Aris-tote Prési-dent !

À J.-N. D.

Au risque d’aggraver mon cas ou de m’enfoncer un peu plus dans la perplexité, j’aimerais revenir sur les questions soulevées par le précédent billet. Je m’y sens poussé par la lecture du spectaculaire et brillant exercice auquel s’est livré l’illustre blogueur Koz : appliquer à quatre des candidats à l’élection présidentielle les « éléments de discernement » proposés par les évêques de France. Il a retenu 14 chapitres, et placé, sous chaque intitulé, les positions affichées par les candidats Bayrou, Hollande, Le Pen et Sarkozy. Pour perfectionner le système déjà testé par Rue89, il a affecté à chaque rubrique un coefficient, de « Environnement » ou « Banlieues et cités » (coeff 2) à « vie naissante » ou « fin de vie » (coeff 5), en passant par l’éducation, la famille, l’Europe, etc. Le but de la manœuvre ? Établir, sur la base des résultats obtenus, ce que Koz appelle la « catho-compatibilité » des candidats notés. Résultat : Bayrou en tête, encore une fois, avec une bonne longueur d’avance sur Sarkozy, et qui met carrément dans le vent Marine Le Pen et François Hollande.

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Menage

« Le nombre des femmes qui ont écrit est si grand qu’on pourrait avec leurs seuls noms remplir un immense recueil. Mais la plupart d’entre elles se sont adonnées à des genres d’agrément – la rhétorique, la poésie, l’histoire, la mythologie, ou les élégances du genre épistolaire. Il n’en manqua pourtant pas d’assez nombreuses qui se consacrèrent à la discipline plus austère de la philosophie ».

L’excellent érudit qui commence ainsi son Histoire des femmes philosophes écrivait en 1689 et, si j’en crois l’index qui clôt son volume, il rédigea 45 notices, compilées à partir de sources antiques d’une fiabilité douteuse. Celles-ci ne nous apprennent hélas presque rien de ces femmes, dont aucun écrit ne subsiste. Ironie de l’histoire, l’érudit s’appelait Gilles Ménage, et ces premières intellectuelles restent donc avant tout pour nous les femmes de Ménage. Lequel, soit rappelé en passant, fut aussi le précepteur de Madame de Sévigné – personnification de l’élégance du genre épistolaire – et de Madame de La Fayette – oui, celle de La Princesse de Clèves.

Trois siècles plus tard, on reste frappé de la durable vérité des mots que j’ai cités. Nous pouvons tous mentionner facilement plusieurs femmes écrivains remarquables ou géniales, mais combien de femmes philosophes ? La quantité, heureusement, ne fait rien à l’affaire. Des femmes philosophes, il y en eut, et il y en a d’excellentes, et celles que nous connaissons ont, sur celles de Ménage, l’avantage insigne de pouvoir être jugées sur leurs écrits. On peut donc les lire et non simplement en dresser la liste, ce qui est tout de même une façon plus adéquate de rendre hommage à leur esprit. C’est ainsi que, dans une anthologie consacrée aux femmes philosophes depuis le XVIIe siècle, Mary Warnock livre dix-sept portraits intellectuels et humains. À l’exception de Simone Weil, aucune grande ne semble oubliée.

Anscombe-UnavParmi celles qui sont retenues, il y en a une qui se détache singulièrement : elle est décrite par l’auteur comme « l’indubitable géant parmi les femmes philosophes ». Cet éloge n’est pas isolé. D’autres ont parlé d’elle comme « la plus grande femme philosophe connue », « l’un des plus grands philosophes du vingtième siècle » ou comme « le plus grand philosophe anglais de sa génération ». Ces superlatifs s’appliquent à Elizabeth Anscombe, disparue en 2001. Je n’ose imaginer que son nom ne vous dise rien (ceux qui ont cru que j’allais parler de Simone de Beauvoir n’ont pas idée de ce que c’est qu’être un géant de la philosophie). Un colloque consacré à Elizabeth Anscombe vient de se tenir à Paris, quelques semaines après un événement semblable organisé par l’université de Chicago. L’occasion est donc excellente pour évoquer cette femme exceptionnelle, qui pratiqua assurément la philosophie dans toute son austérité, mais qui fut également une personnalité hors du commun. Comme j’ai beaucoup à dire, cet article sera scindé en deux ou trois morceaux, la suite devant paraître dans les jours suivants. (suite…)

Karl Polanyi (1886-1964)

Karl Polanyi (1886-1964)

Je poursuis ma prudente exploration de cette extraordinaire invention qu’est l’économie. Mon guide en la matière est l’ouvrage magistral de Karl Polanyi, La grande Transformation. Publié en 1944 en anglais, traduit en français bien tardivement (Gallimard, 1983), ce livre s’impose de plus en plus comme l’analyse la plus féconde du siècle qui vit naître et mourir le libéralisme économique. Selon Polanyi, en effet, le libéralisme à l’état pur n’existe plus depuis la crise fatale des années 1930, qui imposa la nécessité de rétablir le lien, rompu par le libéralisme, entre l’économie et la société. Réservant pour une autre fois une présentation plus complète de Polanyi et de son œuvre, je pose ici quelques jalons supplémentaires pour justifier ce terme curieux d’« invention » qui s’impose, me semble-t-il, pour parler de ce qui est devenu pour nous l’économie. (suite…)