Culture


Sex & GenderNon, ce blog n’est pas mort. Il dormait. Le blogueur était occupé ailleurs et autrement. Je reviens aux manettes pour livrer un nouvel épisode de la saga « Brève histoire du genre ». Certains l’attendaient, et ont même parfois poussé l’amitié jusqu’à me le faire savoir. À défaut de satisfaire leur attente, je mets du moins un terme à leur touchante impatience. (Car je dois à la vérité de signaler que je n’ai pas consacré les six derniers mois à la préparation de ce billet.) Bonjour à tous, en tous cas, et bonne rentrée !

La première formulation canonique de la distinction entre sexe et genre tient en une page du livre de Robert Stoller intitulé Sex and Gender (1968). Dans cet ouvrage, le grand psychiatre américain livre une première synthèse de dix ans de travaux sur l’hermaphrodisme et le « transsexualisme » (un terme que Stoller finira par juger sinon franchement trompeur, du moins dépourvu de pertinence clinique). Le principal intérêt du livre tient à la série de « cas » exposés et commentés par Stoller avec finesse et empathie. Sa formation de psychanalyste l’incite à préférer le suivi de trajectoires individuelles, insérées dans des histoires familiales complexes, aux vastes échantillonnages statistiques, forcément stéréotypés, qui nourrissent au même moment le travail de l’équipe de John Money à Baltimore (cf. l’épisode précédent). Par un curieux paradoxe, c’est pourtant Stoller, et non Money, qui va fournir à la notion de « genre » sa légitimité académique et, bientôt, militante.

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Si l’on fait, pour la beauté du geste, l’hypothèse que la bonne foi n’était pas totalement absente du concert de protestations qui a suivi la petite phrase de Claude Guéant, la polémique est révélatrice d’un profond malaise. Il paraît aussi difficile de souscrire sans états d’âme à la formule du Ministre de l’Intérieur, que d’adhérer aux ripostes qu’elle a suscitées. D’un côté, nous nous sentons tenus de professer un universalisme accueillant à la diversité des cultures. Nous refusons que la comparaison débouche sur la dévaluation, que la différence reconnue signifie qu’une civilisation soit intrinsèquement « supérieure » à une autre : cela reviendrait peu ou prou à reproduire le schéma typique des Lumières françaises – la civilisation, c’est nous, les autres sont des barbares, des sauvages qui attendent d’être civilisés. Mais d’un autre côté, nous voyons mal comment éviter de penser que nos institutions et nos valeurs sont tout de même préférables, que les droits de l’homme valent mieux que le racisme et l’intolérance, que l’égalité des sexes est moralement supérieure à un système patriarcal, et le suffrage universel plus digne de l’homme que la tyrannie. À supposer même que nous fassions semblant de penser ou de professer le contraire, notre pratique quotidienne – et toutes les politiques internationales auxquelles nous souscrivons – démontreraient que nous prétendons nous engager en faveur de la mutation démocratique de l’ensemble du monde. Nous sommes à la fois, dirait-on, pour l’égalité des cultures et pour la transformation de toutes celles qui ne ressemblent pas encore suffisamment à la nôtre.

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On a beaucoup fait le rapprochement entre le naufrage du Concordia et celui du Titanic, survenu presque exactement cent ans auparavant, en avril 1912. C’est sans doute les dimensions des bateaux, et la place particulière qu’occupe le Titanic dans la culture populaire, qui expliquent ce rapprochement par ailleurs peu justifié : ni les circonstances de l’accident, ni l’ampleur du drame ne sont comparables. Le Titanic heurta un iceberg en pleine mer. Le naufrage, qui fit 1500 victimes, n’est pas particulièrement imputable à une erreur de navigation. C’est pourquoi il vaudrait mieux remonter encore d’un siècle, et rappeler plutôt un autre naufrage célèbre, celui de La Méduse. En 1816, cette frégate s’échoua dans les hauts-fonds du banc d’Arguin, sur les côtes de la Mauritanie. Le commandant du navire, Hugues de Chaumareys, qui avait multiplié les fautes depuis son départ de l’ile d’Aix, ne loupa pas la dernière : méprisant ses instructions qui indiquaient de passer au large de ce fameux banc parfaitement connu des navigateurs, il rasa les côtes de trop près et La Méduse s’échoua. Une tempête survint, provoquant des voies d’eau. Chaumareys, maîtrisant mal un équipage qui ne le respectait pas, passablement alcoolisé, quitta le navire dans une chaloupe qui fut récupérée quelques jours plus tard. (suite…)

Roberto Busa (1913-2011)

Après de longs débats (essentiellement intérieurs), la rédaction de l’Esprit de l’escalier a arrêté son choix pour « l’homme de l’escalier 2011». L’an dernier, à pareille époque, j’avais expliqué pourquoi il me semblait plus raisonnable, autant que plus conforme à l’idée même de l’esprit d’escalier, de consacrer un défunt. Aujourd’hui, cependant, en plus d’honorer la mémoire d’un grand disparu, nous aurons la satisfaction de réparer une injustice. L’homme de l’escalier 2011 est un géant de l’informatique, quelqu’un dont le travail de pionnier a ouvert une voie nouvelle dans l’histoire des technologies de l’information. Il est mort en 2011, et je vous prie de chasser la pensée qu’il pourrait s’agir de Steve Jobs, qui n’est pas trop notre genre : nous saluerons ici Roberto Busa. Le Père Roberto Busa, s.j. Tout le monde s’accorde à reconnaître en lui le pionnier de ce qu’on appelle désormais les Digital Humanities– en français l’« informatique appliquée aux sciences humaines ». Roberto Busa s’est éteint le 9 août dernier, à l’âge de 97 ans, dans une indifférence quasi générale. Il est notre homme de l’année. Il n’y a plus qu’à le faire connaître.

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Il est sans doute assez tentant de dauber sur les « journées du patrimoine ». Ces longues files de badauds qui, chaque année à date fixe, vont s’enfourner du patrimoine avec la même docilité qu’elles vont, au solstice d’été, consommer de la musique le jour de la fête éponyme, en attendant d’essayer les transats à rayures de Paris-Plage, elles offrent à l’ironie une cible facile. En cédant à la tentation, toutefois, j’ajouterais la mauvaise foi à la condescendance, puisque après tout je n’ai jamais eu la moindre velléité de faire la queue pour visiter l’Élysée ni même – cette proposition alléchante figure au programme des « journées » à Lyon, – l’Unité de traitement et de valorisation énergétique de Gerland (où furent traitées, nous dit-on, 230 000 tonnes d’ordures ménagères en 2010). Je ne suis pas sûr, en fait, de savoir à quoi ressemblent les Journées du patrimoine quand on y participe. Si ça se trouve, c’est aussi plaisant qu’instructif. Je ne ferai donc pas d’ironie. À l’idée de patrimoine, en revanche, au patrimoine en soi, je veux bien payer mon tribut. C’est une idée qui a de la branche. Pour le moins, elle se laisse volontiers annexer à quelques unes de mes marottes, ce qui devrait faire la matière d’un billet de circonstance.

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Après avoir vérifié que l’émission était encore audible en ligne, je me lance pour signaler, avec le retard qui sied à l’esprit de l’escalier, l’excellent épisode de Répliques consacré à « la question totalitaire ». Alain Finkielkraut recevait deux éminents spécialistes, Marcel Gauchet et Philippe de Lara. Une grosse quarantaine de minutes (et pas une de perdue), pour se mettre les idées au clair, tout en entrevoyant aussi pourquoi le totalitarisme reste un chantier et un défi pour l’esprit – c’est un investissement que l’on ne saurait trop recommander.

On sait que le concept de totalitarisme a eu de la peine à s’imposer dans le débat intellectuel. Après la dernière guerre, la polarisation du champ politique restait captive de l’opposition entre fascisme et anti-fascisme. Elle recoupait trop bien la division entre vainqueurs et vaincus du conflit mondial, était trop solidement portée par la propagande soviétique et tous ceux qui, souvent à juste titre, reconnaissaient la contribution décisive de l’Union soviétique de Staline à la victoire contre l’Axe, pour que pût se frayer un chemin l’idée d’une parenté fondamentale entre nazisme et communisme.

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Le jeu du jour: trouver une légende pour illustrer ce portrait de Thomas taquin

Thomas d’Aquin, dont c’est aujourd’hui la fête, n’a guère laissé dans l’histoire le souvenir d’un gai luron. On cite souvent de lui cette réplique, adressée à un frère facétieux qui lui avait fait lever la tête vers le ciel en s’écriant : « Frère Thomas, regardez, une vache qui vole ! ». Ayant constaté qu’aucun bovin ne croisait dans l’azur, et voyant s’esclaffer le plaisantin, Thomas aurait lâché : « Je préfère croire qu’il y a des vaches volantes plutôt que des dominicains menteurs. » Ça calme, comme on dit.

Il serait néanmoins précipité d’inférer de l’anecdote que Thomas d’Aquin était entièrement dépourvu d’humour. Sans prétendre qu’il fut un adepte de la grosse blague à se taper sur les cuisses, on peut supposer qu’il ne dédaignait pas la fine plaisanterie. Les lecteurs perspicaces décèlent même parfois, au détour des graves réponses développées au fil des articles de la Somme de théologie, une pointe d’ironie. Ainsi de la réponse à la question de savoir si la jeunesse et la boisson procurent un surcroît d’espoir (Somme de théologie, I-II, question 40, article 6). Les jeunes, explique l’auteur, sont enclins à espérer beaucoup, à raison même des caractéristiques de l’objet de l’espoir : d’être un bien futur (l’espoir ne porte pas sur le passé), d’être un bien ardu (nul besoin d’espérer ce qu’il est facile d’obtenir), et d’être accessible (il est vain d’espérer ce qui est tout bonnement impossible).

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