George-OrwellPendant longtemps je n’ai guère aimé 1984 de George Orwell. Le livre m’est tombé des mains plusieurs fois. C’était le typique « roman à idées » : un roman qui semble fait pour habiller des idées qui, en réalité, se défendraient très bien toutes seules hors du roman – un roman qui ne répond à aucune nécessité romanesque intrinsèque, qui n’a pas besoin de la forme « roman » pour dire ce qu’il a à dire. Et, à dire vrai, je ne suis pas certain d’avoir changé d’opinion sur le roman, dont je peine toujours à tourner les pages. En revanche j’ai changé d’idée sur les idées du roman. 1984, victime de son succès populaire, a fourni à notre époque un certain nombre de clichés, comme celui du novlangue et l’inévitable Big Brother, dont il devient de plus en plus difficile de discerner les usages pertinents de ceux qui relèvent de la pure paresse intellectuelle. Mais 1984 vaut mieux, finalement, que ces quelques lieux communs de la world culture. C’est en tous cas la conviction que je retire de la lecture du roman proposée par le philosophe James Conant, dans un livre qui vient d’être traduit sous le titre éloquent de Orwell ou le pouvoir de la vérité.

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Décrire le totalitarisme comme une religion séculière est une idée qui doit sa fortune, en France du moins, à Raymond Aron. Il était frappé, comme quelques autres esprits clairvoyants, par le fait que le long déclin de la religion en Occident, à partir du XVIIIe siècle, n’amenait pas tant la disparition du sacré que son déplacement et, bien souvent, moins l’avènement de la raison que celui de nouvelles mythologies.

L’idée de « religion séculière » est à première vue très séduisante. Si elle est une forme de « religion séculière », on comprend que l’idéologie totalitaire se présente comme une « voie de salut » dans l’immanence – de la race ou de la société sans classe ; qu’elle soit polarisée par la lutte entre « le bien » et « le mal » ; qu’elle adopte si volontiers le style messianique ou apocalyptique ; qu’elle mette en place des liturgies glorifiant « le peuple » ou « la race », qu’elle instaure le « culte » du chef, etc.

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LTIAssez rigolé. Il n’y a pas tous les jours dans le journal de quoi s’extasier sur les convictions à géométrie variable de nos contemporains, et La Harpe nous laissait quelques accords à jouer. En fait d’accord, c’est celui de notre petit Voltaire converti avec Victor Klemperer que je voudrais évoquer. La Harpe et Klemperer ont vécu, à 150 ans de distance, des époques tourmentées. Le premier traversa la Révolution, le second, à Dresde, la montée du nazisme. Le premier était professeur de littérature, le second philologue, spécialiste du XVIIIe siècle français, et d’ailleurs lecteur de La Harpe. La Harpe forgea le concept d’une « langue révolutionnaire » qui fut, à ses yeux, « le principal instrument » du bouleversement de la France commencé en 1789. Victor Klemperer étudia quant à lui la « langue du troisième Reich », qu’il baptisa LTI, Lingua tertii imperii. Le premier observa à l’état naissant, première flambée qu’il crut, naïveté suprême, devoir être à jamais sans regain, la transformation d’une société par le truchement de sa langue ; le second eut le lourd privilège de pouvoir confirmer l’existence d’un « langage totalitaire ».

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