Société


Portail du Ministère de la Justice (accédé le 6-11-2012)

Au moment d’exposer – trop longuement, qu’on me pardonne (ou qu’on ne me lise pas, évidemment) – les motifs de ma méfiance à l’égard du projet d’« ouverture » du mariage aux couples de même sexe, je garde à l’esprit cette réflexion de Pascal :

M. de Roannez disait : « Les raisons me viennent après, mais d’abord la chose m’agrée ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque pour cette raison que je ne découvre qu’ensuite. » Mais je crois – poursuit Pascal, – non pas que cela choque par ces raisons qu’on trouve après, mais qu’on ne trouve ces raisons que parce que cela choque.

Me voilà prévenu : les raisons que j’expose m’ont peut-être été suggérées par une réticence qui n’a rien de raisonnable. Je me console en me disant que c’est le lot des débats dits « de société » : on prend d’abord parti, à l’instinct, et puis l’on trouve ensuite les raisons de motiver son parti. J’espère au moins avoir su me garder du « ton apocalyptique » qui prévaut un peu trop, à mon goût, dans le présent débat. Les arguments que je propose veulent davantage clarifier que condamner. J’évite d’ailleurs un certain nombre de sujets – le « droit des enfants », par exemple – sur lesquels je trouve difficile de formuler des raisonnements satisfaisants. Il ne me déplairait pas que des partisans du « mariage pour tous » puissent souscrire à certains de mes arguments : dans la mesure où je m’efforce de dégager les conséquences de certaines positions, et que ces conséquences m’empêchent, moi, de souscrire à ces positions, il serait parfaitement possible d’embrasser à la fois les positions et leurs conséquences. Il suffit de trouver les conséquences elles-mêmes admissibles, voire désirables.

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Lu à la télé.

Je voudrais commencer, dans ce billet, à faire le bilan de quelques mois de plongée dans le Gender. C’est une expérience qui, curieusement, est à la fois exaltante et décevante. Exaltante, parce qu’elle oblige à poser de façon radicale la question de la différence des sexes, question qui jusqu’à lors avait si bien été considérée comme un donné qu’il ne paraissait pas nécessaire de chercher vraiment à la comprendre. On pouvait se poser la question de savoir quoi faire de cette différence, quelles conséquences en tirer, éventuellement quelles améliorations on pouvait apporter à la manière dont elle était vécue : mais avoir à la justifier, à en rendre raison, paraissait superflu. On ne peut faire mieux ici que de citer le vœu final du Deuxième sexe (1949), de Simone de Beauvoir : « … que par delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité. » Songer que ce livre, il est vrai touffu et souvent contradictoire, a pu paraître en son temps révolutionnaire, permet de mesurer le chemin depuis parcouru – et pas toujours dans le bon sens. Et pourtant, l’expérience d’une lecture assez intensive d’ouvrages bâtis autour du concept de genre est en même temps assez décevante.

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En annonçant, il y a de cela désormais plusieurs mois, une réflexion sur le « genre », j’étais certes conscient de risquer une fois encore de ne pas être à la hauteur de mes annonces. Je n’envisageais pas, cependant, que la polémique autour des manuels de SVT (« Sciences de la vie et de la terre », héritières des austères « Sciences nat’ » de mon époque) prendrait à la faveur de l’été une ampleur nationale. Plus difficile encore aurait été de mesurer par avance l’ampleur des embarras où cette réflexion pouvait me plonger. D’où un long silence, dont je ne m’extrais aujourd’hui, je le crains, que pour tenter de partager mes perplexités. À s’approcher des gender studies sans esprit polémique, on éprouve en effet un « trouble » qui, pour être assez différent de celui que prétend provoquer une Judith Butler lorsqu’elle annonce son projet de « subvertir l’identité », n’en résiste pas moins durablement aux efforts de clarification.

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Rien de tel qu’un titre belliqueux pour signaler au chaland que le bistrot est ouvert. En fait de claques, autant préciser tout de suite qu’il s’agira de celles qu’on distribue et non de celles qu’on prend. Personne ne m’a brutalisé durant ces vacances, qui furent excellentes, et mon envie de distribuer des tartes est elle-même maîtrisée, voire mollissante. Mais tant que j’en suis au racolage, autant signaler que c’est après quelques journalistes que j’en ai. La dernière fois que je me suis laissé aller à ce plaisir facile (mais inépuisable), j’ai été récompensé par tout un billet d’Aliocha, sous lequel s’était déroulé une conversation si animée et instructive qu’elle invite inexorablement à la récidive. J’ai hâte d’aggraver mon cas.

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Nulle proposition ne fut, en son temps, plus propre à choquer l’opinion que celle que formulait Durkheim au seuil de son fameux livre sur Le Suicide :

Chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires (Durkheim, Le Suicide, Paris, PUF, p. 15).

On tenait jusque là pour évident que le suicide était par excellence un acte relevant de la psychologie individuelle. L’implacable étude des statistiques révélait qu’il obéit en réalité à de puissantes déterminations sociales. Loin que l’individu soit souverain pour décider de sa mort, loin que le désespoir ou l’ultime bravade puissent expliquer entièrement la décision de mettre fin à ses jours, il apparaissait que le suicide était un acte « social » par excellence.

C’est la société, en effet, qui fournit à l’individu non seulement les moyens, mais les raisons et jusqu’à l’occasion de la quitter. Tout ce qui fait qu’on est inséré dans un groupe social – par le métier, le lien conjugal (ou son absence), la religion, le degré d’instruction, etc. – explique aussi qu’on puisse choisir d’accomplir ce que la morale traditionnelle considérait comme l’acte « anti-social » par excellence. D’où l’affirmation de Durkheim : chaque société, par sa structure et ses valeurs propres, pousse dehors avec une inquiétante régularité certains de ses membres. Paradoxe suprême : elle le fait en leur donnant les moyens d’être les acteurs et non les victimes de cet exit définitif. La société fournit des morts volontaires.

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« Une société moderne est une société où l’éducation est un problème. » Je suis sûr que, sous une forme ou une autre, cette idée a déjà été énoncée mille fois – seule ma paresse et mon inculture m’empêchant de l’imputer à un auteur en particulier. La proposition me semble intéressante pour elle-même. Elle ne dit pas que l’éducation est forcément plus difficile ou plus mal faite dans une société moderne que dans une autre, mais que du moins elle cesse d’aller de soi. Ce qui est à transmettre et comment le transmettre, au nom de quoi et en vue de quoi – cela n’apparaît plus comme évident.

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Que veut-on dire lorsqu’on décrit notre société comme « sécularisée » ? Le mot lui-même appartient au registre savant – il est d’origine théologique, mais s’est acclimaté depuis longtemps en sociologie – et se prête manifestement à toutes sortes d’usages. On s’en sert parfois pour désigner une caractéristique des institutions : celles-ci sont sécularisées lorsque leur organisation, leurs finalités, le personnel qui les fait fonctionner, sont déconnectés de la religion. L’État séparé de l’Église, en France, mais aussi l’Université ou les hôpitaux sont des institutions qu’on peut appeler purement « séculières ». Dire qu’elles sont « sécularisées » permet d’insister sur le processus, parfois long et conflictuel, qui les a amenées à se constituer indépendamment du contrôle et, plus profondément, des valeurs de l’Église.

Il est plus habituel cependant de parler d’une société sécularisée : on signifie alors que la religion, d’une façon générale, s’est retirée de l’espace public. Par exemple, nous ne concevons plus notre territoire national comme structuré par la paroisse ; la vie sociale n’est pas scandée par des fêtes religieuses (même si leur nom subsiste parfois) ; les valeurs que nous partageons s’expriment en termes profanes – « liberté, égalité, fraternité », par exemple, etc. Plus généralement, nous ne considérons pas la religion comme essentielle à notre appartenance commune – au pays, à la ville, au métier, etc. L’effacement de la religion peut se mesurer aussi en termes statistiques : baisse du nombre de prêtres et de leur visibilité, disparition des « bonnes sœurs » dans les écoles, les hôpitaux, les services sociaux, etc. (suite…)

En introduisant dans le débat politique l’idée d’une « société du care », qu’elle oppose à la « société individualiste », Martine Aubry a fait deux choses suffisamment rares pour attirer l’attention : elle a annoncé que le PS avait désormais un projet de société, et elle a mobilisé pour ce faire un courant philosophique qui était jusqu’à présent resté plutôt confidentiel chez nous. Sans compter l’audace de balancer en public un mot anglais, care, intraduisible autrement que par des gloses laborieuses. Je ne sais pas si toutes ces innovations sont autant de bonnes idées. Mais ce sont au moins des idées, et comme telles elles offrent matière à la cogitation…

Ce qu’on appelle, en philosophie, « l’éthique du care », est né aux États-Unis, « il y a trente ans », comme le signale Nathalie Kosciusko-Morizet (qui a l’air de penser qu’une idée vieille de trente ans est forcément déjà obsolète). (suite…)

Lorsqu’un des journaux les plus influents du monde annonce en première page un scandale retentissant, que la nouvelle est reprise à l’unisson par la presse internationale, et qu’une semaine plus tard le fameux scoop se révèle être un piteux montage, les gens naïfs s’attendent à des excuses. Je dois en faire partie, car lorsque j’ai vu, dans le même grand journal, un éditorial intitulé « Un temps pour la contrition », j’ai cru que le temps des excuses était venu.

Une minute et demie plus tard, une fois l’article lu, mon espoir s’était mué en stupeur, et la stupeur en colère noire. Pas un instant le journal ne semble avoir eu l’intention de battre sa coulpe. La contrition, une fois de plus, c’est pour les autres. Plus exactement : pour « l’autre », au singulier, pour le coupable universel désigné depuis un mois à la vindicte populaire, j’ai nommé le pape Benoît XVI. Sali en première page une semaine plus tôt, c’est encore lui qui doit se repentir une fois avéré que l’accusation portée n’avait aucun fondement !

Il y a vraiment, comme le disait koz plaisamment dans le même contexte, des bourre-pifs qui se perdent.

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In memoriam EPS

Ce billet est dédié à la mémoire d’Émile Perreau-Saussine, décédé subitement d’une crise cardiaque le 23 février dernier, à Cambridge, à l’âge de 37 ans. Il était pour moi un ami très cher, mais je n’en parlerais pas ici s’il n’était aussi un ami de ce blog. Il y intervenait en signant sobrement « eps ». Il avait donné un texte que j’avais publié avec plaisir, et aussi avec reconnaissance, car Émile n’avait cessé de m’encourager à ouvrir ce blog et à le nourrir.

J’avais commencé à écrire ce billet avant la mort d’Émile, en songeant à ma rencontre avec l’anthropologue Mary Douglas, dont la pensée inspire ces lignes. Son souvenir est, pour des raisons personnelles, inséparables de celui d’Émile et de sa femme. Mais les thèmes abordés ici se rattachent de près à ceux qui nourrissaient, depuis plus de quinze ans, nos conversations d’amis et de frères dans la foi. J’ose espérer qu’Émile aurait aimé participer à la discussion, avec le talent qui le caractérisait, et sa rare capacité à placer les problèmes dans une lumière originale et féconde.

Peut-être trouverai-je un peu plus tard les mots pour évoquer plus longuement Émile, ses travaux, sa personnalité attachante et son singulier « don de l’amitié » dont a parlé Pierre Manent à son propos. Cette amitié me manque déjà terriblement, comme elle manque à ses nombreux amis, à ses étudiants, et par dessus tout à sa famille qu’il chérissait.

En attendant, j’emprunte au grand historien Eamon Duffy, collègue d’Émile à Cambridge, deux citations qui peuvent introduire ce billet en résumant la tonalité que cette disparition soudaine a imprimée à l’achèvement de sa rédaction :

Au cœur de notre foi est suspendu un homme que la tradition occidentale dominante dépeint dans l’acte même de mourir. Il n’y a jamais eu qu’une seule vraie bonne mort, une mort « librement acceptée », et elle est survenue au Calvaire. Mais une dimension constante de la doctrine chrétienne est que la condition de disciple implique en quelque façon l’imitation de cette mort, et de cette libre acceptation. L’imitation suppose un art, le suivi conscient d’un modèle, et cela requiert d’être pratiqué et travaillé. (Eamon Duffy, «The Art of Dying», in Faith of our Fathers, p. 114)

Les principaux moyens par lesquels la tradition incitait les chrétiens à rendre réel le sens de leur propre mort – le jeûne, le renoncement à soi – sont en fait toujours aptes à favoriser une conscience plus vivace de notre propre mortalité et, partant, de notre solidarité avec la grande partie de ceux qui meurent dans le monde, pour qui jeûner n’est pas un luxe dévotionnel, mais un fait de la vie – et de la mort. (ibid., p. 115)

Philarête

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