Histoire


J’ai passé l’été avec Mao. C’est un encombrant compagnon, même sous les espèces, relativement portatives, de la biographie parue en 2005 – un peu plus de 800 pages dans l’excellente traduction publiée l’année suivante chez Gallimard. Au demeurant, lecture parfaite pour les vacances : chaque page apporte une révélation apte à nourrir les conversations languissantes des après-midi de canicule. Côté meurtres et crapuleries, ça vaut les meilleurs polars, et les intrigues concurrencent avantageusement les feuilletons politiques de l’été. Et quand le Président Hollande déserte l’actualité sous prétexte qu’un président normal a droit aux vacances, le Président Mao, lui, est capable de vous captiver jour et nuit pendant trois semaines. Voire plus : certains sont restés captifs trente ans.

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Décrire le totalitarisme comme une religion séculière est une idée qui doit sa fortune, en France du moins, à Raymond Aron. Il était frappé, comme quelques autres esprits clairvoyants, par le fait que le long déclin de la religion en Occident, à partir du XVIIIe siècle, n’amenait pas tant la disparition du sacré que son déplacement et, bien souvent, moins l’avènement de la raison que celui de nouvelles mythologies.

L’idée de « religion séculière » est à première vue très séduisante. Si elle est une forme de « religion séculière », on comprend que l’idéologie totalitaire se présente comme une « voie de salut » dans l’immanence – de la race ou de la société sans classe ; qu’elle soit polarisée par la lutte entre « le bien » et « le mal » ; qu’elle adopte si volontiers le style messianique ou apocalyptique ; qu’elle mette en place des liturgies glorifiant « le peuple » ou « la race », qu’elle instaure le « culte » du chef, etc.

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Après avoir vérifié que l’émission était encore audible en ligne, je me lance pour signaler, avec le retard qui sied à l’esprit de l’escalier, l’excellent épisode de Répliques consacré à « la question totalitaire ». Alain Finkielkraut recevait deux éminents spécialistes, Marcel Gauchet et Philippe de Lara. Une grosse quarantaine de minutes (et pas une de perdue), pour se mettre les idées au clair, tout en entrevoyant aussi pourquoi le totalitarisme reste un chantier et un défi pour l’esprit – c’est un investissement que l’on ne saurait trop recommander.

On sait que le concept de totalitarisme a eu de la peine à s’imposer dans le débat intellectuel. Après la dernière guerre, la polarisation du champ politique restait captive de l’opposition entre fascisme et anti-fascisme. Elle recoupait trop bien la division entre vainqueurs et vaincus du conflit mondial, était trop solidement portée par la propagande soviétique et tous ceux qui, souvent à juste titre, reconnaissaient la contribution décisive de l’Union soviétique de Staline à la victoire contre l’Axe, pour que pût se frayer un chemin l’idée d’une parenté fondamentale entre nazisme et communisme.

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Dans son livre A secular Age, que je prends pour guide dans une réflexion en cours sur la sécularisation, Charles Taylor propose de distinguer trois sens du mot. Les deux premiers sont familiers, tandis que le troisième, qui est celui qui importe le plus à Taylor, est moins aisé à caractériser.

Le premier sens, celui qui vient sans doute d’abord à l’esprit, concerne les institutions sociales, à commencer par l’État : les décrire comme sécularisées revient à dire qu’elles sont libres du rapport à la foi, à Dieu, qu’elles entretenaient dans ce que Taylor appelle « le monde pré-moderne ». Cela signifie, notamment, que ces structures, ces institutions, reposent chacune sur une rationalité purement « interne » : nous avons forgé, inventé, ou découvert des principes pour les justifier et les faire fonctionner de façon autonome, sans référence à Dieu ou à l’Église.

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Martin Luther King à la prison de Birmingham

Lundi dernier, aux États-Unis, on célébrait le « Martin Luther King Day ». Mon éducation catholique m’a durablement brouillé avec le leader intégrationniste : on en parlait trop. Il était l’une des vedettes imposées des panneaux de carton qu’en guise de catéchisme, nous devions couvrir d’images découpées et de slogans multicolores (l’histoire dira tout ce que les fameux sticks de colle UHU doivent à la nouvelle pédagogie, et réciproquement). À lui seul, le cantique « Gandhi, Luther King ou Jésus-Christ », tube des « célébrations » obligatoires (dire « messe » faisait ringard), était de nature à dégoûter de la religion tout adolescent doté d’un bon goût moyen, sans compter le risque d’en précipiter quelques-uns vers l’extrême-droite, par pur esprit de contradiction.

Le souci principal des « animateurs » de ces ennuyeuses récréations pompeusement nommées « catéchèse » était manifestement de nous présenter des figures édifiantes « proches de nous ». Souci louable, assurément, mais dont la mise en œuvre reposait sur une grave erreur de perspective : proche de nous par le temps, Martin Luther King en était infiniment éloigné par tout le reste. Notre quinzième arrondissement était, en effet, remarquablement épargné par la ségrégation et les émeutes raciales et, de toutes façons, nous ne voyions pas du tout le rapport entre la religion et les sit-in qui semblaient remplir d’enthousiasme les bonnes sœurs vouées à l’éducation religieuse des enfants de la bourgeoisie parisienne.

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LTIAssez rigolé. Il n’y a pas tous les jours dans le journal de quoi s’extasier sur les convictions à géométrie variable de nos contemporains, et La Harpe nous laissait quelques accords à jouer. En fait d’accord, c’est celui de notre petit Voltaire converti avec Victor Klemperer que je voudrais évoquer. La Harpe et Klemperer ont vécu, à 150 ans de distance, des époques tourmentées. Le premier traversa la Révolution, le second, à Dresde, la montée du nazisme. Le premier était professeur de littérature, le second philologue, spécialiste du XVIIIe siècle français, et d’ailleurs lecteur de La Harpe. La Harpe forgea le concept d’une « langue révolutionnaire » qui fut, à ses yeux, « le principal instrument » du bouleversement de la France commencé en 1789. Victor Klemperer étudia quant à lui la « langue du troisième Reich », qu’il baptisa LTI, Lingua tertii imperii. Le premier observa à l’état naissant, première flambée qu’il crut, naïveté suprême, devoir être à jamais sans regain, la transformation d’une société par le truchement de sa langue ; le second eut le lourd privilège de pouvoir confirmer l’existence d’un « langage totalitaire ».

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La Revellière-Lepéaux, inspirateur de la persécution religieuse sous le Directoire (portrait de Gérard, 1837).

La Revellière-Lépeaux, inspirateur de la persécution religieuse sous le Directoire (portrait de Gérard, 1837).

Au risque de lasser mon lecteur, je poursuis mon bout de chemin avec La Harpe. J’ai commencé à introduire son Du fanatisme, et je me rends compte que ce texte touffu, traversé d’intuitions profondes mais lardé de vétilles et d’un didactisme souvent pesant, est un objet des plus embarrassants. Son mérite le plus clair à mes yeux, c’est d’établir pour la première fois, de façon explicite et argumentée, le lien nécessaire qui existe entre le processus révolutionnaire et l’instauration d’une « nouvelle langue ». De ce point de vue, il est légitime de le rapprocher, non seulement de 1984, comme je l’ai déjà fait, mais aussi, et peut-être surtout, du travail plus méconnu de Victor Klemperer sur la « langue du Troisième Reich ». Un lecteur l’a déjà relevé à propos du dernier billet, et je pense y revenir moi-même bientôt – en prenant les moyens d’éviter des raccourcis peu justifiés entre la révolution française et le nazisme…

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Du_fanatisme

En 1797, La Harpe fit paraître chez l’éditeur Migneret, à Paris, un petit opuscule qui connut un succès immédiat. Plusieurs fois réimprimé en l’espace de quelques mois, il fut traduit en plusieurs langues. Le titre exprime bien l’intention singulière de l’auteur : Du fanatisme dans la langue révolutionnaire. Parler de fanatisme n’avait certes en soi rien d’original à ce moment. Le mot, au moins depuis Voltaire, avait fait fortune et il est, de fait, le titre de sa pièce Le fanatisme, ou Mahomet le prophète (1741). Ce qui était nouveau était l’idée qu’il y eût une « langue révolutionnaire », et non simplement, par exemple, une rhétorique révolutionnaire ou un style de discours propre aux acteurs de la Révolution. Pour La Harpe, la Révolution commencée en 1789 et qui, à l’époque où il écrit, se poursuit encore au milieu des fluctuations du Directoire, est un « phénomène » absolument nouveau et sans exemple parce qu’il s’effectue moins par une action politique que par la création d’une langue nouvelle.

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Noor Inayat Khan (photo de son dossier personnel au SOE)

Noor Inayat Khan (photo de son dossier personnel au SOE)

Elle continue de m’accompagner ces jours-ci, tandis que j’achève la lecture de sa récente biographie par Shrabani Basu, une journaliste indienne basée à Londres. J’ai découvert de nombreux détails, parfois quelques révisions substantielles de données mal établies jusqu’à présent, mais rien qui ne contribue à grandir un peu plus à mes yeux cette femme remarquable. Il n’est pas indifférent, aujourd’hui, de souligner que Noor était musulmane, bien que sa spiritualité personnelle inclinât sans doute vers une forme de syncrétisme dont l’élément le plus saillant est la dimension morale. Une musulmane, d’origine indienne, mais qui a donné sa vie pour la France, et qui avait dit un jour que Jeanne d’Arc était son héroïne préférée…

Sa biographe souligne la place du sacrifice dans l’idéal moral de Noor. Si  sa décision de s’engager dans l’armée anglaise marque une rupture avec la non violence, je suis surtout frappé de sa continuité profonde avec la méditation sur le don de soi qui semble avoir accompagné sa courte vie, tant dans ses années heureuses que dans les années de combat et d’action.  (suite…)

Ce billet est la suite et fin du précédent, consacré à Noor Inayat Khan.

Ce n’est qu’après le Débarquement du 6 juin 1944, et à mesure que progressaient les troupes alliées, qu’il fut possible aux responsables du SOE de tenter de retrouver la trace des dizaines d’agents qui n’étaient pas rentrés, et dont l’arrestation, souvent, n’était même pas encore connue avec certitude. Parmi ces agents figuraient douze femmes, dont Noor Inayat Khan. La recherche fut principalement l’œuvre de Vera Atkins, l’adjointe de chef de la section F. Elle sillonna l’Allemagne, interrogeant les criminels de guerre arrêtés par les Alliés, participant aux divers procès alors organisés, et collectant peu à peu les témoignages qui, un par un, lui permirent d’établir les circonstances souvent terribles de la mort de chacun de ses agents. Des noms de lieux jusqu’à lors inconnus devenaient les symboles de l’horreur : Ravensbrück, Natzweiler, Bergen-Belsen, Dachau, Auschwitz… Dans la quête de Vera Atkins, c’est le destin final de Noor qui demeura le plus longtemps dans un épais brouillard.

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