Philosophie


Afghanes en costume traditionnel durant un meeting à Kaboul

Le billet précédent a suscité de remarquables commentaires. C’est pas pour me vanter, comme disait l’autre, mais le niveau en est sensiblement supérieur à ce qu’on peut lire ailleurs sur le sujet, y compris sous la plume d’éminents universitaires. D’où une saine émulation qui finit par me gagner, au point que je vais essayer de mettre à mon tour mes idées au clair sur l’épineuse question de la « comparaison des valeurs ». En découvrant le plaidoyer de Luc Ferry pour Claude Guéant (accessible ici, à défaut de pouvoir lire l’édition « abonnés » du Figaro), j’ai au moins compris qu’on ne pouvait aller bien loin si la comparaison en question consiste à dire qu’on préfère la liberté à la tyrannie, le savoir à l’ignorance, et l’intelligence à la bêtise. Car c’est à cela que se ramène la citation de Comte-Sponville, dont on conçoit l’intérêt s’il s’agit d’embarrasser la gauche, mais qui peut difficilement passer pour le signe d’une lucidité supérieure. La question de la comparaison des valeurs ne peut commencer à se poser sérieusement que si l’on entreprend de comparer des valeurs avec d’autres valeurs, et non des valeurs avec des négations de valeur. Comme personne, que ce soit ici ou sous les tropiques, aujourd’hui ou dans les temps archaïques, n’a jamais prétendu que son idéal de civilisation consistait dans le non-respect des droits de l’homme, l’oppression des femmes ou l’intégrisme, je pense qu’on peut tenir la contribution au débat du tandem Ferromte-Sponville pour non-avenue, et passer à autre chose.

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On a beaucoup fait le rapprochement entre le naufrage du Concordia et celui du Titanic, survenu presque exactement cent ans auparavant, en avril 1912. C’est sans doute les dimensions des bateaux, et la place particulière qu’occupe le Titanic dans la culture populaire, qui expliquent ce rapprochement par ailleurs peu justifié : ni les circonstances de l’accident, ni l’ampleur du drame ne sont comparables. Le Titanic heurta un iceberg en pleine mer. Le naufrage, qui fit 1500 victimes, n’est pas particulièrement imputable à une erreur de navigation. C’est pourquoi il vaudrait mieux remonter encore d’un siècle, et rappeler plutôt un autre naufrage célèbre, celui de La Méduse. En 1816, cette frégate s’échoua dans les hauts-fonds du banc d’Arguin, sur les côtes de la Mauritanie. Le commandant du navire, Hugues de Chaumareys, qui avait multiplié les fautes depuis son départ de l’ile d’Aix, ne loupa pas la dernière : méprisant ses instructions qui indiquaient de passer au large de ce fameux banc parfaitement connu des navigateurs, il rasa les côtes de trop près et La Méduse s’échoua. Une tempête survint, provoquant des voies d’eau. Chaumareys, maîtrisant mal un équipage qui ne le respectait pas, passablement alcoolisé, quitta le navire dans une chaloupe qui fut récupérée quelques jours plus tard. (suite…)

Fête de la Toussaint, Jour des morts… Diverses circonstances ravivent le souvenir d’Émile Perreau-Saussine, l’un de ceux dont j’espère avec confiance qu’il jouit au Paradis de l’éternel bonheur des saints. Je pense à sa famille qui connaît en ce moment de grandes épreuves et de grandes joies, mystérieusement mêlées. Son œuvre continue, pendant ce temps, de féconder la grande conversation intellectuelle sur la démocratie et ses fondements. À défaut d’un billet qui tarde (un de plus) à voir le jour, je signale quelques textes récemment apparu sur le Web à propos de son livre posthume, Catholicisme et Démocratie (publié au Cerf il y a quelques mois). Chacun de ces textes témoigne à sa façon de l’originalité des analyses proposées par Perreau-Saussine : elles sont de celles qui font « bouger les lignes », obligent à réviser des certitudes trop rapidement acquises, tout en s’offrant honnêtement à la discussion par leur caractère circonstancié.

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En annonçant, il y a de cela désormais plusieurs mois, une réflexion sur le « genre », j’étais certes conscient de risquer une fois encore de ne pas être à la hauteur de mes annonces. Je n’envisageais pas, cependant, que la polémique autour des manuels de SVT (« Sciences de la vie et de la terre », héritières des austères « Sciences nat’ » de mon époque) prendrait à la faveur de l’été une ampleur nationale. Plus difficile encore aurait été de mesurer par avance l’ampleur des embarras où cette réflexion pouvait me plonger. D’où un long silence, dont je ne m’extrais aujourd’hui, je le crains, que pour tenter de partager mes perplexités. À s’approcher des gender studies sans esprit polémique, on éprouve en effet un « trouble » qui, pour être assez différent de celui que prétend provoquer une Judith Butler lorsqu’elle annonce son projet de « subvertir l’identité », n’en résiste pas moins durablement aux efforts de clarification.

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Vincent Descombes à l'Université de Nantes, 21 avril 2011

Oui, je sais, ça faisait longtemps. Le présent billet est séparé du précédent par un abîme de longues semaines. Je n’ai pas la prétention de penser que ça manquait à quiconque, mais n’arrive pas à me défendre d’un certain sentiment de devoir inaccompli, lorsque les parutions s’étalent un peu trop. Au menu du jour – comme souvent en période néfaste – on trouvera surtout les idées des autres. Elles se regroupent, sans trop d’arbitraire je crois, autour de la question des frontières et des identités. Pour commencer, un aperçu d’une conférence de Vincent Descombes sur « l’identité européenne ». Puis deux brèves notes de lecture, l’une sur l’ouvrage de Carl Schmitt Le Nomos de la terre, l’autre sur la dernière guerre picrocholine au pays de Descartes. J’ai dans les soutes un billet sur la « théorie du genre », qui agite pas mal certains milieux en ce moment, mais c’est loin d’être encore présentable. Avec un peu de chance, ce sera pour avant les vacances (les vôtres, s’entend).

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Ce blog est bien calme, depuis quelques semaines. Me voilà partagé entre mon aspiration, récemment proclamée, à ne pas me forcer à écrire lorsque je ne trouve rien à dire, et ce curieux sentiment du devoir inaccompli qui, que je le veuille ou non, travaille en sous-main à nourrir ma mauvaise conscience. Ce n’est pas impunément qu’on établit des relations avec quelques lecteurs sur un blog ! Et, soit dit en passant, l’irrécusable création d’un lien dément une fois de plus ce stupide vocable de « virtuel » qui s’est imposé pour désigner les activités et les rapports qui se nouent par le truchement d’Internet.

Si mon silence tient pour bonne partie au manque de temps chronique, il s’explique aussi par diverses tentatives avortées de produire des billets publiables : plusieurs sont restés – cette fois, c’est le cas de le dire – à l’état virtuel. De l’un d’eux, je veux bien parler, car la perplexité qui m’empêche de le conduire à bonne fin est de celles qu’on peut espérer dissiper en la partageant.

Le thème du billet virtuel, c’était « la honte ». L’occasion, l’image de DSK sortant menotté d’un commissariat new-yorkais (le fameux perp walk). Le motif, les réactions françaises à cette image, que les medias nous ont décrite comme infamante, humiliante, scandaleuse, choquante – et de théoriser à l’infini sur la différence entre la conception américaine de la justice et la française. (suite…)

Décrire le totalitarisme comme une religion séculière est une idée qui doit sa fortune, en France du moins, à Raymond Aron. Il était frappé, comme quelques autres esprits clairvoyants, par le fait que le long déclin de la religion en Occident, à partir du XVIIIe siècle, n’amenait pas tant la disparition du sacré que son déplacement et, bien souvent, moins l’avènement de la raison que celui de nouvelles mythologies.

L’idée de « religion séculière » est à première vue très séduisante. Si elle est une forme de « religion séculière », on comprend que l’idéologie totalitaire se présente comme une « voie de salut » dans l’immanence – de la race ou de la société sans classe ; qu’elle soit polarisée par la lutte entre « le bien » et « le mal » ; qu’elle adopte si volontiers le style messianique ou apocalyptique ; qu’elle mette en place des liturgies glorifiant « le peuple » ou « la race », qu’elle instaure le « culte » du chef, etc.

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