Politique


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To Kill a Mockingbird (1962)

À l’enseigne de L’esprit d’escalier, on entre en 2013, comme il se doit, à reculons : le regard tourné vers 2012, embrassant sans nostalgie, mais non sans un arrière-goût de trop peu, le cimetière des billets qui auraient pu voir le jour durant l’année passée. À défaut de ressusciter les morts, je veux tenter de ranimer quelques sujets encore un peu frais, comme on dépose sur le paillasson, avant de pousser la porte, les mottes de terre ramassées au creux des chemins. Je profite de ce liminaire pour souhaiter une très bonne année à tous les lecteurs de ce blog, avec une mention spéciale pour ceux qui se sont déchaînés en commentaires sous les derniers billets. Mais sans omettre pour autant les lecteurs silencieux, les discrets, les timides, les scrupuleux peut-être, qui ont sûrement d’excellentes raisons pour ne pas se manifester, mais dont la fidélité ne cesse de m’honorer et, plus encore, de m’obliger.

Au menu de ce jour, trois billets pour le prix d’un, sortis des limbes de 2012 : retour sur un débat lancé en Italie par un groupe d’intellectuels proches du Parti démocrate ; sur une enquête publiée dans The Atlantic à propos de la campagne en faveur du mariage homosexuel aux États-Unis ; enfin sur un vieux film qui m’a décidément marqué cette année, et dont j’aurais peut-être hésité à parler s’il n’avait si bien « fonctionné » avec mes étudiants – comme quoi il ne faut désespérer ni de la jeunesse, ni d’un bon film en noir et blanc. J’ai mis pas mal d’images, pour faire avaler ce gros billet gigogne. Elles accompagnent le texte sans forcément l’illustrer.

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Certains observateurs sagaces auront peut-être remarqué que ce blog est en panne. Le dernier billet date d’avant le deuxième tour de la présidentielle, et ça m’ennuierait qu’on puisse penser que l’élection de François Hollande m’a rendu coi. C’est simplement la fin de l’année : il y a les examens, les copies, les réunions, et surtout l’empilement des engagements qu’on a cru malin, une fois de plus, de repousser aux mois de mai et juin, en croyant qu’on serait plus tranquille au printemps suivant. Quelques billets sont dans les tuyaux, dont la suite de l’histoire des idées sur le « genre », mais rien n’est à ce jour présentable. Histoire de garder le contact, je couche donc quelques notes qui permettront peut-être de remettre un peu d’animation sur le blog. On va causer radio, mormonisme et anthropologie, dans l’ordre inverse. (suite…)

Aris-tote Prési-dent !

À J.-N. D.

Au risque d’aggraver mon cas ou de m’enfoncer un peu plus dans la perplexité, j’aimerais revenir sur les questions soulevées par le précédent billet. Je m’y sens poussé par la lecture du spectaculaire et brillant exercice auquel s’est livré l’illustre blogueur Koz : appliquer à quatre des candidats à l’élection présidentielle les « éléments de discernement » proposés par les évêques de France. Il a retenu 14 chapitres, et placé, sous chaque intitulé, les positions affichées par les candidats Bayrou, Hollande, Le Pen et Sarkozy. Pour perfectionner le système déjà testé par Rue89, il a affecté à chaque rubrique un coefficient, de « Environnement » ou « Banlieues et cités » (coeff 2) à « vie naissante » ou « fin de vie » (coeff 5), en passant par l’éducation, la famille, l’Europe, etc. Le but de la manœuvre ? Établir, sur la base des résultats obtenus, ce que Koz appelle la « catho-compatibilité » des candidats notés. Résultat : Bayrou en tête, encore une fois, avec une bonne longueur d’avance sur Sarkozy, et qui met carrément dans le vent Marine Le Pen et François Hollande.

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Il est beaucoup question ces jours-ci (au moins dans certains milieux) des « points non négociables » dont doivent tenir compte les citoyens catholiques au moment de faire leur choix électoral. L’expression a été employée par le pape Benoît XVI dans un discours de 2006. Elle est reprise avec insistance par des catholiques, pasteurs ou simples fidèles, qui semblent sensibles au poids des mots et – naïveté suprême ? – paraissent penser qu’un point déclaré « non négociable » n’offre pas matière à compromis. Tout le monde ne l’entend pas de cette oreille, et il est assez facile de comprendre pourquoi. Le problème ne vient ni de Jacques Cheminade, ni de Philippe Poutou, mais du programme du PS. Il heurte de plein fouet deux des fameux points non négociables. L’« engagement 21 » promet la légalisation de l’euthanasie, sous le nom de code transparent d’« assistance médicalisée pour mourir dans la dignité » ; l’engagement 31, « mariage et adoption des couples homosexuels » (par quoi on est prié de ne pas comprendre qu’il s’agit de pouvoir adopter un couple homosexuel – ce qui ne poserait certes aucun problème moral). À partir de là, le catholique consciencieux a diverses options. Il y en a une, cependant, qui ne devrait jamais lui être ouverte, c’est celle de faire fi de la logique. La logique n’est pas négociable. C’est malheureusement le point qu’Isabelle de Gaulmyn, sur son blog de La Croix, a choisi de négocier.

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Une bonne chanson vaut souvent mieux qu’un long discours. Nous, nous sommes prêts à passer trois heures devant la télévision pour écouter les candidats. Je ne sais pas si le même genre d’émission existe aux États-Unis, mais ce n’est peut-être pas nécessaire : il y a des artistes pour faire passer les messages. On sait qu’Obama lui-même ne dédaigne pas de pousser la chansonnette, et qu’en cas d’extinction de voix il pourra compter sur le coffre de Bruce Springsteen. Jusque là, tout est normal : Obama est sympa, et en plus il est Noir, donc il chante du gospel ; le Boss est un artiste, donc il a une conscience, donc il a le cœur à gauche. Il est plus intrigant de découvrir que les candidats républicains inspirent également d’audacieuses compositions. On ne chante pas que The battle hymn of the Republic, dans les meetings des primaires. On peut entendre aussi des trucs comme « Oh! l’espoir renaît pour notre nation / Pour la première fois peut-être depuis Ronald Reagan ». Ou encore : « Mauvaise nouvelle pour vous / Maintenant on prend les noms / On vous attend au jour du Jugement dernier ».

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Le regard politique est la preuve, s’il en était besoin, qu’un livre d’entretiens peut faire un très bon livre. Pierre Manent, guidé par les questions de Bénédicte Delorme-Montini, donne en quelques pages parfaitement lisibles un aperçu profond de sa biographie intellectuelle et du développement de sa pensée. Le lecteur ne peut qu’être séduit par la simplicité et la clarté des propos, le sens de la formule bien frappée qui résume un argument, autant que par la singulière bonhomie, faite d’humilité et en même temps de courage tranquille, qui rend si attachante la figure de Manent. Il me tarde de trouver le temps de revenir sur un ou deux développements qui m’ont permis de mieux comprendre mes points de perplexité à l’égard du type de science politique pratiqué par l’auteur de La Cité de l’homme et des Métamorphoses de la cité. En attendant, j’aimerais partager un long passage où Manent parle du Moyen Âge. Ce qu’il dit me semble parfaitement juste, et en même temps très important parce que, précisément, ce n’était pas aussi clair avant que Manent ne le dise. L’impression suscitée par ce développement, c’est la « reconnaissance » : on reconnaît d’un coup quelque chose d’exact qui n’était pas apparu tel jusque là, on reconnaît dans l’auteur du propos quelqu’un dont on a beaucoup à apprendre, qu’on ne va pas quitter de si tôt – même si c’est pour le contester sur tel ou tel point, et la clarté reçue suscite évidemment la reconnaissance, la gratitude intellectuelle qui n’est pas une chose si fréquente qu’on puisse craindre de la gaspiller.

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Afghanes en costume traditionnel durant un meeting à Kaboul

Le billet précédent a suscité de remarquables commentaires. C’est pas pour me vanter, comme disait l’autre, mais le niveau en est sensiblement supérieur à ce qu’on peut lire ailleurs sur le sujet, y compris sous la plume d’éminents universitaires. D’où une saine émulation qui finit par me gagner, au point que je vais essayer de mettre à mon tour mes idées au clair sur l’épineuse question de la « comparaison des valeurs ». En découvrant le plaidoyer de Luc Ferry pour Claude Guéant (accessible ici, à défaut de pouvoir lire l’édition « abonnés » du Figaro), j’ai au moins compris qu’on ne pouvait aller bien loin si la comparaison en question consiste à dire qu’on préfère la liberté à la tyrannie, le savoir à l’ignorance, et l’intelligence à la bêtise. Car c’est à cela que se ramène la citation de Comte-Sponville, dont on conçoit l’intérêt s’il s’agit d’embarrasser la gauche, mais qui peut difficilement passer pour le signe d’une lucidité supérieure. La question de la comparaison des valeurs ne peut commencer à se poser sérieusement que si l’on entreprend de comparer des valeurs avec d’autres valeurs, et non des valeurs avec des négations de valeur. Comme personne, que ce soit ici ou sous les tropiques, aujourd’hui ou dans les temps archaïques, n’a jamais prétendu que son idéal de civilisation consistait dans le non-respect des droits de l’homme, l’oppression des femmes ou l’intégrisme, je pense qu’on peut tenir la contribution au débat du tandem Ferromte-Sponville pour non-avenue, et passer à autre chose.

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Václav Havel (1936-2011)

La mort de Václav Havel m’a fait ressortir les notes prises, dans les années 1990, sur ses essais et discours politiques qui commençaient à être publiés en français. Je constate avec un peu de surprise que ces lectures ont dû être assez importantes pour moi, puisque je trouve dans mes notes des idées qui n’ont cessé depuis de me tenir à cœur. Peut-être parce que Havel – différent en cela d’un Soljenitsyne (pour qui il professait la plus grande admiration) – écrit pour ainsi dire de l’intérieur de l’occident, et que les questions qu’il discute ont toujours été aussi les nôtres. Il y a chez Havel une modestie, une ironie qui doit être assez typique de la culture « Mittel Europa », car on la retrouve chez son compatriote Kafka ou chez les satiristes viennois comme Karl Kraus ou Lichtenberg. Havel n’a jamais été un homme de système, il n’a pas voulu jouer au « penseur » : au plus fort de son affrontement avec le régime tchèque – l’un des plus conservateurs du bloc soviétique après 1968 – comme une fois porté au sommet du nouvel État, il ne s’écarte pour ainsi dire jamais de sa vocation unique d’écrivain. Mais il entend celle-ci comme une singulière exigence : celle de scruter sans cesse les profondeurs de l’homme et de la vie sociale pour en exprimer « la vérité » à la fois banale et éthiquement exemplaire. De là, chez lui, un certain détachement vis-à-vis de l’efficacité politique à court terme, mais aussi la conviction que cette vérité-là représente aussi l’enjeu politique par excellence, aussi bien lorsqu’on vit au sein de ce qu’il appelait « le système post-totalitaire » (en gros, celui des pays de l’Est après la période stalinienne) que dans le confort des démocraties occidentales. On peut, je crois, faire de cette exigence de vérité le fil conducteur de sa vie. Plus modestement, j’en ferai le fil conducteur de ce petit hommage que j’espère dépourvu de prétention.

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Fête de la Toussaint, Jour des morts… Diverses circonstances ravivent le souvenir d’Émile Perreau-Saussine, l’un de ceux dont j’espère avec confiance qu’il jouit au Paradis de l’éternel bonheur des saints. Je pense à sa famille qui connaît en ce moment de grandes épreuves et de grandes joies, mystérieusement mêlées. Son œuvre continue, pendant ce temps, de féconder la grande conversation intellectuelle sur la démocratie et ses fondements. À défaut d’un billet qui tarde (un de plus) à voir le jour, je signale quelques textes récemment apparu sur le Web à propos de son livre posthume, Catholicisme et Démocratie (publié au Cerf il y a quelques mois). Chacun de ces textes témoigne à sa façon de l’originalité des analyses proposées par Perreau-Saussine : elles sont de celles qui font « bouger les lignes », obligent à réviser des certitudes trop rapidement acquises, tout en s’offrant honnêtement à la discussion par leur caractère circonstancié.

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Vincent Descombes à l'Université de Nantes, 21 avril 2011

Oui, je sais, ça faisait longtemps. Le présent billet est séparé du précédent par un abîme de longues semaines. Je n’ai pas la prétention de penser que ça manquait à quiconque, mais n’arrive pas à me défendre d’un certain sentiment de devoir inaccompli, lorsque les parutions s’étalent un peu trop. Au menu du jour – comme souvent en période néfaste – on trouvera surtout les idées des autres. Elles se regroupent, sans trop d’arbitraire je crois, autour de la question des frontières et des identités. Pour commencer, un aperçu d’une conférence de Vincent Descombes sur « l’identité européenne ». Puis deux brèves notes de lecture, l’une sur l’ouvrage de Carl Schmitt Le Nomos de la terre, l’autre sur la dernière guerre picrocholine au pays de Descartes. J’ai dans les soutes un billet sur la « théorie du genre », qui agite pas mal certains milieux en ce moment, mais c’est loin d’être encore présentable. Avec un peu de chance, ce sera pour avant les vacances (les vôtres, s’entend).

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