La sexologie élabore par exemple une échelle au long de laquelle répartir les comportements typiques, de l’hétérosexuel viril à l’homosexuel efféminé, avec un puissant effet de « naturalisation » de ces diverses variantes. L’hétérosexualité n’est pas plus « naturelle » que l’homosexualité, elle est simplement plus fréquente. Quant au transvestisme, Hirschfeld s’intéressa à lui afin d’en dissocier l’homosexualité – une fois établi, notamment, qu’un homme peut désirer (à des fins de gratification sexuelle, ou pas forcément) s’habiller en femme sans pour autant être homosexuel. Le « transvestiste », autrement dit, n’est pas un homosexuel caricatural, encore moins la « vérité » de l’homosexuel.

La taxinomie, et plus généralement la terminologie, restera un champ de bataille privilégié de la sexologie. C’est elle qui substituera la « déviance » à la « perversion », par exemple – c’est-à-dire un simple écart par rapport à une norme statistique plutôt qu’un vice moral ; et John Money, le véritable inventeur du « genre », est également crédité de l’introduction du terme (choisi pour sa neutralité morale) de « paraphilie », ou encore de la notion d’« orientation sexuelle ». On connaît par ailleurs les batailles qui se livrent avant chaque nouvelle édition du fameux manuel de diagnostic édité par l’Association des psychiatres américains (APA), le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of mental disorders) : le DSM III, qui paraît en 1980, fait ainsi disparaître l’homosexualité de la liste des pathologies (décision prise, rappelons-le, à la majorité des voix et non par consensus scientifique, comme c’est habituellement la règle) ; il substitue la « paraphilie » à la « perversion » (masochisme, etc.), et officialise la redéfinition du transsexualisme en « trouble de l’identité de genre » (gender identity disorder) – avant l’introduction de la catégorie de « dysphorie de genre » (gender dysphoria), au grand dam de nombreux psychanalystes.

2) Deuxième caractère distinctif de la sexologie, le statut entièrement nouveau conféré à la parole des patients, avec le souci d’enregistrer au plus près leur propre manière d’exprimer leur vécu subjectif – par exemple leur désir irrésistible de changer de sexe (c’est ce statut de la parole que Foucault inscrit dans la continuité du privilège occidental de « l’aveu » comme source de vérité. Cette «généalogie», cependant, n’est pas forcément plus éclairante que celle qui remonterait plus directement au Romantisme et, derrière lui, à la croyance typiquement moderne en l’accès privilégié du «sujet» à la vérité de son expérience intérieure). Ce statut de la parole se retrouve dans la psychanalyse – Freud suivit d’ailleurs de près les travaux de la sexologie, dont le « naturalisme » correspond largement à son inspiration initiale. Nous verrons que ce primat reconnu à la parole des patients jouera un rôle décisif dans la naissance du « phénomène transsexuel », comme l’appelait H. Benjamin.

3) L’orientation militante, voire libertaire, qui, dans le cas de l’Allemagne visait directement la modification des institutions pénales. En prenant les choses de plus loin, on pourrait dire que le succès culturel de la sexologie (que symbolisera, dans les années 1950 aux États-Unis, le fameux « rapport Kinsey » sur le comportement sexuel des Américains) tient au fait qu’elle s’inscrit parfaitement dans le schème intellectuel du positivisme, de la séparation des faits et des valeurs, des données de la science et des prescriptions de la morale. Décrire et expliquer les conduites « déviantes » en termes scientifiques et statistiques, c’est déjà les normaliser, contribuer à les rendre socialement acceptables, et par là préparer aussi leur future reconnaissance au titre d’« identités sexuelles » légitimes.

La sexologie allemande prit pied avec succès aux États-Unis, à l’occasion notamment de l’arrivée de nombreux savants allemands contraints de fuir le nazisme. Elle trouva un terrain d’accueil favorable dans la psychiatrie d’inspiration behavioriste, fortement tournée vers l’expérimentation, dont le foyer historique était l’université Johns Hopkins de Baltimore. C’est cette université que ralliera John Money, où il fondera une Gender identity clinic. Or, contrairement à une image simpliste de l’histoire de la psychiatrie, la tradition américaine dans ce domaine a toujours été marquée par une forte résistance à la psychanalyse. Celle-ci passe à la fois pour trop complexe, peu vérifiable empiriquement, et ses résultats pour trop difficiles à évaluer dans le cadre très normatif de la prise en charge clinique des patients.

Freud avait beaucoup emprunté aux premiers travaux de la sexologie allemande, et il en partageait assurément le rejet de la pénalisation des « perversions ». En même temps, il n’y avait rien de libertaire dans l’orientation profonde de son travail, et les sexologues « orthodoxes » ne furent pas longs à percevoir que la théorisation du « complexe d’Œdipe » était porteuse d’une normativité hétérosexuelle rénovée.  Par delà des ressemblances de surface, psychanalyse et sexologie behavioriste sont donc assez radicalement antagonistes, et l’émergence du gender, on le verra, représente de ce point de vue une défaite de la psychanalyse, cruciale lors de l’élaboration du concept, et qui continue encore aujourd’hui de marquer les débats : songeons à l’alliance, naguère improbable, qui s’est nouée à propos du « genre » entre certains psychanalystes et les défenseurs de la morale traditionnelle.

Sexologie et psychanalyse divergent par leurs méthodes comme par leurs ambitions. La psychanalyse repose sur des thérapies longues, hautement personnalisées, au cours desquelles le praticien cherche à reconstituer toute l’histoire du patient, à connaître notamment le détail des liens intra-familiaux, les antécédents des parents, l’histoire clinique de la fratrie, etc. La réponse du psychanalyste est elle-même individualisée, assez empirique finalement, visant à un « mieux être » du patient et à sa meilleure adaptation possible à la vie relationnelle. La sexologie s’adapte mieux aux contraintes de la prise en charge hospitalière. Elle « catégorise » volontiers ses patients, vise à établir des procédures standard à partir de vastes échantillons statistiques, se montre beaucoup moins hostile que la psychanalyse à la prescription médicamenteuse. Et, surtout, elle est beaucoup moins normative : dans la prise en charge d’un transsexuel, par exemple, la sexologie ne veut pas se poser la question de savoir si le désir de changer de sexe est le symptôme d’un trouble profond qu’il faudrait, sinon réussir à transformer, du moins rendre « vivable » pour le patient. Sa tendance sera de « naturaliser » le vœu transsexuel, de l’accepter tel qu’il sort de la bouche de l’individu – et si possible de l’accompagner dans la réalisation de son vœu. Elle réussit si le patient, par exemple de sexe masculin, finit par réussir à « passer pour » une femme dans ses interactions sociales aussi bien qu’à ses propres yeux. Et c’est là qu’une seconde série de facteurs va modifier radicalement la donne.

II. Hormones et bistouri

Ce nouveau facteur, c’est le progrès scientifique et médical que représente la découverte du rôle des hormones dans la formation et le fonctionnement des organes sexuels, et dans le comportement en général. L’entre-deux-guerres mondiales voit l’essor spectaculaire de l’endocrinologie (couronnés par plusieurs prix Nobel). Bientôt suivra la mise au point de traitements à base d’hormones, particulièrement efficients pour ce qui touche à la sexualité et à l’agressivité. L’endocrinologie offre une alternative biologique assez irrésistible aux explications psychanalytiques qui se font en termes intra-psychiques. Tout naturellement, elle séduira la sexologie américaine et s’incorporera aisément à sa tradition behavioriste : non seulement on peut expliquer par le déséquilibre hormonal nombre de comportements aberrants ou violents, mais on peut, par l’administration d’hormones, obtenir des résultats spectaculaires dans la modification des conduites, et même dans l’anatomie des patients. Des doses massives – et continues – d’hormones dites « féminines » (cette appellation est évidemment contestable – les hormones n’ont pas de sexe – mais elle contribue fortement aux mythes que fait naître l’endocrinologie) permettent par exemple de transformer l’apparence d’un transsexuel, de bloquer l’apparition des caractères sexuels secondaires masculins, bref de féminiser en profondeur un sujet qui refuse l’appartenance dictée par son sexe génital.

Entre temps, la chirurgie plastique avait elle aussi fait depuis le xixe siècle des progrès considérables. Il était désormais possible de rectifier dès la naissance des organes sexuels mal formés ou mutilés – par exemple dans les cas d’intersexualité – et même d’opérer un sujet adulte pour lui « dessiner » des organes féminins ou masculins contraires à son sexe de naissance. (En matière de « phalloplastie », les opérations furent mises au point notamment à titre de chirurgie réparatrice sur des mutilés de la Première guerre mondiale). Le passage à une chirurgie « amélioratrice », répondant à la demande d’intersexuels ou de transsexuels, s’effectua d’abord dans une semi-clandestinité, puis en toute légalité au Danemark, dont la législation d’interdisait pas la castration médicale. C’est ainsi qu’en 1952, une équipe danoise conduite par le Pr Christian Hamburger opéra George Jorgensen, le plus fameux des patients de Harry Benjamin : un ancien GI qui deviendra « Christine ». Son cas connut une médiatisation absolument sans précédent, et fera date dans l’histoire du transsexualisme. Le militantisme pour le droit moral au changement de sexe disposera dès lors d’un « scénario » qui pourra être répliqué presque indéfiniment.

Dans la conjonction de l’endocrinologie et de la chirurgie se nouent deux enjeux décisifs. En premier lieu, elle renforce la « naturalisation » des conduites dites déviantes, déjà amorcée par la sexologie allemande. Peut-être suffit-il de songer au vaste impact populaire, dans la culture des années 1950, des explications de la violence (et singulièrement de la violence sexuelle) par les hormones : « excès de testostérone », dit-on alors, comme si tout était ainsi rendu clair. C’est une époque où, aux États-Unis, on « traite » certains types de délinquants avec des hormones, de façon apparemment efficace et avec l’avantage non négligeable d’éviter par là même d’avoir à s’interroger sur les éventuelles causes morales et sociales des conduites incriminées. John Money, le psychologue et endocrinologiste qui va « inventer » le gender, fut d’ailleurs l’avocat efficace de la « castration chimique » des délinquants sexuels… La possibilité de réguler médicalement les conduites et le fonctionnement de l’organisme devient, pourrait-on dire, une évidence culturelle – dont l’invention de la pilule contraceptive par Gregory Pincus, en 1956 (commercialisée en 1966) est le plus durable symbole.

Le second enjeu majeur qu’on peut localiser dans la dimension proprement clinique de notre histoire, c’est le privilège accordé spontanément, par les médecins spécialistes de l’intersexualité et du transsexualisme, à la « demande » du patient. Comme l’a écrit Pierre-Henri Castel, qui fait ici entendre les perplexités du psychanalyste :

le choix de répondre à la demande d’opération telle qu’elle se présente dans la bouche des patients est commandé à l’arrière-plan par un faisceau dense d’assomptions théoriques : puisque le statut hormonal régit absolument le vécu mental (c’est le fond de représentations populaires et semi-savantes sur lequel on s’appuie), il n’y a pas à interroger la demande en tant que telle, c’est l’effet de ce statut, la preuve étant la conviction subjective du malade et son insistance à se faire opérer. L’argument compassionnel est si fort que jamais on n’interroge de psychiatres […]. Les malades ne sont pas fous, mais des homosexuels malheureux (ce malheur expliquant leur détresse psychique) ; pas besoin d’expertise extra-médicale hors du bon sens.

Ce phénomène renforce le primat déjà accordé, dans la tradition des études savantes sur la sexualité, à la parole des malades : mais ici, on le voit, cette parole franchit l’étape d’une « demande » rendue possible, concevable, formulable, par le progrès scientifique et technique. Le vœu transsexuel n’est plus purement et simplement délirant : il a un objet, il répond à une offre existante et, en ce sens, on peut dire qu’il est transformé par cette offre, « construit » par elle et même en fonction d’elle. L’alliance de chirurgie et de traitement hormonal offre ainsi une issue inespérée au « formidable désir de rejoindre l’‘autre sexe’ » dont a parlé Foucault dans son analyse du cas d’Alexina Barbin, hermaphrodite de la fin du XIXe siècle qui finit par se suicider. En même temps, l’expérimentation des traitements, pratiqués sur des sujets non seulement consentants mais demandeurs, contribue de façon majeure à accréditer la clinique endocrinologique, à lui conférer sa légitimité à la fois scientifique et humanitaire. Les enjeux académiques, scientifiques, moraux et commerciaux sont ici liés de façon inextricable, dans une configuration qui reste typique de tous les débats bioéthiques postérieurs.

III. Des sciences sociales au « sexe social »

Les sciences sociales jouissent, aux États-Unis après la Seconde guerre mondiale, d’un prestige exceptionnel. On connaît leur contribution à la conduite de la guerre, lorsqu’elles furent « mobilisées » pour aider les états-majors à cerner les contours du « caractère national » allemand (de même la psychiatrie fut-elle sollicitée pour la prise en charge des traumatismes liés au stress intense des combats, singulièrement ceux du Pacifique). Dès avant-guerre, le courant « Culture et Personnalité », illustré par Ruth Benedict, Margaret Mead et Ralph Linton avait réalisé la première association entre anthropologie sociale et psychanalyse. Après-guerre, les sciences sociales sont présentes institutionnellement dans les grands centres médicaux. Les équipes de psychiatres y sont couramment assistées par des sociologues, des anthropologues, qui les aident à élaborer de nouvelles descriptions cliniques. Ils fournissent en même temps aux établissements leur méthodologie pour les « enquêtes de satisfaction » et autres outils statistiques. Il est tentant de suggérer, à cet égard, que la sociologie a joué un rôle important dans le crédit accordé à la « satisfaction » exprimée par les patients opérés pour un changement de sexe : cette satisfaction, enregistrée de façon anonyme, « objective », sur des échantillons statistiques importants, sera utilisée efficacement contre les prétentions thérapeutiques de la psychiatrie classique et de la psychanalyse, tout en contribuant à façonner une « image type » du transsexuel.

Dans les Gender studies, les travaux de Margaret Mead (1901-1978) sur les rapports entre sexes en Océanie sont souvent cités à l’appui de l’idée d’une détermination purement culturelle des « tempéraments » masculins et féminins. Elle écrivait en effet, dans Mœurs et sexualité en Océanie (1935) :

les traits de caractères que nous qualifions de masculins ou de féminins ne sont, pour nombre d’entre eux sinon en totalité, déterminés par le sexe de façon aussi superficielle que le sont les vêtements, les manières et la coiffure qu’une époque assigne à l’un ou l’autre sexe.

Et Mead de décrire, avec une force évocatrice remarquable, les gestes, les attitudes, les discours typiques qui accompagnent, dans diverses cultures, les enfants dès la naissance, d’une façon qui les imprègne progressivement du modèle (pattern) sexué qu’ils reproduiront spontanément à l’âge adulte. Dans L’un et l’autre sexe (Male and Female: A Study of the Sexes in a Changing World, 1949), Mead étend sa réflexion en instruisant une comparaison approfondie de l’apprentissage des conduites sexuées en Océanie et dans l’Amérique contemporaine. Elle suggère des voies de transformation de la culture dominante, dans une veine qui peut, à certains égards, être rapprochée de celle du Deuxième sexe, qui paraît en France au même moment (mais on doit à l’honnêteté de dire que l’ouvrage de Mead est à la fois moins long, moins radical, plus facile à comprendre et plus plaisant à lire que celui de Simone de Beauvoir).

Si l’on peut dire sans doute que Margaret Mead a fourni à la psychologie américaine un équivalent de l’idée qu’on « devient » homme ou femme par imprégnation culturelle, ce sont d’autres concepts qui vont se révéler déterminants dans l’invention du « gender ». En premier lieu, celui de « rôle » de sexe, mis au point par le sociologue Talcott Parsons (Family socialization and interaction process, 1956), et repris par Erving Goffmann (The presentation of Self in everyday life, 1959) : soit l’idée, aujourd’hui passée dans le domaine public, que la vie sociale est faite de rôles complémentaires, de comportements plus ou moins stéréotypés qu’on peut assumer avec plus ou moins de sincérité et de conviction – et, faut-il ajouter, de « légitimité » : rien n’interdit a priori qu’un individu d’un certain sexe puisse assumer avec succès le « rôle » dévolu habituellement à l’autre sexe.

Il faut signaler également, toujours d’Erving Goffmann, la parution de Stigma (1963), centré sur « la gestion de l’identité abîmée ». Ce bref ouvrage met en évidence la finesse et la subtilité des stratégies adoptées par des individus « différents » pour se faire accepter dans les interactions sociales. Goffmann y popularise notamment le concept de passing (soit le fait de réussir à « passer pour » ce que l’on sait ne pas être vraiment), qui sera déterminant dans la mise en forme par la sexologie du transsexualisme « réussi ».

Les années 1950 sont enfin celles qui voient l’apparition et le succès extraordinaire du concept d’« identité », au sens que le mot a pris dans les sciences sociales. On sait, grâce au travaux de l’historien américain Philip Gleason, qu’on le doit au psychanalyste Erik Erikson, et qu’il naît de la rencontre de l’école freudienne et de l’anthropologie culturelle américaine (Gregory Bateson, Margaret Mead). Ce concept nous est désormais familier, puisque nous parlons tous volontiers de notre « identité ». Nous désignons alors par là à la fois le sens subjectif de notre propre existence, dans ce qu’elle a de singulier (« ce que c’est pour moi d’être moi »), et les appartenances sociales qui nous définissent (l’identité que me confèrent mes origines, mes croyances, mes choix esthétiques, mon métier, etc.). Aussi parle-t-on techniquement de l’« identité psychosociale » : c’est le titre de l’entrée rédigée par Erikson pour l’International Encyclopedia of Social Sciences (1958), et il est remarquable qu’Erikson lui-même, dans cet article, finit par renoncer à définir la-dite « identité ». Il n’est pas du tout certain que nous soyons aujourd’hui mieux équipés pour le faire, et pourtant nous semblons comprendre parfaitement de quoi il s’agit. Tout de même que nous concevons fort bien ce que signifie la sous-espèce de cette identité que nous appelons « identité sexuelle » : par quoi il est clair, en tous cas, que nous entendons autre chose que l’« identité » au sens de l’état civil, celle qui, en matière de sexe, doit pouvoir être établie par une inspection de l’anatomie.

Dans son étude du cas d’Alexina Barbin, Foucault mentionne la première source de sa documentation, un article médical publié dans les Annales d’hygiène publique et de médecine légale, en 1860, sous le titre : « Question d’identité. Vice de conformation des organes génitaux externes. – Hypospadias. – Erreur sur le sexe ». Et , il ne fait aucun doute que la « question d’identité » est celle qui relève de l’inscription d’un sexe erroné à l’état civil d’Alexina : pour le Dr Chesnet, elle fut à tort « déclarée comme une fille », alors qu’elle « est un homme, hermaphrodite sans doute, mais avec une prédominance évidente du sexe masculin ». Il préconise implicitement la rectification de son état civil. Un siècle plus tard, en 1960, il était devenu possible de parler de l’« identité sexuelle » – et bientôt, de l’« identité de genre » – pour désigner l’appartenance subjective, « vécue », de quelqu’un à l’un ou l’autre sexe – ou peut-être à aucun des deux, ou aux deux à la fois. Et il deviendra possible pour quelqu’un d’obtenir la rectification de son état civil, non pour réparer une erreur – ou alors, celle de la nature elle-même, – mais pour faire enregistrer la nouvelle « identité sexuelle » choisie par le requérant.

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Il me semble que, au prix de détours qu’on pourra trouver laborieux, mais qui restituent du moins le chemin que j’ai cru devoir emprunter, nous voici désormais en possession des divers éléments qui forment l’arrière-plan de la première conceptualisation du genre. Les dates mentionnées veulent faire sentir que la fin des années 1950 est marquée par une remarquable effervescence intellectuelle dont le foyer est aux États-Unis. Les trois « lignes » évoquées – présentées séparément pour la clarté (toute relative, sans doute) de l’exposé – auraient pu être complétées par d’autres, mais elles me semblent vraiment indispensables à l’intelligence du problème : il faut tenir ensemble le fil « psychologique » de la sexologie et de ses rapports conflictuels avec la psychanalyse, le fil « clinique » de l’endocrinologie et de la chirurgie, dans leur impact sur les « demandes » émanant d’hermaphrodites et de transsexuels, et le fil « sociologique » qui fournit à l’analyse les concepts de « rôle » et d’« identité » qui serviront à formuler la distinction entre le sexe et le genre.

En 1955, John Money publie un article sur l’hermaphrodisme, qu’il signe avec ses collègues de Baltimore, John et Joan Hampson : c’est la première théorisation du « genre », qu’il associe ici à la notion de « rôle de genre ». Money entend séparer nettement les aspects biologiques et les aspects « sociaux » du sexe ; il soutient, à propos des hermaphrodites, que le « sexe d’élevage » prime le sexe biologique, y compris lorsque l’assignation du sexe est erronée selon les critères biologiques. Money se réclame de la sexologie et est un spécialiste de l’endocrinologie. Ses travaux inaugurent une décennie particulièrement féconde. Bientôt, depuis l’université de Los Angeles (UCLA), le docteur Robert Stoller « répond » à Money, à partir de ses propres travaux portant, non sur l’hermaphrodisme, mais sur le transsexualisme. En 1964, c’est Stoller qui introduit dans un article la notion d’« identité de genre » (gender identity). Stoller est psychiatre et psychanalyste : paradoxe de cette histoire, malgré ses réticences croissantes à l’égard des travaux de Money et sa pratique des « réassignations de sexe », Stoller sera finalement celui qui consacrera la distinction entre sexe et genre, dans le livre déjà cité, Sex and Gender, qui paraît en 1968. C’est de ce texte que nous repartirons dans la prochaine livraison de cette « histoire du genre », bien moins brève que prévue.

Note bibliographique :

Pour rédiger ce billet, outre les liens inclus et les ouvrages cités dans le texte, je me suis servi principalement des sources suivantes :

Pierre-Henri CASTEL, La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, 2003. Ouvrage indispensable pour connaître la naissance du « genre » dans son véritable contexte médical et idéologique, assorti d’une réflexion philosophique d’une rare qualité. Castel propose généreusement, sur son site, un abondant matériel qui permet de compléter son livre de 2003. On peut consulter notamment :

« Distinguer sexe et genre, de l’exigence empirique à l’impasse conceptuelle : le moment stollérien. »

« Quelques réflexions pour établir la chronologie du “phénomène transsexuel” »

« Chronologie et bibliographie représentative du transsexualisme et des pathologies de l’identité sexuelle de 1910 à 1998 »

Michel FOUCAULT, Herculine Babin, dite Alexina B., Gallimard, 1978 ; Dits et Ecrits II, Gallimard, 1994.

Robert STOLLER, Sex and Gender: On the Development of Masculinity and Femininity I, Science House, NY, 1968. Le livre, volontairement didactique, se lit facilement et permet de se familiariser avec l’extrême complexité des cas auxquels Stoller a été confronté (trad. fr. en 1978 chez Gallimard: Recherches sur l’identité sexuelle).

Robert STOLLER et Alexander ROSEN, « The Intersexed Patient », California Medicine, 91 (nov. 1959) : contient une présentation limpide de l’état des connaissances et des débats sur l’intersexualité à la fin des années 1950, lorsque la notion de « genre » ne s’est pas encore complètement imposée (l’état scientifique de la question de l’intersexualité s’est énormément complexifié depuis, comme l’explique P.-H. Castel dans une annexe de son livre, reproduite ici).