Sex & GenderNon, ce blog n’est pas mort. Il dormait. Le blogueur était occupé ailleurs et autrement. Je reviens aux manettes pour livrer un nouvel épisode de la saga « Brève histoire du genre ». Certains l’attendaient, et ont même parfois poussé l’amitié jusqu’à me le faire savoir. À défaut de satisfaire leur attente, je mets du moins un terme à leur touchante impatience. (Car je dois à la vérité de signaler que je n’ai pas consacré les six derniers mois à la préparation de ce billet.) Bonjour à tous, en tous cas, et bonne rentrée !

La première formulation canonique de la distinction entre sexe et genre tient en une page du livre de Robert Stoller intitulé Sex and Gender (1968). Dans cet ouvrage, le grand psychiatre américain livre une première synthèse de dix ans de travaux sur l’hermaphrodisme et le « transsexualisme » (un terme que Stoller finira par juger sinon franchement trompeur, du moins dépourvu de pertinence clinique). Le principal intérêt du livre tient à la série de « cas » exposés et commentés par Stoller avec finesse et empathie. Sa formation de psychanalyste l’incite à préférer le suivi de trajectoires individuelles, insérées dans des histoires familiales complexes, aux vastes échantillonnages statistiques, forcément stéréotypés, qui nourrissent au même moment le travail de l’équipe de John Money à Baltimore (cf. l’épisode précédent). Par un curieux paradoxe, c’est pourtant Stoller, et non Money, qui va fournir à la notion de « genre » sa légitimité académique et, bientôt, militante.

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Hermaphrodite (statue romaine, époque impériale)

L’abondante littérature consacrée aujourd’hui au « genre » s’obstine à attribuer le concept au féminisme des années 1970, et plus spécifiquement au féminisme américain, dans sa tendance parfois qualifiée de « radicale ». Or cette attribution est doublement fautive : le concept de « genre » n’est pas une invention du féminisme, et il fait son apparition quinze ans plus tôt, en 1955. Le contexte natif du « genre » est clinique plutôt que militant. Il est dû à des spécialistes des anomalies de la sexuation, travaillant sur des patients que l’on appelait auparavant « hermaphrodites », et qu’on désigne aujourd’hui comme « intersexuels ». Or cette genèse du concept de « genre » est indispensable pour comprendre sa signification. On pourrait en avancer une première raison assez simple : la formulation originelle de la notion de « genre » est la seule qui soit à peu près claire, la seule qui offre un sens suffisamment intuitif pour être présenté de façon immédiatement compréhensible. C’est ce qu’on fait lorsqu’on dit que le sexe est « biologique » et que le genre est « social » – distinction qui n’est pas celle de la « théorie du genre » des contemporains, mais celle de Robert Stoller, le psychiatre américain dont le livre Sex and Gender, paru en 1968, synthétisait quinze ans de travaux sur l’intersexualité et le transsexualisme. Encore aujourd’hui, lorsque l’Unesco édite des kits d’éducation à la gender sensitivitypour ses programmes humanitaires, c’est Stoller qui est cité. Stoller, et non Judith Butler – qu’il serait bien difficile d’utiliser à des fins pédagogiques, tant son propos est difficile à saisir, et presque impossible à reformuler en termes simples. (suite…)