Il y a trois cents ans, le 28 juin 1712, naissait Jean-Jacques Rousseau. On organise par ici (dans la région dite « Rhône-Alpes »), pour commémorer l’événement, des « pique-niques républicains ». Festivus mène le bal. Je suppose qu’il entend ainsi rendre hommage au chantre de la vie rustique et de la bonté naturelle de l’homme. Il n’est pas sûr, pourtant, que ce genre d’initiatives contribue notablement à la connaissance de l’auteur du Contrat social. On pourrait donc améliorer le dispositif en diffusant par haut-parleur la lecture de quelques extraits de ses œuvres, pour l’édification des pique-niqueurs républicains. La mastication des sandwichs bio s’en trouverait enrichie par la méditation de quelques fortes maximes. J’en propose ci-après quelques unes, sélection libre et intempestive, dont on rêverait qu’elle soit de nature à troubler quelque peu la fête. Rousseau n’est pas si digeste, me semble-t-il, et il est probablement plus facile de le célébrer que de se mettre à sa rude école.

Philosophes

Ce ne sont point les philosophes qui connaissent le mieux les hommes ; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie ; et je ne sache aucun état où l’on en ait tant.

Émile, livre IV

Politiques

Pour connaître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l’histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier ; car, comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent, on voit à la fois ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent paraître : plus ils se déguisent, mieux on les connaît.

Émile, livre IV

Mauvais citoyens

Un homme de mauvaises mœurs ayant ouvert un bon avis dans le conseil de Sparte, les éphores sans en tenir compte firent proposer le même avis par un citoyen vertueux. Quel honneur pour l’un, quelle honte pour l’autre, sans avoir donné ni louange ni blâme à aucun des deux ! Certains ivrognes de Samos souillèrent le tribunal des éphores : le lendemain par édit public il fut permis aux Samiens d’être des vilains. Un vrai châtiment eût été moins sévère qu’une pareille impunité. Quand Sparte a prononcé sur ce qui est ou n’est pas honnête, la Grèce n’appelle pas de ses jugements.

Du Contrat social (IV, 7)

Cosmopolites

Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il faible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit […]. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.

Émile, livre I

« Naturellement bon » ?

Les hommes sont méchants ; une triste et continuelle expérience dispense de la preuve.

Discours sur l’origine de l’inégalité

Censure

De même que la déclaration de la volonté générale se fait par la loi, la déclaration du jugement public se fait par la censure ; l’opinion publique est l’espèce de loi dont le censeur est le ministre, et qu’il ne fait qu’appliquer aux cas particuliers, à l’exemple du prince.

Du Contrat social (IV, 7)

Les institutions douces

Ceux qui n’ont vu dans Numa qu’un instituteur de rites et de cérémonies religieuses ont bien mal jugé ce grand homme. Numa fut le vrai fondateur de Rome. Si Romulus n’eût fait qu’assembler des brigands qu’un revers pouvait disperser, son ouvrage imparfait n’eût pu résister au temps. Ce fut Numa qui le rendit solide et durable en unissant ces brigands en un Corps indissoluble, en les transformant en citoyens, moins par des lois dont leur rustique pauvreté n’avait guère encore besoin, que par des institutions douces qui les attachaient les uns aux autres, et tous à leur sol, en rendant enfin leur ville sacrée par ces rites frivoles et superstitieux en apparence, dont si peu de gens sentent la force et l’effet, et dont cependant Romulus, le farouche Romulus lui-même avait jeté les premiers fondements.

Considérations sur le gouvernement de Pologne

Inflation législative

Si l’on me demandait quel est le plus vicieux de tous les peuples, je répondrais sans hésiter que c’est celui qui a le plus de lois.

Manuscrit de Genève

Non seulement il n’y a que des gens de bien qui sachent administrer les lois, mais il n’y a dans le fond que d’honnêtes gens qui sachent leur obéir. Celui qui vient à bout de braver les remords ne tardera pas à braver les supplices : châtiment moins rigoureux, moins continuel, et auquel on a du moins l’espoir d’échapper ; et, quelques précautions qu’on prenne, ceux qui n’attendent que l’impunité pour mal faire ne manquent guère de moyens d’éluder la Loi ou d’échapper à la peine. Alors, comme tous les intérêts particuliers se réunissent contre l’intérêt général, qui n’est plus celui de personne, les vices publics ont plus de force pour énerver les lois que les lois n’en ont pour réprimer les vices ; et la corruption du peuple et des chefs s’étend enfin jusqu’au Gouvernement, quelque sage qu’il puisse être. Le pire de tous les abus est de n’obéir en apparence aux lois que pour les enfreindre en effet avec sûreté.

Bientôt les meilleures lois deviennent les plus funestes : il vaudrait mieux cent fois qu’elles n’existassent pas ; ce serait une ressource qu’on aurait encore quand il n’en reste plus. Dans une pareille situation l’on ajoute vainement édits sur édits, règlements sur règlements : tout cela ne sert qu’à introduire d’autres abus sans corriger les premiers. Plus vous multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables ; et tous les surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux infracteurs destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part.

Discours sur l’Économie politique

Guerres de religion

Que si l’on demande comment dans le paganisme où chaque État avait son culte et ses Dieux il n’y avait point de guerres de religion ? Je réponds que c’était par cela même que chaque État, ayant son culte propre aussi bien que son Gouvernement, ne distinguait point ses Dieux de ses Lois. La guerre politique était aussi Théologique ; les départements des Dieux étaient pour ainsi dire fixés par les bornes des Nations.

Du Contrat social (IV, 8)

Contre la « secte philosophique »

En paraissant prendre le contre-pied des jésuites, ils ont tendu néanmoins au même but par des routes détournées, en se faisant comme eux chefs de parti. Les jésuites se rendaient tout-puissants en exerçant l’autorité divine sur les consciences, et se faisant au nom de Dieu les arbitres du bien et du mal. Les philosophes ne pouvant usurper la même autorité se sont appliqués à la détruire, et puis en paraissant expliquer la nature à leurs dociles sectateurs, et s’en faisant les suprêmes interprètes, ils se sont établis en leur nom une autorité non moins absolue que celle de leurs ennemis, quoiqu’elle paraisse libre et ne régner sur les volontés que par la raison. Cette haine mutuelle était au fond une rivalité de puissance comme celle de Carthage et de Rome.

Rousseau juge de Jean-Jacques, troisième dialogue

Femmes

Pourrais-je oublier cette précieuse moitié de la République, qui fait le bonheur de l’autre, et dont la douceur et la sagesse y maintiennent la paix et les bonnes mœurs ? Aimables et vertueuses citoyennes, le sort de votre sexe sera toujours de gouverner le nôtre. Heureux ! quand votre chaste pouvoir exercé seulement dans l’union conjugale ne se fait sentir que pour la gloire de l’État et le bonheur public. […] Soyez donc toujours ce que vous êtes, les chastes gardiennes des mœurs et des doux liens de la paix, et continuez de faire valeoir, en toute occasion, les droits du cœur et de la nature au profit du devoir et de la vertu.

Discours sur l’origine de l’inégalité

Innocent

Qu’on nous dise qu’il est bon qu’un seul périsse pour tous, j’admirerai cette sentence dans la bouche d’un digne et vertueux patriote qui se consacre volontairement et par devoir à la mort pour le salut de son pays : mais si l’on entend qu’il soit permis au gouvernement de sacrifier un innocent pour le salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées, la plus fausse qu’on puisse avancer, la plus dangereuse que l’on puisse admettre, et la plus directement opposées aux lois fondamentales de la société.

Discours sur l’Économie politique