L’histoire bégaie, et nous avec. Il y a tout juste deux ans, Terry Jones, « pasteur » auto-proclamé (en Amérique, c’est presque un pléonasme) semait une vaste pagaille en annonçant son intention de brûler des corans. Cette année, la débilité choisie pour fêter le 11 septembre fut un « film », lui aussi auto-proclamé (on n’en connaît que des extraits, nul ne sait si le film a jamais été monté). Et le pétard a fait son effet, avec le concours d’une télévision arabe et celui, jamais en reste, des media occidentaux (sur ce chapitre, Christophe Ayad, dans Le Monde, a écrit, à mon avis, ce qu’il fallait.)

Le scénario, cependant, ne serait pas complet sans un bon effet de miroir. Il y a deux ans, les pulsions pyromanes de Terry Jones avaient été concomitantes avec la remise solennelle d’un prix pour la liberté de la presse au caricaturiste danois qui avait représenté Mahomet. Cette année, Charlie Hebdo s’est porté candidat à la palme du martyre, au risque de concurrencer l’événement éditorial du jour : la parution mondiale des mémoires de Salman Rushdie, qui devaient faire la Une des suppléments littéraires.

C’est, à chaque fois, un 11-septembre en partie double. En 2010, nous avions d’un côté le « pasteur » américain qui brûle des corans, et de l’autre Kurt Westergaard, champion de la liberté de la presse. Cette année, le rôle du champion était dévolu à Salman Rushdie, condamné par la fatwa de Khomeiny à vivre sous un nom d’emprunt. Et en face ? Une éphémère rumeur attribua à un panel de Juifs américains la production de « L’innocence des musulmans », avant que la vérité n’éclate : c’était « un copte ». Un copte : le mot fit mouche, repris en chœur par le poulailler : « copte, copte, copte… » On n’a jamais entendu autant parler des coptes depuis ce jour, avec petits encadrés didactiques et paroles d’experts, pour faire pendant au topo de rigueur sur « les salafistes ».

Je crois avoir compris, à cette occasion, ce qu’on appelle le story telling : il faut que les événements soient présentés d’une façon qui les rendent intelligibles, et si possibles spectaculaires et angoissants. Et donc, pour que l’histoire fonctionne, on fait un tri. Quand une provocation est débile, nous plaçons sur la lentille le filtre du « religieux ». Le « pasteur » Jones. Le producteur « copte » (ci-devant « juif »). Quand la mise en question de l’islam vient du bon côté – voire de l’intérieur même du sérail – la presse unanime brandit la bannière de la liberté d’expression. Et peu importe, manifestement, que le « pasteur » et le « copte » aient surtout pour point commun d’être des escrocs notoires, condamnés pour diverses malversations sans rapport avec la religion, ou que le « réalisateur » du film sur Mahomet soit connu dans son milieu comme fabricant de porno. Ces détails, dirait-on, ne font pas sens dans l’histoire. Les crapules et les voyous n’entrent pas dans la grille de lecture.

Au final, le scénario a l’avantage insigne de ne bouleverser aucune idée reçue. Le film est désormais désigné comme « le film islamophobe » : parce que les chrétiens n’aiment pas les musulmans. En revanche, les critiques de l’islam qui empruntent les canaux de l’industrie médiatique témoignent d’un sain esprit critique, d’une résistance courageuse de l’individu face à toutes les orthodoxies. Les religions s’affrontent et se font concurrence : c’est le choc des civilisations. Le camp laïc se dresse contre le fanatisme : c’est la perpétuation de la tradition des Lumières, Voltaire redivivus.

Il y aurait une manière assez simple de rendre compte de cette apparente schizophrénie. Si nous parlons volontiers d’un film « islamophobe », c’est parce que nous n’aimons pas qu’on dénigre une communauté quelconque – ici, les musulmans, mais aussi bien les chrétiens lorsque la provocation vise le Christ (on parle alors, évidemment, de « christianophobie »). En revanche, nous rattachons à la tradition critique des Lumières le discours qui s’attaque aux idées. Ce discours relève alors de la liberté d’expression, et nous y sommes favorables. Critiquer les idées, c’est possible et même sain, mais critiquer les gens, ce n’est pas gentil : ainsi pourrions-nous « sauver » notre système moral.

La distinction, pourtant, n’est pas simple à tenir. Le fait est qu’aujourd’hui, il est généralement difficile de critiquer une idée, ou de juger une croyance stupide, irrationnelle ou infantile, sans être aussitôt soupçonné de tenir ipso facto pour stupides ceux qui adhèrent à cette idée ou qui professent cette croyance. Il n’est pas facile de séparer le discours de ceux qui le tiennent. De là, sans doute, la fortune du mot de « stigmatisation », et celle de tous les mots en –phobe qui fleurissent aujourd’hui. De là, aussi, le succès rhétorique de ceux qui veulent faire adopter des mesures coercitives contre toute forme de discours pouvant être interprété, même indirectement, comme la « diffamation » d’une quelconque « communauté », et la tendance à convertir la liberté d’expression en obligation de ne critiquer que des idées sans adeptes et des croyances disparues.

Mon hypothèse est que le malaise est profond, et qu’on peut l’éclairer en prenant au sérieux de mot de « blasphème » qu’on brandit de part et d’autre : du côté des « victimes » qui dénoncent à l’envi des propos ou des actes « blasphématoires », et du côté des champions de la liberté qui revendiquent le « droit au blasphème ».

Les bons esprits ont tort de croire qu’on peut se passer facilement du concept de blasphème. Avec Nietzsche, ils répètent : « Dieu est mort, et avec lui sont morts les blasphémateurs ». Cela paraît imparable : blasphémer, en effet, c’est tenir un discours outrageant à l’égard de la divinité – telle est la leçon des dictionnaires. Donc quelqu’un qui ne croit pas en Dieu ne peut pas blasphémer. Son blasphème semble condamné à être un discours aussi vide que s’il criait « À mort la Fée Clochette ! »

Solution superficielle : on pourra lui objecter qu’à défaut d’outrager Dieu, il outrage les croyants. Son blasphème a le tort de porter atteinte aux convictions les plus chères d’une partie de ses concitoyens. Il manque de respect à une communauté, il met en danger la paix civile. À ce titre il pourrait être interdit, même par un État laïc.

On comprend mieux cette situation inconfortable en constatant qu’elle redouble une ambiguïté propre au concept de blasphème. À l’origine, en effet, le blasphème est une insulte. Le mot grec, latinisé en blasphemare, a donné notre mot « blâmer ». Celui qui blasphème est, dans le monde archaïque, quiconque prononce une parole de mauvais augure. S’il insulte une divinité de la Cité, il expose celle-ci à des malheurs. Peut-être le dieu va-t-il retirer sa protection ou vouloir tirer vengeance de l’outrage. C’est par ce raisonnement qu’Athènes condamna Socrate et, avant lui, Anaximandre, qui avait refusé d’adorer le soleil (condamné à mort, il répliqua à son juge : « Vous et moi sommes condamnés à mort, depuis le jour de notre naissance »). Le Christ lui-même fut accusé de blasphème par le grand prêtre, et l’on peut penser que ce fut en vertu de la même logique : partout où, d’une façon ou d’une autre, la divinité appartient à la Cité, qu’elle est celle d’un peuple particulier, le blasphème met en danger le peuple entier. Chaque peuple se défend lui-même en défendant son Dieu.

Or le blasphème change de statut en entrant dans le monde chrétien. Le christianisme n’est pas d’abord un culte : il est une foi. Il repose sur un Credo, non sur une piété. Aussi bien saint Thomas, qu’on peut prendre comme un bon témoin de l’esprit du christianisme, juge-t-il que le blasphème relève des péchés contre la foi : c’est un péché qui s’oppose, explique-t-il, à « la confession de foi ». Blasphémer, ce n’est pas essentiellement insulter, injurier la divinité – comme le veut la première objection considérée par saint Thomas. Blasphémer, c’est « nier, à propos de Dieu, quelque chose qui lui convient » (par exemple en disant que Dieu n’est pas juste), ou « affirmer de lui quelque chose qui ne lui convient pas » (par exemple en disant de Dieu qu’il est cruel). Une telle négation ou une telle affirmation sont d’abord une « opinion intellectuelle », et elles peuvent n’être que cela ; ou bien elles peuvent s’accompagner aussi d’un sentiment d’hostilité – ce qui explique qu’on prenne facilement le blasphème pour une injure. Mais la position de saint Thomas est ferme : blasphémer, c’est d’abord et avant tout penser ou dire quelque chose de faux sur la divinité (Somme de théologie, II-II, qu. 13, article 1).

C’est, me semble-t-il, un changement complet de régime et de regard sur le blasphème. D’insulte, il devient erreur ; d’impiété, il devient péché contre la foi, analysé au même titre que l’hérésie. Il est certes hors de doute que celui qui blasphème met en danger son salut éternel : mais si le blasphème est, en son fond, une opinion erronée à propos de Dieu, il appelle la réfutation. Discours plutôt qu’insulte, il réclame persuasion plutôt que répression. Ce qui est faux n’est pas ipso facto dangereux. Et alors, à supposer que l’État se déclare incompétent en matière de salut éternel, à supposer qu’il ne revendique autorité que sur le bien temporel de la communauté : alors il peut sans manquer à ses devoirs se déclarer incompétent en matière de blasphème. Comprendre le blasphème comme une erreur, c’est ouvrir la porte à la liberté d’expression.

Même si le paradoxe pourrait sembler offensant aux tenants d’une vision légendaire des Lumières, on peut soutenir que c’est, au fond, en régime chrétien, sur fond d’une religion qui met la confession de la foi avant la piété, l’opinion intellectuelle avant le sentiment et les affects, qu’on peut faire toute sa place à la liberté d’opinion et à la liberté d’expression.

Et cela peut être soutenu même si l’on fait place à l’histoire, et donc à la réalité indéniable du fait qu’à certaines époques les pays chrétiens ont estimé que Dieu faisait, en quelque façon, partie de la Cité, et qu’il fallait par conséquent réprimer les blasphémateurs – au nom de l’idée archaïque, mais évidemment  séduisante, que celui qui blasphème porte atteinte au corps politique, dont la divinité n’est que la partie suprême.

On peut alors, je crois, revenir à notre situation actuelle et porter un regard différent sur notre embarras vis-à-vis du blasphème. Nous sommes sortis de l’époque où le blasphème pouvait être jugé en référence à l’orthodoxie – littéralement, l’opinion droite. Nous sommes revenus à l’époque où le blasphème est jugé par son caractère diffamatoire. Certes pas à la manière archaïque – notre cité n’a plus de dieux : mais notre sacré réside désormais dans le sanctuaire des consciences individuelles. Nous ne parlons plus de foi, mais de croyances : l’accent ne porte pas sur le contenu de ce qui est confessé, mais sur l’attitude subjective de celui qui croit. De ce point de vue, « toutes les croyances se valent » : elles se valent toutes, en tant qu’expression intime de la subjectivité.

J’ai cité Nietzsche tout à l’heure, mais en matière de blasphème on peut convoquer un meilleur expert. Le Marquis de Sade a soutenu, apparemment, la même idée que Nietzsche, puisqu’il écrit : « Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert d’insulter son nom ? » Si Sade cultivait la même indifférence aristocratique que Nietzsche à l’égard de la foule, il se serait arrêté là, concluant qu’avec Dieu sont morts les blasphémateurs. Mais Sade ne dédaigne pas la foule, il la méprise, c’est tout autre chose. Et Sade ne veut juger un discours qu’à l’aune du plaisir qu’il procure à celui qui le tient : « il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales dans l’ivresse du plaisir, et (…) ceux du blasphème servent bien l’imagination ». C’est pourquoi, poursuit-il « il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expression ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible ; car il est très doux de scandaliser ; il existe là un petit triomphe de l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner » (La Philosophie dans le boudoir).

Sade est, davantage que Nietzsche, notre contemporain : ne voit-on pas que son diagnostic sur l’ivresse procurée par l’obscénité éclaire, bien mieux que le pauvre filtre du choc des « fondamentalismes », les piteux actes « blasphématoires » qui ont mis le monde en émoi ? Et n’a-t-il pas compris que le blasphème ne vaut désormais plus qu’en tant qu’insulte proférée contre les autres ? Il faut blasphémer pour scandaliser les croyants. Dieu n’existe peut-être plus, mais les croyants existent encore – et c’est à eux qu’on doit s’en prendre.

C’est ainsi, je crois, que le blasphème se remet à mettre en péril la paix des communautés humaines. Le déplacement du sacré dans le sanctuaire des consciences ouvre une nouvelle carrière au délit de blasphème. La critique de Mahomet devient « islamophobie », celle de la foi chrétienne devient « christianophobie ». Le blasphème redevient une injure. Et c’est ainsi que la liberté d’expression, qui est un héritage du christianisme, semble menacée là où disparaît l’esprit du christianisme. Bien entendu, les chrétiens eux-mêmes n’ont pas plus de facilité que les autres à vivre et à penser selon l’esprit de leur foi.