Ce billet est la suite et fin du précédent, consacré à Noor Inayat Khan.

Ce n’est qu’après le Débarquement du 6 juin 1944, et à mesure que progressaient les troupes alliées, qu’il fut possible aux responsables du SOE de tenter de retrouver la trace des dizaines d’agents qui n’étaient pas rentrés, et dont l’arrestation, souvent, n’était même pas encore connue avec certitude. Parmi ces agents figuraient douze femmes, dont Noor Inayat Khan. La recherche fut principalement l’œuvre de Vera Atkins, l’adjointe de chef de la section F. Elle sillonna l’Allemagne, interrogeant les criminels de guerre arrêtés par les Alliés, participant aux divers procès alors organisés, et collectant peu à peu les témoignages qui, un par un, lui permirent d’établir les circonstances souvent terribles de la mort de chacun de ses agents. Des noms de lieux jusqu’à lors inconnus devenaient les symboles de l’horreur : Ravensbrück, Natzweiler, Bergen-Belsen, Dachau, Auschwitz… Dans la quête de Vera Atkins, c’est le destin final de Noor qui demeura le plus longtemps dans un épais brouillard.

Neuf mois de calvaire à Pforzheim

En 1946, une femme nommée Yolande Lagrave, qui avait été incarcérée à Pforzheim, près de Karlsruhe, après son arrestation par la Gestapo, diffusa un témoignage qui permit de retrouver la trace de « Madeleine » :

À Pforzheim, où j’étais enfermée dans une cellule, écrivit-elle, je fus à même de correspondre avec une parachutiste anglaise qui était aussi emprisonnée. Elle était très malheureuse. Ses mains et ses pieds étaient enchaînés, et on ne lui permettait jamais de sortir. J’entendais les coups qu’elle recevait des gardes de la prison.

Elle fut emmenée de Pforzheim en septembre 1944. Avant de partir, elle parvint à m’envoyer, non pas son nom car c’était trop dangereux, mais son alias (…) : Nora Baker.

Noor occupait la cellule n° 1, à l’écart des autres. Cette cellule demeurait toujours fermée, et l’on ne savait pas qui l’occupait, jusqu’à ce que l’une des camarades de Yolande Lagrave trouve l’idée de graver des messages sur les gobelets, à l’aide d’une aiguille à coudre. « Il y a trois Françaises ici », écrivirent-elles. Peu après, elles reçurent par le même truchement le premier message de l’inconnue : « Vous avez une amie dans la cellule n° 1 ». D’autres messages suivirent. À l’approche du jour de l’indépendance américaine : « Vive le 4 juillet » ; dix jours plus tard, le 14 : « Longue vie à la France libre, car c’est ce qui nous réunit ici ». Noor avait ajouté deux drapeaux, un anglais et un français.

Le gouverneur de la prison, interrogé après la guerre, devait témoigner qu’il avait tenté d’assouplir le régime impitoyable imposé à la captive de la cellule n° 1. La Gestapo de Karlsruhe le réprimanda aussitôt et il dut faire remettre les chaînes. D’autres tentatives semblables se heurtèrent, fut-il dit, à un ordre formel de Berlin. Elle devait demeurer enchaînée, et il fut même interdit de desserrer ses entraves.

Durant la brève période où elle avait été libérée de ses chaînes, elle put sortir dans la cour de la prison. D’autres détenues l’aperçurent alors par la fenêtre. Noor les vit aussi et leur adressa un sourire. Cela se renouvela deux fois, puis les ordres d’en-haut furent appliqués de nouveau, et la prisonnière de la cellule n° 1 ne fut jamais revue. Seul demeurait le fil ténu des messages écrits à la sauvette.

« Pensez à moi. Je suis très malheureuse. Donnez-moi des nouvelles si vous en avez », grava-elle un jour sur son gobelet. Dans la cellule n° 3, deux prisonniers tentèrent de lui « chanter » quelques informations. « Immédiatement, témoignèrent-ils ensuite, nous entendîmes un garde nommé Trupp ouvrir la porte de la cellule et frapper soudain Nora, et il l’emmena dans un cachot au sous-sol. Nous entendions des pleurs, si clairement que nous en fûmes glacés. Nous avons dit “Pauvre Nora.” »

Yolande Lagrave ajoute :

Une autre fois, le gardien chef, Guiller, vit que le judas était ouvert. Il entra dans la cellule de Nora en criant, et Nora répliqua alors avec une grande dignité que ce n’était pas elle qui l’avait ouvert. (…) Elle parlait un très bon allemand et tenait tête à Guiller. Nous entendions les coups qu’il lui donnait. Nora continuait de répondre. Elle avait une grande classe (She had a very fine manner).

Le dernier message de Noor date de septembre 1944 : un « Je pars », écrit d’une main rapide et nerveuse. Deux mois plus tard, toutes les détenues de la prison de Pforzheim furent emmenées à leur tour et massacrées deux kilomètres plus loin. Yolande Lagrave ne sut jamais pourquoi elle était restée dans la prison ce jour-là, et échappa ainsi à la mort.

Plaque apposée près du four crématoire du camp de Natzweiler

Plaque apposée près du four crématoire du camp de Natzweiler

Les renseignements fournis par Yolande Lagrave, recoupés par ceux d’autres témoins plus occasionnels, permirent aux enquêteurs qui cherchaient la trace des agents du SOE disparus d’écarter la première hypothèse qu’ils avaient formée. Sur la foi de témoignages partiels, ils avaient d’abord cru que Noor avait péri dès le mois de juillet 1944, au camp d’extermination de Natzweiler-Struthof, près de Strasbourg, avec trois autres femmes du SOE qui avaient pu être clairement identifiées. Plusieurs récits avaient parlé d’une quatrième victime, une femme brune et menue, tuée avec les trois autres par une injection mortelle avant d’être brûlée dans un four crématoire. La description de cette femme, malgré certaines incohérences, pouvait faire penser à Noor, et Vera Atkins avait conclu que celle-ci avait été assassinée à Natzweiler. Les témoignages attestant de la présence de Noor à Pforzheim deux mois plus tard firent s’effondrer cette hypothèse. Des années après, il devint possible de reconnaître, dans l’inconnue de Natzweiler, Sonia Olschanezky – celle-là même qui avait vainement tenté d’avertir Londres de la capture de Noor. Son nom recueilli dans le registre de la prison de Karlsruhe, mais ignoré des autorités du SOE, était passé inaperçu.

Camp de Dachau, 11-13 septembre 1944

Vue du camp de Dachau (photo prise après la libération du camp)

Vue du camp de Dachau (photo prise après la libération du camp)

L’enquête sur la mort de « Madeleine » avait été relancée par les témoignages concernant Pforzheim. Une première version de ses derniers instants fut obtenue lors des interrogatoires de SS arrêtés lors de la libération des camps. L’un d’entre eux raconta qu’un jour de septembre 1944, quatre femmes, deux Britanniques et deux Françaises, avaient été amenées en camion au camp de Dachau, près de Munich. Trois d’entre elles avaient été extraites de la prison à Karlsruhe, la quatrième venait de la prison voisine de Pforzheim. L’ordre reçu du haut-commandement de la Gestapo (RSHA) était de les conduire à Dachau pour y être exécutées. En arrivant au camp, elles furent alignées, à genoux, au bord d’une fosse. Les deux Françaises se tenaient par la main, les deux Anglaises de même. Elles reçurent tour à tour une balle dans la tête.

Ce récit peut-être édulcoré ne convainquit pas entièrement les enquêteurs, mais ils ne disposaient alors d’aucun élément tangible pour le mettre en question. De longues années s’écoulèrent encore, avant qu’un nouveau témoignage ne fasse enfin surface, qui put à son tour être recoupé, et qui apparaît aujourd’hui comme le plus fiable concernant les derniers jours de Noor Inayat Khan.

D’après ce témoignage, quatre femmes avaient bien été amenées à Dachau, mais l’une d’entre elles, réputée particulièrement dangereuse et décrite comme de type créole, fut aussitôt séparée des trois autres. Ces dernières furent exécutées par balle après avoir été brutalisées. Quant à la femme « créole », qui était évidemment Noor, elle fut gardée dehors, enchaînée, presque nue. Les gardes SS s’acharnèrent contre elle durant des heures, l’insultant et la rouant de coups. Le calvaire de Noor dura toute la nuit. Le témoignage suggère un motif raciste dans ce déchaînement de barbarie.

Lorsque Ruppert [officier SS] fut fatigué et que la fille n’était plus qu’une bouillie sanglante (bloody mess), il lui dit qu’il allait la tuer. Elle dut d’abord s’agenouiller, et le seul mot qu’elle prononça avant que Ruppert ne lui tire une balle dans la nuque fut « liberté ».

Son corps fut brûlé dans le four crématoire. Elle avait trente ans.

Plaque à la mémoire de Noor apposée à Dachau

Plaque à la mémoire de Noor apposée à Dachau

La vérité sur Noor Inayat Khan émergea lentement des archives du SOE, à mesure de leur déclassification. Son dossier personnel fut rendu accessible en 2003. Depuis, plusieurs ouvrages ont paru, qui permettent de découvrir cette personnalité exceptionnelle longtemps méconnue. Une autre figure du SOE, Lise de Baissac (morte en 2004), aimait à dire à propos d’elle-même et de ses camarades qu’elles étaient juste « des femmes ordinaires ». C’est sans doute vrai de beaucoup d’entre elles, et suffit à prouver que des personnes ordinaires peuvent accomplir des choses extraordinaires. Mais Noor Inayat Khan n’était sûrement pas une personne ordinaire. Son histoire personnelle et familiale, sa haute spiritualité, sa douceur et son courage inaltérables dans des circonstances réellement épouvantables, témoignent plutôt de la réalité irrésistible de certaines « vocations ». À lire le récit de sa vie, on sent qu’elle aurait eu, de toutes façons, un destin singulier – ne serait-ce qu’en s’engageant pour la cause de l’indépendance indienne. L’histoire en a décidé autrement, et Noor donna sa vie pour une autre juste cause – celle qui se présenta à elle la première, et qu’elle sut reconnaître et embrasser de toute son âme, jusqu’aux ultimes conséquences.

Les trois autres femmes du SOE exécutées à Dachau en septembre 1944 avec Noor Inayat Khan étaient Madeleine Damerment (nom de code « Solange »), Yolande Beekman (« Yvonne ») et Eliane Plewman (« Gaby »).

Le 6 juillet 1944, au camp de Natzweiler, près de Strasbourg, furent assassinées Andrée Borrel, qui avait été la première femme parachutée pour le réseau Prosper, Vera Leigh, Diana Rowden, et Sonia Olschanezky.

Violette Szabo, Liliane Rolfe et Denise Bloch furent tuées d’une balle dans la nuque au camp de Ravensbrück en février 1945. Cecily Lefort fut gazée dans le même camp, également en février.

Yvonne Rudellat, capturée en juin 1943 mourut du typhus à Bergen-Belsen en avril 1945, deux mois avant la libération des camps.

À l’exception de celui de Sonia Olschanezky, leurs noms figurent sur le mémorial des 104  agents du SOE morts pour la France, érigé à Valençay (Indre), en 1991. L’injuste oubli dont est victime Olschanezky attend toujours d’être réparé.

Le SOE demeura actif jusqu’à la fin des hostilités. Il participa de façon importante aux opérations de renseignement et de sabotage qui permirent le succès du Débarquement commencé le 6 juin 1944. Le service fut dissout après la guerre et son action demeura longtemps mal connue. L’Angleterre, peu soucieuse de faire connaître qu’elle avait violé les lois de la guerre en envoyant des femmes en opération, refusa longtemps d’accorder des distinctions militaires à ses agents féminins. Le désastre qui avait frappé le réseau Prosper nourrit encore aujourd’hui des fantasmes de conspiration : le réseau aurait été délibérément sacrifié, en 1943, pour « intoxiquer » les Allemands en leur faisant croire à l’imminence d’un débarquement précoce. Cette thèse, cependant, n’a jamais été établie, et la plupart des historiens attribuent la chute du réseau à la traîtrise de certains agents, ainsi qu’à des erreurs humaines de la hiérarchie du SOE et à la redoutable efficacité des services de contre espionnage allemand.

Mise à jour : un dernier billet sur N. Inayat Khan.

Sources

J’ai découvert l’histoire de Noor Inayat Khan en lisant le livre passionnant de Sarah Helm, A Life in Secrets, The story of Vera Atkins and the lost agents of the SOE, Little, Brown, Londres, 2005. Mise à jour 12/01/2011: ce livre est traduit en français depuis novembre, aux éditions du Seuil, sous le titre Vera Atkins, une femme de l’ombre.

La biographie la plus complète à ce jour est celle de Shrabani Basu, Spy Princess: The Life of Noor Inayat Khan, Omega, New York, 2007 – que je n’ai pas pu exploiter à fond, mais qui permet notamment de mieux connaître la famille Inayat Khan et les valeurs qui animaient Noor et ses frères.

La référence sur l’histoire du SOE est le livre déjà ancien de Michael Foot, SOE in France, Londres, 1966, traduit tout récemment en français (Des Anglais dans la Résistance : Le Service Secret Britannique d’Action (SOE) en France 1940-1944, Paris, Tallandier, 2008).

Sur Wikipédia en français, les articles consacrés au SOE sont d’une qualité remarquable et reflètent l’état le plus récent de la recherche. On peut partir de là pour découvrir cette page d’histoire captivante et dramatique. Outre la notice consacrée à Noor, on pourra lire avec intérêt celles qui évoquent d’autres femmes exceptionnelles du SOE, comme Pearl Witherington ou Lise de Baissac, ou encore Violette Szabo, dont la beauté et le courage jusqu’à la mort font une figure emblématique du SOE.

Le cinéma s’est bien entendu emparé de ces figures souvent très romanesques. Violette Szabo inspira le film Carve her Name with Pride (1958), avec Virginia McKenna et Paul Scofield. Plus récemment, Charlotte Gray et Les Femmes de l’Ombre s’inspirent librement de l’histoire des femmes du SOE. À ma connaissance, aucun film n’est réellement satisfaisant sur le plan historique.

Un documentaire de la BBC, qu’on dit remarquable, lui fut consacré en 2007.

La mémoire de Noor est entretenue au sein de l’Ordre international soufi, qui la considère comme la première « sainte » soufie occidentale. On trouve également sur Internet de plus en plus d’articles qui lui sont consacrés, dans le sillage des récentes publications la concernant, par exemple ici, ou ici.

Advertisements