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To Kill a Mockingbird (1962)

À l’enseigne de L’esprit d’escalier, on entre en 2013, comme il se doit, à reculons : le regard tourné vers 2012, embrassant sans nostalgie, mais non sans un arrière-goût de trop peu, le cimetière des billets qui auraient pu voir le jour durant l’année passée. À défaut de ressusciter les morts, je veux tenter de ranimer quelques sujets encore un peu frais, comme on dépose sur le paillasson, avant de pousser la porte, les mottes de terre ramassées au creux des chemins. Je profite de ce liminaire pour souhaiter une très bonne année à tous les lecteurs de ce blog, avec une mention spéciale pour ceux qui se sont déchaînés en commentaires sous les derniers billets. Mais sans omettre pour autant les lecteurs silencieux, les discrets, les timides, les scrupuleux peut-être, qui ont sûrement d’excellentes raisons pour ne pas se manifester, mais dont la fidélité ne cesse de m’honorer et, plus encore, de m’obliger.

Au menu de ce jour, trois billets pour le prix d’un, sortis des limbes de 2012 : retour sur un débat lancé en Italie par un groupe d’intellectuels proches du Parti démocrate ; sur une enquête publiée dans The Atlantic à propos de la campagne en faveur du mariage homosexuel aux États-Unis ; enfin sur un vieux film qui m’a décidément marqué cette année, et dont j’aurais peut-être hésité à parler s’il n’avait si bien « fonctionné » avec mes étudiants – comme quoi il ne faut désespérer ni de la jeunesse, ni d’un bon film en noir et blanc. J’ai mis pas mal d’images, pour faire avaler ce gros billet gigogne. Elles accompagnent le texte sans forcément l’illustrer.

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George-OrwellPendant longtemps je n’ai guère aimé 1984 de George Orwell. Le livre m’est tombé des mains plusieurs fois. C’était le typique « roman à idées » : un roman qui semble fait pour habiller des idées qui, en réalité, se défendraient très bien toutes seules hors du roman – un roman qui ne répond à aucune nécessité romanesque intrinsèque, qui n’a pas besoin de la forme « roman » pour dire ce qu’il a à dire. Et, à dire vrai, je ne suis pas certain d’avoir changé d’opinion sur le roman, dont je peine toujours à tourner les pages. En revanche j’ai changé d’idée sur les idées du roman. 1984, victime de son succès populaire, a fourni à notre époque un certain nombre de clichés, comme celui du novlangue et l’inévitable Big Brother, dont il devient de plus en plus difficile de discerner les usages pertinents de ceux qui relèvent de la pure paresse intellectuelle. Mais 1984 vaut mieux, finalement, que ces quelques lieux communs de la world culture. C’est en tous cas la conviction que je retire de la lecture du roman proposée par le philosophe James Conant, dans un livre qui vient d’être traduit sous le titre éloquent de Orwell ou le pouvoir de la vérité.

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J’ai passé l’été avec Mao. C’est un encombrant compagnon, même sous les espèces, relativement portatives, de la biographie parue en 2005 – un peu plus de 800 pages dans l’excellente traduction publiée l’année suivante chez Gallimard. Au demeurant, lecture parfaite pour les vacances : chaque page apporte une révélation apte à nourrir les conversations languissantes des après-midi de canicule. Côté meurtres et crapuleries, ça vaut les meilleurs polars, et les intrigues concurrencent avantageusement les feuilletons politiques de l’été. Et quand le Président Hollande déserte l’actualité sous prétexte qu’un président normal a droit aux vacances, le Président Mao, lui, est capable de vous captiver jour et nuit pendant trois semaines. Voire plus : certains sont restés captifs trente ans.

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Certains observateurs sagaces auront peut-être remarqué que ce blog est en panne. Le dernier billet date d’avant le deuxième tour de la présidentielle, et ça m’ennuierait qu’on puisse penser que l’élection de François Hollande m’a rendu coi. C’est simplement la fin de l’année : il y a les examens, les copies, les réunions, et surtout l’empilement des engagements qu’on a cru malin, une fois de plus, de repousser aux mois de mai et juin, en croyant qu’on serait plus tranquille au printemps suivant. Quelques billets sont dans les tuyaux, dont la suite de l’histoire des idées sur le « genre », mais rien n’est à ce jour présentable. Histoire de garder le contact, je couche donc quelques notes qui permettront peut-être de remettre un peu d’animation sur le blog. On va causer radio, mormonisme et anthropologie, dans l’ordre inverse. (suite…)

Lorsqu’on parle aujourd’hui de l’avenir du livre (du « livre imprimé », comme il faut désormais le préciser, comme on doit parler de l’adresse « postale » pour la distinguer de l’adresse électronique), on s’attarde en général sur deux « menaces ». D’une part, celle que font peser sur l’édition la diffusion du « livre électronique », et sur la librairie les ventes de livres en ligne. D’autre part, à l’intérieur même de l’édition au sens papier du mot, la menace que font peser sur les éditeurs les grands groupes de communication, qui annexent une activité éditoriale à leur présence dans tous les secteurs des médias. De ces grands groupes, l’archétype est, en France, le groupe Hachette-Lagardère : propriétaire de tout ou partie d’une quarantaine de maisons d’édition (Armand-Colin, Larousse, Calmann-Lévy, Dunod, Fayard, Grasset, Stock, etc., en plus des marques « Hachette »), le groupe possède en outre ses titres de presse (Elle, Paris-Match), son réseau de distribution, ses librairies (Relay, Virgin, Furet du Nord), ses radios (Europe 1, Virgin Radio, RFM), ses chaînes de télévision, etc. Face à ces monstres, l’antienne convenue chante la résistance des « éditeurs indépendants », menée par quelques grandes « maisons » comme Gallimard ou Actes Sud. Or il y a dans cet éloge de la résistance des petits face aux gros quelque chose d’exagéré, voire de légendaire, qui pourrait bien masquer une troisième menace dont il est, manifestement, trop peu question dans ce débat : c’est celle qui pèse sur la riche constellation des vrais « petits » éditeurs refusant obstinément la logique de concentration adoptée par les « grandes maisons ». Ces « petits »-là viennent de trouver leur manifeste dans un remarquable « petit » livre publié par Thierry Discepolo aux éditions Agone : La trahison des éditeurs. C’est un peu plus long qu’Indignez-vous, mais c’est aussi nettement plus fouillé, plus argumenté, et au final beaucoup plus intéressant.

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Vincent Descombes à l'Université de Nantes, 21 avril 2011

Oui, je sais, ça faisait longtemps. Le présent billet est séparé du précédent par un abîme de longues semaines. Je n’ai pas la prétention de penser que ça manquait à quiconque, mais n’arrive pas à me défendre d’un certain sentiment de devoir inaccompli, lorsque les parutions s’étalent un peu trop. Au menu du jour – comme souvent en période néfaste – on trouvera surtout les idées des autres. Elles se regroupent, sans trop d’arbitraire je crois, autour de la question des frontières et des identités. Pour commencer, un aperçu d’une conférence de Vincent Descombes sur « l’identité européenne ». Puis deux brèves notes de lecture, l’une sur l’ouvrage de Carl Schmitt Le Nomos de la terre, l’autre sur la dernière guerre picrocholine au pays de Descartes. J’ai dans les soutes un billet sur la « théorie du genre », qui agite pas mal certains milieux en ce moment, mais c’est loin d’être encore présentable. Avec un peu de chance, ce sera pour avant les vacances (les vôtres, s’entend).

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Ce blog est bien calme, depuis quelques semaines. Me voilà partagé entre mon aspiration, récemment proclamée, à ne pas me forcer à écrire lorsque je ne trouve rien à dire, et ce curieux sentiment du devoir inaccompli qui, que je le veuille ou non, travaille en sous-main à nourrir ma mauvaise conscience. Ce n’est pas impunément qu’on établit des relations avec quelques lecteurs sur un blog ! Et, soit dit en passant, l’irrécusable création d’un lien dément une fois de plus ce stupide vocable de « virtuel » qui s’est imposé pour désigner les activités et les rapports qui se nouent par le truchement d’Internet.

Si mon silence tient pour bonne partie au manque de temps chronique, il s’explique aussi par diverses tentatives avortées de produire des billets publiables : plusieurs sont restés – cette fois, c’est le cas de le dire – à l’état virtuel. De l’un d’eux, je veux bien parler, car la perplexité qui m’empêche de le conduire à bonne fin est de celles qu’on peut espérer dissiper en la partageant.

Le thème du billet virtuel, c’était « la honte ». L’occasion, l’image de DSK sortant menotté d’un commissariat new-yorkais (le fameux perp walk). Le motif, les réactions françaises à cette image, que les medias nous ont décrite comme infamante, humiliante, scandaleuse, choquante – et de théoriser à l’infini sur la différence entre la conception américaine de la justice et la française. (suite…)

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