Il est sans doute trop tôt pour parler de « révolution » à propos des bouleversements en cours dans le monde arabo-musulman. La surprise et l’admiration suscitées par le courage des manifestants qui ont déjà obtenu le débart de Moubarak et de Ben Ali, le disputent logiquement à l’inquiétude face à la possible main-mise des islamistes sur ces pays. Mais cette inquiétude ne dispense pas d’enregistrer d’abord ce fait majeur : en Tunisie comme en Égypte, l’intégrisme musulman n’est pas à l’origine des émeutes. Ce qui veut dire aussi que, pour la première fois depuis longtemps, un événement capital du monde arabe ne peut être relié d’aucune manière au spectre d’Al Qaida. Il est difficile de sous-estimer la valeur exemplaire de ces événements pour l’ensemble des musulmans du monde, et notamment de ceux qui vivent en Europe.

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LTIAssez rigolé. Il n’y a pas tous les jours dans le journal de quoi s’extasier sur les convictions à géométrie variable de nos contemporains, et La Harpe nous laissait quelques accords à jouer. En fait d’accord, c’est celui de notre petit Voltaire converti avec Victor Klemperer que je voudrais évoquer. La Harpe et Klemperer ont vécu, à 150 ans de distance, des époques tourmentées. Le premier traversa la Révolution, le second, à Dresde, la montée du nazisme. Le premier était professeur de littérature, le second philologue, spécialiste du XVIIIe siècle français, et d’ailleurs lecteur de La Harpe. La Harpe forgea le concept d’une « langue révolutionnaire » qui fut, à ses yeux, « le principal instrument » du bouleversement de la France commencé en 1789. Victor Klemperer étudia quant à lui la « langue du troisième Reich », qu’il baptisa LTI, Lingua tertii imperii. Le premier observa à l’état naissant, première flambée qu’il crut, naïveté suprême, devoir être à jamais sans regain, la transformation d’une société par le truchement de sa langue ; le second eut le lourd privilège de pouvoir confirmer l’existence d’un « langage totalitaire ».

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La_Harpe

La « rentrée littéraire », qui est aux éditeurs ce que le Beaujolais nouveau est aux débits de boisson et la fête des pères aux marchands de montres, est la grande affaire des critiques. Le tour de force rituel consiste pour eux à faire croire qu’ils ont lu et jugé 659 « nouveaux romans », le nombre étant lui-même commenté comme s’il s’agissait du Dow Jones de la santé culturelle du pays. Quiconque s’égare encore dans les « pages littéraires » des quotidiens aura droit à son lot de « révélations », d’« événements », de « succès annoncés », entre « premiers romans d’une étonnante maturité » et « œuvre la plus puissante » des talents confirmés. Dans la section du journal consacrée à l’environnement, des voix alarmées dénonceront une fois de plus le massacre des forêts immolées sur l’autel de « l’industrie du livre », dont les malheurs économiques remplissent au même moment la rubrique financière. Une fois par an, il est permis de croire, comme dirait Woody Allen, que le livre est le meilleur ami du journaliste, en dehors du chien, — car, à l’intérieur, il fait trop sombre pour lire.

Pas un seul des 659 candidats au titre de chef d’œuvre de la rentrée ne m’a accompagné durant les vacances (qui furent excellentes, merci). En plus de quelques pavés dont j’avais repoussé la lecture jusqu’aux belles heure estivales, j’ai parcouru en tous sens la dernière encyclique de Benoît XVI, Caritas in veritate, dont j’espère reparler bientôt. J’ai également retrouvé un personnage étonnant qui, bien que mort depuis un peu plus de deux siècles, peut être considéré comme un des pères fondateurs du journalisme littéraire.

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