Lorsqu’on parle aujourd’hui de l’avenir du livre (du « livre imprimé », comme il faut désormais le préciser, comme on doit parler de l’adresse « postale » pour la distinguer de l’adresse électronique), on s’attarde en général sur deux « menaces ». D’une part, celle que font peser sur l’édition la diffusion du « livre électronique », et sur la librairie les ventes de livres en ligne. D’autre part, à l’intérieur même de l’édition au sens papier du mot, la menace que font peser sur les éditeurs les grands groupes de communication, qui annexent une activité éditoriale à leur présence dans tous les secteurs des médias. De ces grands groupes, l’archétype est, en France, le groupe Hachette-Lagardère : propriétaire de tout ou partie d’une quarantaine de maisons d’édition (Armand-Colin, Larousse, Calmann-Lévy, Dunod, Fayard, Grasset, Stock, etc., en plus des marques « Hachette »), le groupe possède en outre ses titres de presse (Elle, Paris-Match), son réseau de distribution, ses librairies (Relay, Virgin, Furet du Nord), ses radios (Europe 1, Virgin Radio, RFM), ses chaînes de télévision, etc. Face à ces monstres, l’antienne convenue chante la résistance des « éditeurs indépendants », menée par quelques grandes « maisons » comme Gallimard ou Actes Sud. Or il y a dans cet éloge de la résistance des petits face aux gros quelque chose d’exagéré, voire de légendaire, qui pourrait bien masquer une troisième menace dont il est, manifestement, trop peu question dans ce débat : c’est celle qui pèse sur la riche constellation des vrais « petits » éditeurs refusant obstinément la logique de concentration adoptée par les « grandes maisons ». Ces « petits »-là viennent de trouver leur manifeste dans un remarquable « petit » livre publié par Thierry Discepolo aux éditions Agone : La trahison des éditeurs. C’est un peu plus long qu’Indignez-vous, mais c’est aussi nettement plus fouillé, plus argumenté, et au final beaucoup plus intéressant.

Thierry Discepolo « travaille », comme il dit modestement, aux éditions Agone : car cet éditeur marseillais, qui existe depuis 1998, pratique l’autogestion, et Discepolo, qui n’est pas pour rien dans l’existence de cette maison et son singulier succès, refuse jusqu’à la mise en scène de soi-même qui entretient si bien la « légende » des grands éditeurs. En revanche, il sait de quoi il parle lorsqu’il montre que le métier qu’il fait n’a pas grand chose à voir avec les méthodes mises en œuvre dans les maisons qui tiennent le haut du pavé.

La trahison des éditeurs tient, pour partie, du pamphlet : Discepolo dénonce avec vigueur – mais chiffres et données à l’appui – le double langage des grands « éditeurs indépendants » : d’un côté, ils se posent en défenseurs du livre, des auteurs, de la création, du plaisir de lire… ; de l’autre, obsédés par la concurrence des grands groupes de communication, ils n’ont de cesse d’accroître leur propre emprise sur le monde de l’édition en absorbant les « petits » prometteurs, en renforçant sans cesse leurs propres réseaux de diffusion et de distribution, en achetant des librairies et en pratiquant un marketing forcené en direction des journalistes et des libraires. Et s’ils dénoncent volontiers la concurrence des vendeurs en ligne, ils n’en oublient pas forcément de se positionner sur ce nouveau marché en numérisant leurs titres à tout va…

Discepolo, qui visiblement n’a pas peur de se faire des ennemis, tire donc à boulets rouges sur Gallimard, Actes Sud, Fayard ou Le Seuil. Le tableau qu’il en fait ne dépare pas la chronique ordinaire des reniements, des approximations et des mensonges qui jalonnent l’histoire d’une économie prise en otage par la finance. Éditeur en français de plusieurs œuvres de Karl Kraus, Discepolo retrouve souvent la verve du satiriste viennois pour narrer la véritable histoire des manœuvres dont la presse, en général, ne donne que la version édifiante distillée par d’habiles « communicants ». C’est donc parfois assez drôle.

On perd évidemment, en lisant La trahison des éditeurs, un certain nombre d’illusions. Ce qu’on gagne vaut infiniment mieux : une vision complexe et précise de la situation actuelle de l’édition en France, servie par d’utiles tableaux (par exemple, sur la manière dont se décompose le prix public d’un livre, p. 144-145, ou sur les différentes opérations qui interviennent pour qu’on livre écrit par un auteur arrive sous les yeux d’un lecteur, par l’entremise d’un éditeur, d’un imprimeur, d’un diffuseur, d’un distributeur et d’un libraire ou d’un bibliothécaire, p. 14), par des mises au point inédites (par exemple, sur les effets pervers de la loi sur le prix unique du livre, trop souvent détournée au détriment du type d’ouvrages qu’il s’agissait au départ de protéger, p. 39-41).

Deux annexes sont particulièrement précieuses. L’une détaille la composition des principaux groupes d’édition cités dans l’ouvrage : ce résumé permet de constater de visu que la plupart des « éditeurs » dont le nom figure sur la couverture des livres que nous lisons ne sont guère plus que des marques appartenant à un groupe qui possède aussi ses filiales, son réseau de diffusion-distribution, et souvent ses librairies. L’autre annexe fournit en quelque façon la vision « diachronique » de la naissance de ces grands groupes. C’est une remarquable chronologie portant sur près d’un siècle d’histoire de l’édition. Cette chronologie est, à elle seule, d’une éloquence irrésistible. Démarrant en 1826 avec la création des éditions Hachette, elle permet de suivre, en parallèle, l’apparition successive d’une foule d’éditeurs qui ont fait l’histoire du livre moderne (Calmann-Lévy, Privat, Masson, Larousse, Fayard, Armand Colin, Plon, Flammarion…), et la logique monopolistique très tôt déployée par la maison Hachette (qui obtient dès 1852 le monopole de la diffusion dans les gares, où elle règne toujours) ; puis, à partir de l’après-guerre, la « réponse » des éditeurs, qui se dotent de leurs propres réseaux de distribution et entament à leur tour la course au rachat des concurrents potentiels – avec en ligne de mire l’accès à la diffusion de livres dans les supermarchés ; et, parallèlement, la naissance d’une nouvelle galaxie de « petits éditeurs » – Le Sandre, L’Éclat, Jérôme Millon, Maurice Nadeau, Agone bien sûr, etc. – qui viennent rejoindre l’irréductible carré des « indépendants » historiques, comme Minuit (1941), José Corti (1938), Vrin (1919) et les Belles Lettres (1919). De ce point de vue, La trahison des éditeurs est déjà bien plus qu’un pamphlet : c’est une histoire de l’édition (l’auteur dit : « une antilégende »), et un véritable instrument de travail, richement annoté.

Mais ce livre est encore autre chose, une réflexion politique sérieuse en forme de protestation d’amour au métier d’éditeur. Discepolo ne cache pas sa sympathie pour la critique « anticapitaliste » qui est, aujourd’hui, l’apanage de la gauche radicale. Il n’est pourtant pas besoin d’être un militant d’Attac, un admirateur de José Bové ou un disciple de Toni Negri ou Noam Chomsky, en fait il n’est même pas besoin d’être de gauche, pour adhérer à la thèse qui soutient toute l’argumentation du livre : dans le métier d’éditeur, la première dignité consiste à fabriquer les livres d’une manière cohérente avec ce que signifient les livres qu’on fabrique. Ou, pour le dire négativement, dans le métier d’éditeur, la première trahison consiste à fabriquer et vendre des livres d’une manière qui condamne à l’insignifiance le contenu de ces mêmes livres, si contestataires qu’ils puissent sembler par ailleurs. Il ne peut être totalement dénué d’implications que chaque livre signé (sinon écrit) par José Bové ou Eva Joly se retrouve par pile de dix dans chaque boutique Relay de chaque gare de France. Si ces gens-là menaçaient réellement l’empire Hachette-Lagardère, on imagine mal qu’ils puissent être édités, diffusés et vendus par les succursales de l’empire en question.

La force du propos tient au fait qu’il est précisément situé. Discepolo ne fait pas une théorie générale de l’économie, il parle du livre et des métiers qui sont à son service. Il s’agit bien d’un métier – et il y aurait plus d’un rapprochement à faire entre l’inspiration profonde de l’auteur et celle d’un Charles Péguy, qui savait ce qu’était le métier de faire des livres – et ce métier n’est pas tout à fait comme les autres. Qui dit métier dit savoir-faire, traditions, solidarité de plusieurs compétences (quiconque a eu entre les mains un volume publié chez Agone sait immédiatement ce qu’il faut entendre par là) ; mais lorsque le métier est celui du livre, il emporte quelques autres exigences plus spécifiques, à commencer par le respect du texte et celui du lecteur. Discepolo cite, à ce propos, une anecdote de Karl Kraus qui, en 1936, « alors qu’on s’excitait autour de lui sur le bombardement de Shanghai par les Japonais », ne trouvait rien de mieux à faire que d’intenter un procès à « un journal ayant oublié une virgule dans une poésie » :

« Je sais que tout cela est dénué de sens, quand la maison est en feu, répondait Kraus à ses amis atterrés. Mais aussi longtemps que c’est possible d’une façon quelconque, je dois faire cela, car si les gens qui y sont tenus par obligation avaient toujours veillé à ce que toutes les virgules soient à la bonne place, alors Shanghai ne serait pas en train de brûler » (p. 16).

Ne me souvenant pas avoir relevé une seule coquille dans un livre publié chez Agone, je pense que ce propos de Kraus donne en passant un excellent portrait moral d’un type comme Discepolo, qui doit (comme Péguy du reste) être du genre à se brouiller avec des gens, par ailleurs sûrement très estimables, pour des « questions de virgule ». À ses yeux, il y aura toujours un fossé infranchissable entre ceux qui pensent qu’un éditeur qui ne veille pas sur ses virgules est sur la pente des plus lâches concessions, et ceux qui pensent que la virgule importe peu du moment que le livre est imprimé et vendu.

Appliquées au métier d’éditeur, les « questions de virgule » sont au fond, selon Discepolo, celles de « l’adéquation entre nos idées et nos pratiques ». C’est la question de la légitimité même d’un travail qui « consiste à transformer des manuscrits en livres », à « faire sortir de l’anonymat des idées dans la production desquelles l’éditeur est partie prenante », et « dont il est en droit de se demander si les chemins qu’on lui fait emprunter ne lui font pas tourner le dos aux idées qu’il porte » (p. 15). Cette relation entre les « idées » et les « pratiques » est au cœur du propos.

D’un côté, elle justifie ce qui est au fond un simple rappel à la décence : « Messieurs les grands éditeurs, semble dire Discepolo, pourriez-vous avoir l’obligeance de cesser de vous draper dans l’amour des lettres, puisque vos propres pratiques témoignent manifestement du fait que vous avez depuis longtemps délaissé les lettres pour les chiffres, et le travail d’éditeur pour celui de comptable ? Je ne vous demande pas tant de changer vos pratiques (le métier de comptable est parfaitement estimable), que de renoncer à tenir un discours qui est constamment démenti par vos manières de faire, et qui créé une confusion dommageable entre le métier que vous pratiquez et celui auquel s’efforcent de rester fidèles les éditeurs qui n’ont pas renoncé à leur indépendance. »

D’un autre côté, l’adéquation entre les idées et les pratiques est plus qu’un slogan qu’on pourrait juger moralisateur, ou que le privilège d’un éditeur d’ouvrages anticapitalistes qui pousse la cohérence jusqu’à fonctionner en autogestion. Cette adéquation, c’est surtout la définition d’un certain métier d’éditeur. Dans ce métier, le travail de l’éditeur consiste à se mettre au service d’idées (il peut s’agir de thèses, mais aussi d’un savoir, d’un regard, d’une certaine façon de parler du monde, etc.) proposées par un auteur, pour leur permettre de parvenir sous les yeux des lecteurs qui pourront bénéficier de ces idées. L’éditeur entend vivre, le moins mal possible, de son travail, mais il tâche de ne pas oublier que son objectif principal n’est pas d’augmenter ses profits, mais bien de rendre réellement publiques des idées qui méritent de l’être – pour des raisons qui pourront être intellectuelles, politiques, esthétiques, philosophiques, morales, etc. Partant, l’éditeur ne saurait raisonner a priori en termes de marché, ni indexer ses choix éditoriaux sur ce qu’on suppose être le goût le plus répandu, ou tout simplement sur « ce que les gens ont envie d’entendre », pour parler comme Orwell cité par Discepolo (p. 99). Il ne peut pas non plus, cet éditeur, prétendre se faciliter le travail en recourant à des techniques de marketing, et ce, non pas par quelque snobisme, quelque goût pour une pureté héroïque, mais simplement parce que, en l’occurrence, le recours au marketing interdirait précisément aux idées en question de parvenir à leur destination. Il me semble qu’au fond, tout ce que dit Discepolo sur le travail de l’éditeur, sur le rôle du diffuseur et du distributeur, sur celui du libraire, découle simplement d’une réflexion sur les conditions qui rendent possible l’existence durable de certains livres. Cela n’emporte pas condamnation des méthodes adaptées à d’autres types de livres, plus proches (voire indiscernables) d’un produit de consommation – sauf dans la mesure où ces méthodes, lorsqu’elles sont appliquées à grande échelle par d’autres éditeurs, finissent par menacer l’existence même des livres qui ne sont pas des biens de consommation.

À ce propos, Discepolo diagnostique chez nombre de lecteurs une curieuse schizophrénie, d’autant plus difficile à déceler qu’elle naît précisément du prestige qui entoure, pourrait-on dire, l’idée d’idées. Les livres, les « bons » livres – qu’ils soient de littérature, d’histoire, de philosophie, qu’ils relèvent de l’essai, du libelle ou des mille nuances de l’érudition – sont porteurs d’idées. C’est, en général, ce qui les rend précieux auprès de ceux qui les lisent. Avoir une bibliothèque, avoir chez soi les œuvres d’Homère ou de Shakespeare, les grands romans, les livres mémorables, cela correspond habituellement à une certaine conception de la vie. Il n’est d’ailleurs même pas nécessaire d’avoir une bibliothèque pour pouvoir estimer qu’une vie sans livres ne serait pas vraiment une vie. Mais ce que fait comprendre la lecture de La trahison des éditeurs, c’est que le goût de la culture s’accompagne facilement, chez les lecteurs, d’un certain aveuglement sur la manière dont les livres sont faits et vendus. Ou, plutôt que d’aveuglement, il faudrait dire plutôt une certaine indifférence.

Je ne saurais mieux faire ici que de reprendre l’analogie que m’a proposée, en parlant du livre de Thierry Discepolo, l’excellent libraire de mon quartier, quartier où prospèrent un certain nombre d’enseignes « bio » et autres « commerce équitable » : tel lecteur qui, au moment d’acheter ses petits pois, se montrera tatillon sur leur origine, privilégiera autant que possible les « circuits courts » et les petits producteurs, ne se pose jamais le même genre de question lorsqu’il s’agit d’acheter un livre. Pour lui, les idées sont les idées : peu importe l’emballage, peu importe le circuit par lequel elles sont arrivées entre ses mains sous la forme d’un livre, peu importe qu’il ait commandé son livre sur Amazon, qu’il l’ait acheté à la Fnac ou, justement, chez le petit libraire traditionnel qu’il a la chance d’avoir à deux cents mètres de chez lui. Or c’est là précisément l’erreur, l’inconséquence, ou la schizophrénie. Ce qui vaut des petits pois vaut a fortiori des livres. À plus ou moins long terme, la possibilité même que certains livres soient lus, et donc imprimés, édités, et tout d’abord écrits, dépend de la manière dont sont organisés les métiers du livre. À plus ou moins long terme, la stratégie des grands groupes de communication et des grands éditeurs dessine un monde dont ne voudraient pas la plupart de leurs clients, si le tableau leur en était clairement proposé.

Ce n’est pas le moindre intérêt de La trahison des éditeurs que de mettre sous nos yeux quelques données élémentaires. Par exemple, on sait qu’un libraire vit de la marge qu’il peut réaliser sur la vente d’un livre. Cette marge est la différence entre le prix auquel il achète lui-même le livre, et le prix auquel il le vend au lecteur. Comme le prix du livre est « unique », c’est-à-dire qu’il est le même pour tous les lecteurs, tout se joue, pour le libraire, dans la remise que lui consent le diffuseur, qui est l’intermédiaire commercial entre l’éditeur et le libraire. Cette remise dépend très largement de la quantité de livres que le libraire est capable d’exposer et de vendre. Elle dépend aussi, par conséquent, de la volonté du libraire – qui dispose d’un espace par définition limité – d’assurer une bonne « rotation » des livres disponibles à la vente, volonté qui entre en concurrence avec celle de préserver un « fonds » de bons livres moins récents, mais dont le libraire estime qu’ils n’ont pas perdu le droit à l’existence et qu’ils ont encore des lecteurs à rencontrer.

La remise est généralement de 33% pour un libraire traditionnel, c’est-à-dire qu’il l’achète à 66% de son prix de vente final : un livre qu’il vend à 20 € lui rapporte donc 6,6 €. Or « une enseigne comme la Fnac exige une remise de 40% sur tout son réseau ; exigence qui peut dépasser 42% en hyper- ou supermarchés pour atteindre 45 (voire 50) % chez Amazon » (p. 144). On comprend mieux, en lisant cela, qu’il se joue tout de même quelque chose d’important dans l’implantation de mini-Fnac (ou mini-Virgin) dans les gares, ou dans la vente de livre dans les hypermarchés ou sur Amazon. Ces gens-là ne font pas le même métier que le petit libraire du quartier, celui qui doit faire des choix et qui entend préserver un fonds.

À propos d’Amazon, j’avoue à ma grande honte n’avoir jamais songé, avant de lire La trahison des éditeurs, « aux invisibles qui travaillent derrière les “clics” si efficaces des commandes » du vendeur en ligne. Même après m’être laissé prendre, assez récemment, par l’arnaque baptisée « Avantages » qui promet de recevoir le livre en 24 heures (arrivé, en fait, 4 jours plus tard), je ne me suis jamais dit que ces promesses pouvaient signifier « cadences infernales, généralisation des contrats précaires, salaires souvent inférieurs au minimum garanti, plate-formes téléphoniques délocalisées dans les pays du Sud ; et des cadres dirigeants intéressés aux bénéfices par le biais des stocks-options » (p. 45-46). Maintenant, je suis prévenu.

À ce point, le lecteur est peut-être tenté de se demander s’il vaut vraiment la peine de résister à un mouvement de concentration que d’aucuns présenteront sans doute comme irréversible, voire comme illustrant la mythique « sagesse du marché ». C’est un sujet sur lequel on ne peut rêver de faire entendre raison aux plus cyniques. Mais les autres comprennent sans trop de peine que certains livres ne trouvent leurs lecteurs que parce qu’il y a des libraires qui font leur métier, c’est-à-dire des libraires qui lisent au moins une partie des livres qu’ils vendent, et qui sont susceptibles d’en conseiller la lecture à certains de leurs clients ; et que ces mêmes libraires permettent ainsi à des éditeurs de continuer à fabriquer des livres que, sans ces libraires, ils n’auraient aucune chance de parvenir à vendre ; et que c’est ainsi que ces éditeurs peuvent oser proposer à des auteurs d’éditer leur manuscrit qui, autrement, irait rejoindre les tonnes de feuillets dactylographiés qui n’ont jamais été jugés dignes d’être publiés ; ou à des traducteurs de s’atteler à un labeur ingrat, à la fois mal payé pour celui qui s’y colle et coûteux pour celui qui le commande, mais sans lequel une bonne partie des livres les plus remarquables ne traverseraient jamais les frontières de leur pays d’origine. Et que c’est ainsi que les « métiers du livre » parviennent à vivre, plutôt mal que bien, sans espérer jamais réaliser des profits fabuleux, mais simplement parce qu’ils aiment ce qu’ils font et estiment que le monde irait plutôt moins bien si personne ne le faisait.

Comme le pire n’est pas toujours sûr, même dans le monde impitoyable décrit par Discepolo, on lira sans bouder son plaisir la plaisante histoire des éditions du Dilettante, bien connue des lecteurs d’Anna Gavalda, dont je ne suis pas, mais aussi d’une myriade de « petits maîtres de la littérature » dont mon cher Jacques Perret. Les Parisiens connaissent peut-être la librairie du Dilettante (dans le Treizième), où l’on ne peut manquer la haute silhouette de l’éditeur, Dominique Gaultier, avec son cigarillo coincé dans le coin de la bouche et sa fausse nonchalance dont on sent rapidement qu’elle recèle des quantités considérables de finesse et d’obstination. Or donc, le Dilettante publia un jour, dans les années 2000, un roman d’une inconnue, Anna Gavalda donc, qui se vendit (le roman) à plus de 200 000 exemplaires, suivi d’un second qui ne fit pas moins bien, et d’autres qui atteindront les 600 000. Cela s’appelle un succès fulgurant, dont on découvre les réjouissantes coulisses :

Évidemment, ces succès sont nés dans le réseau de libraires qui proposaient depuis quinze ans les livres du Dilettante. Et bien sûr les commandes de la grande distribution, qui découvrait l’auteur en même temps que l’éditeur, ont déferlé, dont celles des réseaux de Hachette, qui a dû se satisfaire d’une remise de 25% sur tous ses points de vente – quand les libraires fidèles au fonds du Dilettante sont à 38%. Certes, au bout de quelques mois, l’éditeur dut reculer (sous la pression de Hachette et de sa myriade de dépôts de livres), mais pas au-dessus des 33% de remise – dont doit se contenter tout libraire qui ne garde pas les livres en rayon. Enfin, le Dilettante doit être l’une des rares maisons qui n’accordent pas à la Fnac les 40% de remise réputés obligatoires pour être présent chez l’« Agitateur d’idées depuis 1954 » – ce qui lui vaut une lettre comminatoire et recommandée, que l’éditeur range chaque année auprès de la précédente. (p. 44)

Cette histoire, et quelques autres qu’on découvre dans La trahison des éditeurs, sont de celles qui réjouissent le sens moral ordinaire. On ne saurait prétendre qu’elles transforment la lecture de ce livre indispensable en expérience euphorisante. Thierry Discepolo n’est pas exactement un rêveur, ni même un optimiste. Les histoires qu’il raconte sont donc plus souvent une variante de celle de la vigne de Naboth convoitée par le roi Achab (cf. 1 Rois 21), et la même morale s’en dégage : ceux qui habitent dans des palais sont malades à la simple idée de ne pouvoir acheter un arpent de vigne qui leur ferait un joli potager. Il y a un côté prophète Élie dans le Discepolo, ce qui n’est pas très étonnant, au fond, avec un nom aussi biblique. On ne saurait assurément souhaiter aux éditeurs épinglés pour « trahison » le sort promis par Élie au roi Achab. Mais on ne peut que savoir gré à Thierry Discepolo de donner de la voix pour défendre ces petits arpents de vigne qui nous donnent encore à goûter le vin de quelques très bons livres.

Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs, Agone, collection « Contre-feux », 2011, 205 p, 15 €.

P. S. La librairie de quartier dont il est question dans ce billet s’appelle Terre des Livres (86, rue de Marseille, dans le 7e arrondissement de Lyon). Elle a organisé, le 17 novembre dernier, une rencontre avec Thierry Discepolo autour de son livre, rencontre qui est à l’origine de ce billet. Le libraire et son équipe tiennent en outre un blog dont je ne peux que recommander chaudement la lecture, en commençant peut-être par ce merveilleux article intitulé « Pourquoi des petites librairies ? » Son auteur, qui est aussi le « petit » libraire, m’a éclairé sur le système des remises, que je n’avais pas très bien compris à la lecture du livre. Qu’il en soit remercié.

Mise à jour du 21/12/2011 :

« Ne tirez plus sur le libraire! », un savoureux article écrit par un libraire, qui complète bien le point de vue de l’éditeur indépendant – en écho au blog de la librairie Terre des livres (cf. ci-dessus).
Un compte-rendu du livre de Discepolo, plus critique que le mien, mais fort intéressant (peut-être justement pour cette raison), sur un blog que je viens de découvrir.