Religion


Comme il est, décidément, plus facile de trouver le temps de lire que celui d’écrire, le billet d’aujourd’hui fera, une fois de plus, état de lectures récentes – de celles dont j’espère parfois, avec sans doute assez de présomption et une indéracinable naïveté, qu’elles nourriront un jour des travaux d’écriture un peu plus personnels. Il était impossible de ne pas continuer à lire ce que d’autres écrivent, avec leur science et leur expérience, sur les bouleversements du monde arabe. Ma sélection comprend un article évoquant la possibilité d’une « guerre chiite à venir » et un échange instructif entre deux analystes politiques américains sur le thème inévitable de la religion dans ses rapports avec la démocratie. Dans un registre parfaitement différent, j’évoque aussi la discussion sur l’avenir des humanités, récemment nourrie par un essai de la philosophe Martha Nussbaum.

(suite…)

Publicités

Pascal Bruckner a fait paraître récemment une sortie véhémente contre la notion d’« islamophobie ». Il écrit notamment :

Le terme d’islamophobie remplit plusieurs fonctions : nier pour mieux la légitimer la réalité d’une offensive intégriste en Europe, attaquer la laïcité en l’assimilant à un nouveau fondamentalisme. Mais surtout faire taire les musulmans qui osent remettre le Coran en cause, en appellent à l’égalité entre les sexes, au droit à l’apostasie et aspirent à pratiquer paisiblement leur foi sans subir le diktat de doctrinaires ou de barbus.

Et de rappeler qu’« en France et de façon révélatrice, c’est un “Collectif contre l’islamophobie” qui soutient juridiquement les femmes verbalisées pour port du voile intégral ». (suite…)

Dans son livre A secular Age, que je prends pour guide dans une réflexion en cours sur la sécularisation, Charles Taylor propose de distinguer trois sens du mot. Les deux premiers sont familiers, tandis que le troisième, qui est celui qui importe le plus à Taylor, est moins aisé à caractériser.

Le premier sens, celui qui vient sans doute d’abord à l’esprit, concerne les institutions sociales, à commencer par l’État : les décrire comme sécularisées revient à dire qu’elles sont libres du rapport à la foi, à Dieu, qu’elles entretenaient dans ce que Taylor appelle « le monde pré-moderne ». Cela signifie, notamment, que ces structures, ces institutions, reposent chacune sur une rationalité purement « interne » : nous avons forgé, inventé, ou découvert des principes pour les justifier et les faire fonctionner de façon autonome, sans référence à Dieu ou à l’Église.

(suite…)

John Sentamu (York) et Rowan Williams (Cantorbéry), tenus en échec par le Synode anglican.

Les catholiques râlent assez souvent à propos de l’incompréhension, sinon de l’incompétence, dont font preuve les journaux lorsqu’ils traitent du catholicisme, pour qu’on se permette ce matin d’enregistrer avec consternation le constat suivant : l’anglicanisme est, si faire se peut, encore plus mal traité ! J’en veux pour preuve cet article que je découvre ce matin sur le site du Monde, sous le titre « L’Église d’Angleterre rejette la consécration de femmes évêques ». Le contresens est d’un calibre exceptionnel. C’est à peu près comme si, lors de la levée des excommunications des évêques intégristes par Benoît XVI, un journal avait titré : « Benoît XVI condamne la messe en latin ».

(suite…)

Que veut-on dire lorsqu’on décrit notre société comme « sécularisée » ? Le mot lui-même appartient au registre savant – il est d’origine théologique, mais s’est acclimaté depuis longtemps en sociologie – et se prête manifestement à toutes sortes d’usages. On s’en sert parfois pour désigner une caractéristique des institutions : celles-ci sont sécularisées lorsque leur organisation, leurs finalités, le personnel qui les fait fonctionner, sont déconnectés de la religion. L’État séparé de l’Église, en France, mais aussi l’Université ou les hôpitaux sont des institutions qu’on peut appeler purement « séculières ». Dire qu’elles sont « sécularisées » permet d’insister sur le processus, parfois long et conflictuel, qui les a amenées à se constituer indépendamment du contrôle et, plus profondément, des valeurs de l’Église.

Il est plus habituel cependant de parler d’une société sécularisée : on signifie alors que la religion, d’une façon générale, s’est retirée de l’espace public. Par exemple, nous ne concevons plus notre territoire national comme structuré par la paroisse ; la vie sociale n’est pas scandée par des fêtes religieuses (même si leur nom subsiste parfois) ; les valeurs que nous partageons s’expriment en termes profanes – « liberté, égalité, fraternité », par exemple, etc. Plus généralement, nous ne considérons pas la religion comme essentielle à notre appartenance commune – au pays, à la ville, au métier, etc. L’effacement de la religion peut se mesurer aussi en termes statistiques : baisse du nombre de prêtres et de leur visibilité, disparition des « bonnes sœurs » dans les écoles, les hôpitaux, les services sociaux, etc. (suite…)

William Blake, L'échelle de Jacob.

En attendant de tenir quelques unes des promesses d’articles que je persiste à formuler, je partage un argument lu dans le Boston Globe qui m’a semblé stimulant. Il s’adresse à la question de savoir si, dans le fond, toutes les religions ne sont que des chemins différents convergeant vers une unique sagesse. On illustre souvent cette idée par la fameuse fable bouddhiste des aveugles tâtant chacun une partie du corps d’un éléphant. L’un, qui touchait la tête, dit que l’éléphant était comme ci ; l’autre, qui avait tâté la patte, déclara que l’éléphant était comme ça, et ainsi de suite selon que l’aveugle avait mis la main sur la trompe, le derrière, le ventre ou la queue de l’éléphant. Aperçus partiels d’une unique vérité : telles seraient les différentes religions qui se disputent la croyance des hommes.

(suite…)

Lorsqu’un des journaux les plus influents du monde annonce en première page un scandale retentissant, que la nouvelle est reprise à l’unisson par la presse internationale, et qu’une semaine plus tard le fameux scoop se révèle être un piteux montage, les gens naïfs s’attendent à des excuses. Je dois en faire partie, car lorsque j’ai vu, dans le même grand journal, un éditorial intitulé « Un temps pour la contrition », j’ai cru que le temps des excuses était venu.

Une minute et demie plus tard, une fois l’article lu, mon espoir s’était mué en stupeur, et la stupeur en colère noire. Pas un instant le journal ne semble avoir eu l’intention de battre sa coulpe. La contrition, une fois de plus, c’est pour les autres. Plus exactement : pour « l’autre », au singulier, pour le coupable universel désigné depuis un mois à la vindicte populaire, j’ai nommé le pape Benoît XVI. Sali en première page une semaine plus tôt, c’est encore lui qui doit se repentir une fois avéré que l’accusation portée n’avait aucun fondement !

Il y a vraiment, comme le disait koz plaisamment dans le même contexte, des bourre-pifs qui se perdent.

(suite…)

« Page précédentePage suivante »