J’ai passé l’été avec Mao. C’est un encombrant compagnon, même sous les espèces, relativement portatives, de la biographie parue en 2005 – un peu plus de 800 pages dans l’excellente traduction publiée l’année suivante chez Gallimard. Au demeurant, lecture parfaite pour les vacances : chaque page apporte une révélation apte à nourrir les conversations languissantes des après-midi de canicule. Côté meurtres et crapuleries, ça vaut les meilleurs polars, et les intrigues concurrencent avantageusement les feuilletons politiques de l’été. Et quand le Président Hollande déserte l’actualité sous prétexte qu’un président normal a droit aux vacances, le Président Mao, lui, est capable de vous captiver jour et nuit pendant trois semaines. Voire plus : certains sont restés captifs trente ans.

C’est peu dire que le travail de Jung Chang et Jon Halliday (aucun lien de parenté, etc.) ne laisse debout aucune pierre du grand mythe mao. La prise, puis la conservation du pouvoir, fut l’unique aspiration de ce médiocre communiste de la deuxième ou troisième heure. Ni orateur, ni stratège, ni penseur marxiste, Mao semble avoir été servi uniquement par sa totale absence de scrupules, et une sorte d’intelligence animale des conflits, dont il se sortait en évitant tout affrontement qu’il n’était pas mathématiquement sûr d’emporter. Le premier massacre qu’il ordonna semble lui avoir procuré une jouissance proche de l’extase, ce qui devait bien sûr l’inciter à renouveler l’expérience.

On doit largement à la crédulité d’un journaliste américain, servile notaire des « souvenirs » de Mao à destination de l’occident, le mythe par excellence qu’est devenu la Longue Marche : d’après Chang et Halliday, l’essentiel des manœuvres de Mao durant ces terribles mois de 1934-1935 eut pour finalité  de retarder la jonction de ses partisans avec une armée communiste du nord dont le commandant constituait pour Mao un rival dangereux. Pendant ce temps, Tchang Kaï-Chek interdisait à ses propres troupes toute attaque contre les colonnes rouges, car il voulait compter sur elles pour bouter les Japonais hors de Chine. Les innombrables morts de la Longue Marche ne furent donc pas tués au combat – il n’y eut pratiquement aucune bataille – mais périrent des conditions épouvantables créées par les détours imposés par Mao. Lequel, pendant ce temps, «marchait» couché dans un palanquin.

On découvre également le rôle déterminant joué par les Soviétiques dans l’avènement de la République populaire, et le jeu habile de Staline pour amener les Chinois – à l’époque dirigés par Tchang Kaï-Chek – à entrer en guerre contre le Japon (Staline étant obsédé par la menace d’une attaque japonaise par l’Est). Pour faire bonne mesure, Staline détenait d’ailleurs en otage à Moscou le propre fils de Tchang, ce qui facilitait sans doute les négociations.

Quant au Grand Bond en avant, le bilan chiffré de ses victimes – plus de trente millions de morts, en temps de paix – suffit à témoigner de la pure folie qu’il représenta. Et ainsi de suite, jusqu’à la fin, sans omettre l’obsession proprement maladive de Mao pour sa propre santé, sa cruauté à l’égard de ses quatre épouses successives, et ses frasques d’autant plus indécentes qu’il instaurait au même moment un système humiliant de contrôle de la moralité sexuelle de ses sujets.

Depuis l’inoubliable Prisonnier de Mao, de Pasqualini, beaucoup d’ouvrages avaient mis à mal la légende du despote absolu que fut Mao Tsé-Toung. Le travail de Chang et Halliday, qui bénéficia notamment de l’ouverture des archives soviétiques, et d’un impressionnant travail de recueil des souvenirs de ceux qui, depuis les années 1930, avaient côtoyé Mao – et survécu, ce qui ne fut pas donné à tout le monde évidemment – est une synthèse monumentale. Le portrait de Mao domine encore aujourd’hui la place Tienanmen. Son histoire reste la meilleure introduction à la Chine d’aujourd’hui. Et l’occasion d’une réflexion bienvenue sur ce qui, dans le maoïsme, a pu si longtemps fasciner l’occident.

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La rentrée s’annonce chargée pour moi. J’espère pouvoir garder un rythme raisonnable de publication des billets, notamment pour poursuivre la série entamée sur le genre. En attendant, je signale deux articles, parmi tant d’autres, qui ont récemment attiré mon attention.

Tout d’abord, cette information savoureuse lue sur le site de la BBC : au Brésil, l’officialisation par un notaire d’un « couple » de trois personnes, un homme et deux femmes, suscite la controverse. Groupes religieux et juristes, nous dit-on, estiment que cette « union civile » est dépourvue de fondement légal. Mais le notaire, Claudia Domingues, n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour trouver des arguments. D’après la BBC,

Mme Domingues, basée à Tupa dans le district de Sao Paulo, dit que ce pas en avant reflète le fait que l’idée de ce qu’est une « famille » a changé.

« Nous ne faisons que reconnaître ce qui a toujours existé. Nous n’inventons rien. »

« Pour le meilleur et pour le pire, ça n’importe pas, mais ce que nous considérions auparavant comme une famille n’est pas nécessairement ce que nous appelons une famille aujourd’hui. »

Je ne suis pas sûr de comprendre comment on peut soutenir à la fois qu’on fait comme on a toujours fait, et qu’il faut s’adapter aux évolutions de la famille, mais le fait est que c’est un couple de propositions qui tend à apparaître dans tous les argumentaires en faveur d’une refonte du droit familial.

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Dans un registre bien différent, j’ai lu avec reconnaissance cette tribune de Faiza Mirza, journaliste pakistanaise, intitulée : « Qui sera le prochain blasphémateur ? » Le Pakistan est, comme on le sait sans doute, régulièrement secoué par une violence religieuse visant les chrétiens, et plus généralement toutes les minorités non-sunnites. En ce moment même, une fillette chrétienne, dont l’âge fait encore controverse mais qui semble atteinte du syndrome de Down, est accusée de blasphème pour avoir brûlé des papiers contenant des versets du Coran. S’adressant à ses concitoyens, Faiza Mirza écrit :

Il est important de comprendre que ce qui arrive autour de nous n’est pas l’effet de la propagande, d’un complot, ou d’un plan conçu et exécuté par des éléments étrangers. Les gens qui trouvent notre situation déplorable ne sont en aucune manière anti-Islam ou anti-Pakistan. De fait, ils sont autant, sinon plus intéressés par le bien-être du Pakistan et tout ce pour quoi Jinnah [Muhammad Ali Jinnah, fondateur du Pakistan] s’est battu. Ce sont des gens comme nous qui sont en train de perpétrer ces crimes, comparant les atrocités qui surviennent au Pakistan avec les quelques incidents de discrimination commis contre les minorités [musulmanes] dans les pays voisins ou en occident, dans un futile espoir d’auto-justification.

Nous devons nous réveiller de notre léthargie et comprendre qu’il sera bientôt trop tard. Il y eut un temps où les chrétiens, les parsis et les hindous étaient considérés comme des minorités. Puis ils furent rejoints par les Ahmadis [mouvement musulman réformiste] et les chiites. Et personne ne peut savoir qui sera le prochain blasphémateur ou la prochaine victime. Une chose, cependant, est absolument sûre : à chaque nouvelle affaire de blasphème dans ce pays, c’est le nœud autour de nos cous qui se resserre un peu plus.

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Il n’est pas interdit de conclure ce billet de rentrée sur une note plus légère. Si vous vous êtes toujours demandé d’où vient le fameux « @ » qui sert pour nos adresses électroniques et désormais les comptes Twitter, lisez cette mise au point du Smithsonian Magazine. Certes, on y apprend surtout que l’origine de cet élégant symbole est passablement obscure : mais comme savoir qu’on ne sait pas constitue toujours un des piliers de la sagesse, il serait dommage de laisser passer une occasion d’approfondir notre ignorance. Bonne rentrée à tous.