Tout le monde va répétant, depuis mercredi, que la liberté d’expression a été ignoblement attaquée, qu’elle ne se négocie pas, qu’elle fait partie des « valeurs de la république », etc. Je suppose que cette focalisation sur la « liberté d’expression » procède d’une réaction compréhensible : la tuerie de Charlie Hebdo visait en priorité des dessinateurs qui n’avaient pas craint de heurter les musulmans, donc on a voulu les faire taire, et donc les citoyens français doivent proclamer leur attachement à la liberté d’expression. Soit. Reste que ce raisonnement est assez confus. La liberté d’expression consiste à ne pouvoir être légalement inquiété pour les propos que l’on tient. Il s’agit donc d’une limite posée à l’État : celui-ci s’interdit – dans une mesure variable – de contrôler l’expression des citoyens ; il renonce à la censure a priori et à la répression pénale des propos inconvenants, hétérodoxes ou subversifs. Si vous insultez votre voisin (ou sa mère, son pays, sa religion, etc.) et que le voisin vous colle une baffe, voire vous assassine, il ne porte pas atteinte à la liberté d’expression : il porte atteinte à votre personne. Et en punissant votre agresseur, l’État ne protège pas la liberté d’expression, il assume sa responsabilité de protéger les personnes.

Lorsqu’un blogueur saoudien est condamné par un tribunal à la flagellation pour « insulte à l’islam », cela signifie que la liberté d’expression n’existe pas en Arabie Saoudite, ou qu’elle y est drastiquement limitée. En revanche, lorsque des journalistes français sont assassinés par des islamistes (a priori non mandatés par l’État français…), on peut parler de carnage, de massacre, de terrorisme, mais c’est un contresens de dire que la liberté d’expression est menacée. Elle le serait, bien entendu, si au lendemain de cette tuerie, une loi était adoptée, qui viserait à interdire à un journal comme Charlie Hebdo de publier ses dessins ou ses articles. Ce n’est pas à l’ordre du jour.

Cette confusion ne mériterait pas d’être relevée, bien sûr, s’il ne s’agissait que d’un problème de mots. Je crains qu’elle n’abrite des malentendus plus inquiétants.

Il y a eu quelque chose de diaboliquement malin (si je puis me permettre ce pléonasme) dans l’assassinat perpétré à Charlie Hebdo. Avec des moyens logistiques plus faibles, une préparation minimale et une coordination rudimentaire, les deux frères Kouachi ont réussi un attentat aussi spectaculaire, à sa manière, que le 11 septembre 2001 et ses milliers de victimes. Ils ont massacré lâchement des journalistes. Dans un pays où la solidarité corporatiste de la presse est sans doute une des plus compactes du monde. Et il suffit d’observer – de vivre car, évidemment, je suis aussi emporté que les autres par ce mouvement – l’impact de cette attaque pour mesurer combien la cible fut admirablement choisie.

Tuer des journalistes, c’est s’assurer une « couverture » médiatique mondiale – objectif immédiat des terroristes. La clameur se démultiplie en quelques heures et devient exponentielle. Le commentaire permanent, le bruit assourdissant qui nous ont accompagnés durant ces derniers jours rendent impossible de démêler ce qui tient à la réaction civique profonde de ce qui relève de la perception spécifique des journalistes affectés par l’assassinat des leurs. Le fait est que c’est la perception journalistique qui a donné sa forme à l’événement : « la liberté d’expression doit être défendue ». Et fleurissent les « Je suis Charlie »… En France, où ce journal n’a guère, par le passé, reçu le soutien de ses confrères ; et à l’étranger, même dans les pays, dans les journaux qui avaient tancé Charlie pour la publication des fameux dessins… Quitte à traiter comme un simple dommage collatéral la mort des policiers – pourtant explicitement « ciblés » par le troisième terroriste, et nullement épargnés par les premiers – et celle des clients du supermarché cascher de la Porte de Vincennes. L’attentat islamiste commis par des Français, contre des Français, sur le sol français, s’est contracté en atteinte « barbare » à la liberté d’expression – et son effet de souffle a atteint des proportions atomiques.

Qu’il s’agisse là d’un malentendu inquiétant, on s’en avise, je crois, dès qu’on essaie d’imaginer les familles de policiers et des Juifs assassinés portant un autocollant « Je suis Charlie ». Eu égard à la séquence complète qui va du 7 au 9 janvier, le slogan est devenu caduc, et peut-être pire : un signe de division.

Ce n’est sans doute pas le plus grave, puisque cela reste dans l’ordre du symbole. Ce qui n’est pas symbolique, en revanche, c’est le fait qu’en s’en prenant d’abord à Charlie Hebdo, les tueurs ont rendu impossible une véritable unité nationale. D’un côté, ils s’assurent que, par réflexe de solidarité, d’empathie, par identification soudaine, les potacheries de l’hebdomadaire connaîtraient à leur tour une nouvelle vie. On republie les dessins, moitié en hommage spontané, et moitié par bravade. D’un autre, on rend impossible pour de nombreux Français de s’associer sans réserve à la ferveur entourant soudain un journal par lequel ils se sont souvent sentis méprisés.

L’objectif stratégique des organisations terroristes, leur objectif médiat, donc, est d’alimenter l’islamophobie. C’est elle qui leur rallie sans cesse de nouvelles troupes, sur fond de frustration, de dépit, de désillusions ressassées à l’infini. J’ai entendu, comme tout le monde, de nombreux appels à ne pas céder à « l’amalgame ». Oui, bien sûr. Moins que jamais maintenant. La volonté de vivre ensemble que les Français ont manifestée lors des manifestations du 10 et du 11 janvier est un signe réconfortant. On peut espérer qu’elle se traduise également, dans la vie quotidienne, par d’innombrables signes tangibles et banals. Mais j’aurais aimé entendre plus souvent que l’« amalgame » est précisément le but recherché par ce type d’attentat. Le mot exact est celui de « provocation ». C’est la responsabilité des politiques, et sans doute aussi des responsables religieux musulmans, de mettre ce genre de mots sur ce genre de circonstances – car la provocation, tous les militants le savent, ça fonctionne. Il y a déjà eu, et il y aura encore plus, de ressentiment global envers les musulmans. Il y aura des mesures humiliantes, une suspicion renforcée. C’est le but recherché par les terroristes. C’est horrible, c’est tragique, mais la stratégie est efficace et, si elle n’est pas identifiée pour ce qu’elle est, il est peu probable qu’on lui opposera une parade opportune. Parader autour de la liberté d’expression, en tous cas, me semble au mieux dérisoire, au pire contre-productif.

Est-il besoin d’ajouter, à ce propos, que selon tous les critères raisonnables, Charlie Hebdo n’a jamais vraiment insulté l’islam ou proféré de blasphème à son encontre ? Le tort de Charlie aura été de se permettre de représenter Mahomet : il se peut que certains idéologues musulmans qualifient cela de blasphème – mais cela ne recouvre aucun des sens connus du mot « blasphème » dans notre culture. L’Occident a toujours été étranger à la querelle des images qui secoua Byzance au tournant des huitième et neuvième siècles. La représentation du visage humain, et singulièrement de celui du Christ et de sa mère, est au cœur de l’art européen. L’idée de la dignité humaine procède, pour une large part, de la conviction que l’homme a été créé « à l’image de Dieu ». Nous pouvons débattre sur « la liberté de blâmer », sur la définition du blasphème, voire sur le plaisir qu’il y a à insulter les gens – mais nous ignorons le sens d’un débat qui porterait sur la simple possibilité de représenter quelqu’un.

À titre d’éclairage, on peut relire cette explication donnée en 2006 par l’anthropologue Malek Chabel, dans des propos recueillis par Henri Tincq pour Le Monde : « l’interdit de l’image est l’ultime bastion, le dernier carré sacré du dogme. L’islam a déjà beaucoup lâché dans son rapport avec l’argent, avec la sexualité, avec la liberté de voyager. Admettre la représentation et la dérision, ce serait baisser les armes. » Sa focalisation actuelle sur les images tient donc à une configuration singulière de l’islam d’aujourd’hui : elle sert de marqueur identitaire à des musulmans qui ont accepté à peu près tout de la culture occidentale – c’est-à-dire l’esprit de consommation, internet et les jeux vidéo, l’alcool, la sexualité permissive, la glorification de la violence dans le cinéma et les séries télévisées, le trafic et la consommation de drogue, etc. – tout sauf la représentation du Prophète. À supposer, ce qui est invraisemblable, que nous cédions sur ce point, nous n’aurions pas commencé à limiter la liberté d’expression, nous aurions commencé à appliquer la Charia. Ce n’est pas exactement le même débat.

Je vois bien que mettre en avant aujourd’hui, à tout propos, la liberté d’expression, en agrémentant parfois le discours de crânes revendications du « droit au blasphème », est sans doute ce qui permet le mieux à la gauche médiatique de participer à l’émotion populaire sans se compromettre avec le patriotisme ou (ce qui n’est pas la même chose) l’obsession sécuritaire. On a ainsi pu défiler dimanche tous milieux confondus, toutes appartenances politiques mêlées. Un ami s’est retrouvé, place de la République à Paris, dans un coin de foule qui a entonné une Marseillaise à pleins poumons ; un autre au contraire a senti qu’autour de lui on reculait devant l’hymne national. J’étais moi-même dimanche à Lyon avec des amis que chagrinait la vue de quelques drapeaux français, occasion d’une mini discussion, vite retombée d’ailleurs, entre républicains et internationalistes : on s’est vite rendu compte que c’était futile, et qu’au fond il n’était sans doute pas urgent de mettre des mots sur ce que nous vivions. Être là suffisait. Mais l’équivoque subsiste, à l’arrière-plan – et ne devrait pas tarder à resurgir au grand jour.

Si les remarques qui précèdent ne sont pas totalement dépourvues de fondement, alors je ne peux qu’avouer ma perplexité sur les formes que pourra prendre notre réaction face aux attentats. Nous allons avoir une énième série de débats sur « les religions » et le respect qui leur est dû. Des chrétiens, des catholiques, à n’en pas douter, vont se sentir écartelés entre leur hantise de l’islam et leur solidarité avec « les religions » en général – ils vont plaider à la fois pour la tolérance et le respect, pour la liberté d’expression et l’exigence morale de ne pas heurter les croyances sacrées des uns et des autres. Ce sera donc, comme souvent, confus et mièvre à la fois, ni lard ni cochon, à l’image de cette initiative des Études de se déclarer « Charlie » et de publier quelques « Unes » particulièrement gentillettes dans leur anticléricalisme façon « À bas la calotte ! » (je ne trouve plus aujourd’hui le lien vers cette page).

Il faut être idiot, aveugle ou hypocrite pour prétendre que notre présent problème est celui de « la place du religieux dans la France d’aujourd’hui ». Il y a un problème, c’est celui d’une identité collective qui ne signifie plus rien et qui n’a plus rien à offrir, et d’une prolifération d’identités de substitution, dont certaines empruntent à l’islam des atours gratifiants sans parvenir à masquer le vide absolu de significations dont elles sont porteuses.

Les adeptes d’une « laïcité de combat », de leur côté, vont invoquer mécaniquement les mânes de Voltaire et se draper dans les « valeurs républicaines », sans s’aviser, apparemment, que ce discours est devenu creux depuis longtemps. J’observe avec terreur, de ce point de vue, les manœuvres de la ministre de l’Education nationale, qui semble vouloir en rajouter une couche dans l’accumulation dérisoire d’injonctions faites à l’Ecole de se muer en laboratoire de la citoyenneté. Lorsque je constate que mes étudiants, à leur écrasante majorité, ne savent pas la différence entre la Révolution et la Restauration, sont incapables de dire quand a été instituée la Cinquième république, et sont unanimes pour juger « soûlants » les cours interminables subis au lycée dans le cadre d’une approche « thématique et problématisée » du totalitarisme – je me dis que l’école, bien avant la prison, prépare obstinément à la fois la « radicalisation » de ceux qui, au moins, trouveront dans un islam fantasmé une communauté d’appartenance concrète, et le ralliement massif des autres aux solutions politiques les plus autoritaires. C’est déjà en cours, sous nos yeux, depuis des années : sur fond d’ignorance crasse et d’illettrisme massif, la jeunesse n’a le choix qu’entre le fanatisme et le fatalisme. La minorité tourne le dos au système et se jette dans la violence pure ; la majorité renonce à sa liberté pour protéger sa tranquillité.

Et ce qui me frappe encore davantage, en un sens, c’est qu’il existe un point commun entre tous ces jeunes : ils sont tous résolument, absolument, farouchement attachés à leur « droit à s’exprimer ». Seulement, ce droit signifie pour eux ceci : le droit d’énoncer publiquement ce qu’ils ont dans la tête, sans réflexion, sans argument, sans possibilité de discussion. « J’ai dit ce que j’avais à dire, c’est tout, lâchez-moi maintenant ».

Alors, derechef, la liberté d’expression, ce n’est pas vraiment le sujet.

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