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Un Français a parfois du mal à prendre la mesure de ce fait étonnant : ailleurs que chez nous, les grands philosophes de l’histoire moderne ont généralement été formés à l’Université et, bien souvent, ils y ont fait carrière. Depuis Descartes, il nous semble au contraire que le véritable sérieux, sinon le génie, ne peut s’épanouir qu’en dehors du cadre contraignant et ritualisé d’une vie universitaire. L’Université nous paraît condamnée à ne produire que des professeurs de philosophie – parfois doués, souvent ennuyeux – mais sûrement pas des philosophes au sens noble et profond. C’est donc toujours avec un certain étonnement que nous découvrons à quel point, hors de nos frontières, le savoir et le génie sont inséparables des grandes villes universitaires : Königsberg, Iéna, Heidelberg, Glasgow, Oxford ou Cambridge, pour ne citer que les plus fameuses.

Trinity College, Cambridge

Trinity College, Cambridge

Elizabeth Anscombe appartient à cette lignée de philosophes dont la pensée est inséparable de l’enseignement. Ses thèmes de prédilection furent la matière de ses cours, professés à Oxford puis à Cambridge où elle fut élue, en 1970, à la chaire qu’avait occupée Wittgenstein. On peut ainsi parcourir la liste de ses lectures, scandées par la succession traditionnelle des trimestres d’une année universitaire anglaise : Michaelmas, Hilary, Trinity à Oxford, Michaelmas, Lent et Easter à Cambridge, et embrasser d’un coup d’œil la diversité des questions et des auteurs qui furent les compagnons de sa riche vie intellectuelle. La philosophie ancienne y tient une bonne place, de Parménide à Proclus, en passant par Platon et Aristote. Wittgenstein est présent depuis le début de sa carrière, et le reste jusqu’aux dernières années. Locke et Hume reviennent également souvent. La philosophie de l’esprit, l’éthique, la philosophie de la religion et la philosophie de la nature sont les thèmes dominants.

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Ce sera un peu en vrac et rédigé à la diable : le dernier billet de juillet a du mal à voir le jour au milieu des préparatifs des vacances ou, plutôt, des tentatives un peu vaines de « tout régler » avant de partir. Je propose donc un parcours éclectique, et même franchement erratique, qui va des polars de P.D. James à Friedrich Hayek, en passant par Newman et la lutte contre le sida. Toute personne susceptible de déceler une cohérence dans ce programme se verra décerner le prix de la perspicacité créative !

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Ainsi donc, la barre des mille commentaires vient d’être franchie grâce à cette intervention (quelque peu cryptique) de Fantômette… Je lève donc ma barquette de Danette à tous ceux qui, fidèles ou sporadiques, font de ce blog un lieu d’échanges aussi vivants que courtois, souvent plus inspirés que les modestes billets qui en sont l’occasion (et parfois même l’objet).

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Menage

« Le nombre des femmes qui ont écrit est si grand qu’on pourrait avec leurs seuls noms remplir un immense recueil. Mais la plupart d’entre elles se sont adonnées à des genres d’agrément – la rhétorique, la poésie, l’histoire, la mythologie, ou les élégances du genre épistolaire. Il n’en manqua pourtant pas d’assez nombreuses qui se consacrèrent à la discipline plus austère de la philosophie ».

L’excellent érudit qui commence ainsi son Histoire des femmes philosophes écrivait en 1689 et, si j’en crois l’index qui clôt son volume, il rédigea 45 notices, compilées à partir de sources antiques d’une fiabilité douteuse. Celles-ci ne nous apprennent hélas presque rien de ces femmes, dont aucun écrit ne subsiste. Ironie de l’histoire, l’érudit s’appelait Gilles Ménage, et ces premières intellectuelles restent donc avant tout pour nous les femmes de Ménage. Lequel, soit rappelé en passant, fut aussi le précepteur de Madame de Sévigné – personnification de l’élégance du genre épistolaire – et de Madame de La Fayette – oui, celle de La Princesse de Clèves.

Trois siècles plus tard, on reste frappé de la durable vérité des mots que j’ai cités. Nous pouvons tous mentionner facilement plusieurs femmes écrivains remarquables ou géniales, mais combien de femmes philosophes ? La quantité, heureusement, ne fait rien à l’affaire. Des femmes philosophes, il y en eut, et il y en a d’excellentes, et celles que nous connaissons ont, sur celles de Ménage, l’avantage insigne de pouvoir être jugées sur leurs écrits. On peut donc les lire et non simplement en dresser la liste, ce qui est tout de même une façon plus adéquate de rendre hommage à leur esprit. C’est ainsi que, dans une anthologie consacrée aux femmes philosophes depuis le XVIIe siècle, Mary Warnock livre dix-sept portraits intellectuels et humains. À l’exception de Simone Weil, aucune grande ne semble oubliée.

Anscombe-UnavParmi celles qui sont retenues, il y en a une qui se détache singulièrement : elle est décrite par l’auteur comme « l’indubitable géant parmi les femmes philosophes ». Cet éloge n’est pas isolé. D’autres ont parlé d’elle comme « la plus grande femme philosophe connue », « l’un des plus grands philosophes du vingtième siècle » ou comme « le plus grand philosophe anglais de sa génération ». Ces superlatifs s’appliquent à Elizabeth Anscombe, disparue en 2001. Je n’ose imaginer que son nom ne vous dise rien (ceux qui ont cru que j’allais parler de Simone de Beauvoir n’ont pas idée de ce que c’est qu’être un géant de la philosophie). Un colloque consacré à Elizabeth Anscombe vient de se tenir à Paris, quelques semaines après un événement semblable organisé par l’université de Chicago. L’occasion est donc excellente pour évoquer cette femme exceptionnelle, qui pratiqua assurément la philosophie dans toute son austérité, mais qui fut également une personnalité hors du commun. Comme j’ai beaucoup à dire, cet article sera scindé en deux ou trois morceaux, la suite devant paraître dans les jours suivants. (suite…)